La condition postmoderne – Jean François Lyotard – 1979

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P.7 :Le mot « postmoderne » désigne l’état de la culture après les transformation qui ont affecté les règles des jeux de la science, de la littérature et des arts à partir de la fin du XIX. Pour Lyotard, il ne faut plus attendre de la science et des grandes idéologies politiques un avenir meilleur. Les discours scientifiques, politiques ou artistiques ne visent pas une finalité unique. Ils sont pluriels, différents, parfois contradictoires. La vérité scientifique ne va pas automatiquement avec le “juste” visé par le politique ou le “beau” de l’exercice artistique. Il s’agit d’assumer le caractère fragmenté de la société qui porte en son sein des codes sociaux et moraux fondamentalement incompatibles. Dans le monde postmoderne chacun doit s’accommoder des différences culturelles de l’autre au détriment d’une conception unifiée du monde. La pensée postmoderne ne croit plus à la raison: tout discours ne peut être que relatif car notre époque a montré qu’on ne pouvait guère fonder de normes universelles (Habermas).

P.15 : Comme les Etats-nations se sont battus pour maîtriser des territoires, puis pour maîtriser la disposition et l’exploitation des matières premières et des mains-d’œuvre bon marché, il est pensable qu’ils se battent à l’avenir pour maîtriser des informations.

L’idée même de développement présuppose l’horizon d’un non-développement, où les diverses compétences sont supposées enveloppées dans l’unité d’une tradition et ne se dissocient pas en qualifications faisant l’objet d’innovations, de débats et d’examens  spécifiques.

Tous les observateurs s’accordent sur un fait : la prééminence de la forme narrative dans la formulation du savoir traditionnel et ceci en plusieurs sens. D’abord, ces histoires populaires racontent elles-mêmes ce qu’on peut nommer des formations positives ou négatives, c’est-à-dire les succès ou les échecs qui couronnent les tentatives des héros, ces succès ou échecs ou bien donnent leur légitimité à des institutions de la société, ou bien représentent des modèles positifs ou négatifs (héros heureux ou malheureux) d’intégration aux institutions établies (légendes, contes). En second lieu, la forme narrative, à la différence des formes développées du discours de savoir, admet en elle une pluralité de jeux de langage: trouvent aisément place dans le récit des énoncés dénotatifs, des énoncés déontiques prescrivant ce qui doit être fait quand à ces mêmes référents …

La troisième propriété est relative à la transmission de ces récits : les « postes » narratifs (destinateur, destinataire…) sont ainsi distribués que le droit d’occuper l’un, celui de destinateur, se fonde sur le fait d’avoir occupé l’autre, celui de destinataire. Ce qui se transmet avec les récits, c’est le groupe de règles pragmatiques qui constitue le lien social.

Un quatrième aspect: c’est son incidence sur le temps. La forme narrative obéit à un rythme: transmis dans des conditions initiatiques, sous une forme absolument fixe, dans un langage que rendent obscur les dérèglements lexicaux et syntaxiques qu’on lui inflige, ils sont chantés en d’interminables mélopées. Etrange savoir, dira-t-on, qui ne se fait même pas comprendre des jeunes hommes à qui il s’adresse ! C’est pourtant un savoir fort commun, celui des comptines enfantines, celui que les musiques répétitives ont de nos jours essayé de retrouver ou du moins approcher. II présente une propriété surprenante : à mesure que le mètre l’emporte sur l’accent dans les occurrences sonores, parlées ou non, le temps cesse d’être le support de la mise en mémoire et devient un battement immémorial. Qu’on interroge la forme des dictons, des proverbes, des maximes qui sont comme de petits éclats de récits possibles et qui continuent encore à circuler à certains étages de l’édifice social contemporain, on reconnaîtra dans sa prosodie la marque de cette bizarre temporalisation qui heurte en plein la règle d’or de notre savoir: ne pas oublier.

A titre d’imagination simplificatrice, on peut supposer qu’une collectivité qui fait du récit la forme-clé de la compétence n’a pas, contrairement à toute attente, besoin de pouvoir se souvenir de son passé. Elle trouve la matière de son lien social non pas seulement dans la signification des récits qu’elle raconte, mais dans l’acte de leur récitation. Enfin, de même qu’elle n’a pas besoin de se souvenir de son passé, une culture qui accorde la prééminence à la forme narrative n’a sans doute pas non plus besoin de procédures spéciales pour autoriser ses récits. Les récits, on l’a vu, déterminent des critères de compétence et/ou en illustrent l’application. Ils définissent ainsi ce qui a le droit de se dire et de se faire dans la culture, et, comme ils sont aussi une partie de celle-ci, ils se trouvent par là même légitimés.

