La Démocratie et le Marché – Jean Paul Fitoussi – 2004

 Jean-Paul Fitoussi

Le marché, selon Kenneth Arrow, n’est, en théorie, compatible avec aucun régime politique, aucune forme de gouvernement. Ni la démocratie, ni l’oligarchie, ni la dictature. Mais la conclusion logique que l’on peut tirer de cet échange est que, si le marché ne fait pas commerce avec la ‘res publica’, il ne peut exister que des formes incomplètes et imparfaites de marché. Car il est impossible d’imaginer un territoire peuplé sans gouvernement, sans espace public. P.12 

Une autre façon d’appréhender les choses est de souligner que le marché n’a besoin pour fonctionner que d’individus atomisés, d’électrons libres, et que toute intrusion du collectif ne peut que conduire à une affectation non optimale de ses ressources. La conséquence  essentielle d’une telle conception réside dans le fait qu’elle se traduit par un refus global du politique. De ce point de vue Adam Smith n’est pas tant le père fondateur de l’économie politique que le théoricien du dépérissement de la politique.

« Un accroissement des libertés politiques stimulerait-il les libertés économiques – spécifiquement les droits de propriété et la liberté des marchés – et donc la croissance économique ? ». selon Barro :« L’analyse quantitative indique que l’effet global [d’un surcroît de démocratie sur la croissance] est faiblement négatif… Il existe des indices d’une relation non linéaire dans laquelle plus de démocratie accroît la croissance lorsque les libertés politiques sont faibles, mais déprime la croissance lorsqu’un niveau modéré de liberté politique a été atteint. » Pourquoi donc, dans les pays riches où l’indicateur du degré de démocratie est maximum (égal à I), n’échange-t-on pas un peu moins de démocratie contre un peu plus d’efficacité économique ? L’hypothèse est que la liberté politique doit être considérée comme un bien de luxe : « Les places riches consomment davantage de démocratie, parce que ce bien est désirable en soi et même si l’accroissement des libertés politiques peut avoir un effet défavorable sur la croissance. La dictature éclairée, au sens où elle réprime la demande sociale, est donc la forme de gouvernement la mieux adaptée à l’économie de marché, et partant la plus désirable pour les économies émergentes.P. 23 

L’essentiel est que le marché soit libre ; peu importe que les individus ne le soient pas. 

Adam Przeworski constate qu’aucune démocratie ne s’est effondrée au delà d’un revenu par tête de 6 055 dollars, alors que l’espérance de vie d’une démocratie en dessous de 1000 dollars de revenu par tête est d’environ six ans ! (article « Democracy as an equilibrium ») .

Les prévisions de Robert Barro n’ont, heureusement, pas été confirmées par les faits. Mais, de surcroît, sa conclusion est loin d’être logiquement évidente. La relation entre démocratie et croissance n’est pas statistiquement significative. C’est cette absence de significativité qui est robuste, plutôt que la relation elle-même. 

On est alors conduit à la conclusion selon laquelle la nature du régime politique serait sans effet sur la croissance économique. Il existe, en effet, une relation directe, statistiquement significative, entre le revenu par habitant et le niveau des droits et des libertés politiques. Car s’il n’existe apparemment pas de relation empirique entre croissance et régime politique, il se peut que la démocratie, pour un même taux de croissance de longue période, permette d’élever le niveau de bien-être des habitants d’un pays. Or il existe de fortes présomptions empiriques et théorique qu’il en soit ainsi. 

La dêmocratie est une forme pragmatique de gouvernement des peuples. En réduisant la volatilité des performances économiques et en maîtrisant mieux les chocs négatifs, notamment, elle évite que les évolutions économiques n’aient des conséquences irréversibles sur le destin des catégories les moins favorisées de la population.P.41 

Dans des pays où le système de protection sociale est encore peu développé, une récession rejette vers la pauvreté et la malnutrition une fraction de la population qui peut être importante. La moindre volatilité des performances économiques des pays démocratiques constitue ainsi un avantage considérable pour le bien-être des populations. Deux thèses en présence : selon la première, dominante aujourd’hui, l’extension de la sphère du marché exigerait une limitation du domaine de la démocratie. La seconde conception, celle d’une complémentarité entre économie de marché et démocratie, l’une et l’autre se renforçant mutuellement. 

D’un côté, le marché régi par le principe du suffrage censitaire, où l’appropriation de biens est proportionnelle aux ressources de chacun: un euro, une voix. Et, de l’autre, la démocratie régie par le suffrage universel « une femme, un homme, une voix ». Notre système procède ainsi d’une tension entre deux principes, ce qui oblige à la recherche permanente d’un « entre-deux », d’un compromis. P 46 :

Les relations entre démocratie et marché sont ainsi davantage complémentaires que conflictuelles. La démocratie, en empêchant l’exclusion par le marché, accroît la légitimité du système économique et le marché, en limitant l’emprise du politique sur la vie des gens, permet une plus grande adhésion à la démocratie. 

“C’est que la réalité à laquelle elle s’applique est non seulement d’une extrême complexité, mais en état de mutation rapide. La science économique ne peut au mieux en donner qu’une représentation partielle.”

Or, lorsque l’on observe les évolutions qui se sont produites dans les pays d’Amérique latine notamment, un fait apparaît dominant : l’ouverture de leurs économies a coïncidé avec une réduction du poids de l’Etat (privatisations, dérégulations) et du système d’assurance sociale. Ainsi, alors même que le degré d’exposition de ces économies à des chocs extérieurs augmentait, le niveau d’assurance collective fourni par la démocratie diminuait.

II en résulte une conséquence supplémentaire pour la plupart des pays émergents : la difficulté, si ce n’est l’impossibilité, d’utiliser la politique macroéconomique à des fins de stabilisation. Le taux d’intérêt est géré essentiellement en fonction du taux de change (tutelle des marchés de capitaux oblige), et la politique budgétaire est d’autant plus restrictive que le niveau d’activité est bas (équilibre budgétaire oblige). En d’autres  termes, les politiques économiques sont le plus souvent procycliques, aggravant l’instabilité économique et le sentiment d’insécurité des populations. Le danger d’une telle situation vient de la coïncidence entre l’introduction de la démocratie et celle de la « nouvelle » doctrine économique (le « consensus de Washington »). L’instabilité n’est pas conséquence de la première, mais au contraire de ce que l’on a empêché la démocratie de « faire son travail » en contraignant à l’excès le pouvoir politique. Et cet excès de contrainte est évidemment le fait de la doctrine davantage que celui de la mondialisation. P.96

Mais si l’on accepte les arguments développés plus haut, la croissance de l’insécurité économique comporte le risque de réduire l’adhésion des populations à la démocratie et, partant, de remettre en cause le régime politique et le système économique. 

C’est que, par définition, l’accroissement de la mobilité de certains facteurs – essentiellement le capital financier, et accessoirement le capital humain – a pour effet de transférer sur les facteurs les moins mobiles – au premier rang desquels le travail – le poids de l’insécurité économique. Le coût de l’adaptation aux chocs tant externes qu’internes pèse ainsi de façon disproportionnée sur les catégories les plus vulnérables de la population et sur les classes moyennes.

L’ouverture des pays aux échanges internationaux depuis 1945 s’est accompagnée d’une montée en puissance des systèmes de protection sociale. Ce n’est donc pas cette ouverture qu’il s’agit de remettre en cause, mais un discours rhétorique de légitimation d’un capitalisme dominateur qui considère la démocratie et le politique comme des obstacles au développement, en flagrante contradiction avec les faits.