P.45 : Le savoir scientifique exige l’isolement d’un jeu de langage, le dénotatif, et l’exclusion des autres. L’expert : son savoir (scientifique) se trouve ainsi isolé des autres jeux de langage dont la combinaison forme le lien social. II n’en est plus une composante immédiate et partagée comme l’est le savoir narratif. Mais il en est une composante indirecte, devient une profession et donne lieu à des institutions. Un nouveau problème apparaît, celui du rapport de l’institution scientifique avec la société. Le problème peut-il être résolu par la didactique, par exemple selon le présupposé que tout atome social peut acquérir la compétence scientifique ?

Un énoncé de science ne tire aucune validité de ce qu’il est rapporté.

Le jeu de science implique donc une temporalité diachronique, c’est-à-dire une mémoire et un projet. Le destinataire actuel d’un énoncé scientifique est supposé avoir connaissance des énoncés précédents concernant son référent.

D’abord, la mise en parallèle de la science avec le savoir non scientifique (narratif) fait comprendre, du moins sentir, que l’existence de la première n’a pas plus de nécessité que celle du second, et pas moins. On ne saurait donc juger ni de l’existence ni de la valeur du narratif à partir du scientifique, ni l’inverse : les critères pertinents ne sont pas les mêmes ici et là. Il suffirait à la limite de s’émerveiller de cette variété des espèces discursives comme on le fait de celle des espèces végétales ou animales. Se lamenter sur « la perte du sens » dans la postmodernité consiste à regretter que le savoir n’y soit plus narratif principalement. C’est une inconséquence. Une autre n’est pas moindre, celle de vouloir dériver ou engendrer (par des opérateurs tels que développement, etc.) le savoir scientifique à partir du savoir narratif, comme si celui-ci contenait celui-là à l’état embryonnaire.

P95 : Mandelbrot montre que la figure présentée par ce genre de données les apparente à des courbes correspondant à des fonctions continues non dérivables. Un modèle simplifié en est la courbe de Von Koch : elle possède une homothétie interne et on peut montrer formellement que la dimension d’homothétie sur laquelle elle est construite n’est pas un entier mais log4/log3. On est en droit de dire qu’une telle courbe se situe dans un espace dont le « nombre de dimensions » est entre 1 et 2, et qu’elle est donc intuitivement intermédiaire entre ligne et surface.

C’est parce que leur dimension pertinente d’homothétie est une fraction que Mandelbrot  appelle ces objets des objets fractals.

Soit l’agressivité comme variable d’état d’un chien; elle croît en fonction directe de sa rage, variable de contrôle. En supposant que celle-ci soit mesurable, parvenue à un seuil, elle se traduit en attaque. La peur, deuxième variable de contrôle, aura l’effet inverse et, parvenue à un seuil, se traduira par la fuite. Sans rage ni peur, la conduite du chien est neutre (sommet de la courbe de Gauss). Mais, si les variables de contrôle croissent ensemble, les deux seuils se rapprochent en même temps : la conduite du chien devient imprévisible, elle peut passer brusquement de l’attaque à la fuite, et inversement. Le système est dit instable : les variables de contrôle varient continûment, celles d’état de façon discontinue. La discussion sur les systèmes stables ou instables, sur le déterminisme ou non, trouve ici une issue, que Thom formule ainsi : il y a plus de chances que les variables de contrôle soient incompatibles que l’inverse. II n’y a donc que des « îlots de déterminisme ».

En s’intéressant aux indécidables, aux limites de la précision du contrôle, aux quanta, aux conflits à information non complète, aux « fractals », aux catastrophes…. la science postmoderne fait la théorie de sa propre évolution comme discontinue, catastrophique, non rectifiable, paradoxale. Elle change le sens du mot savoir et elle produit non pas du connu, mais de l’inconnu. 

Prosodie : études des règles relatives à la métrique et …étude de la durée, hauteur et intensité des sons. Partie de la phonologie qui étudie le ton, l’intonation, l’accent…