Julien Benda – La Fin de l’Eternel – 1928

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 Introduction de Etiemble : Ecrivains, savants ou philosophes, ceux-là pour Benda sont des clercs qui se vouent à la recherche de la vérité, à la  prédication de la justice, mais jamais ne s’engagent dans un parti, dans l’action politicienne. Ni la patrie, ni la classe, ni la race ne sont pour le Benda de la Trahison des valeur qu’un clerc puisse impunément célébrer ou servir.

Quelques soient les circonstances historiques, il importe aux sociétés que certains hommes choisissent de penser. Benda nous requiert de penser tout seuls, puisque c’est toujours des idéologies, autrement dit des pensées déformées par les passions collectives, qui gouvernent les hommes, où plutôt les asservissent.

On pense bien mieux quand on est point soumis aux exigences d’une patrie.

« La civilisation veut que la morale des clercs influencent celle des laïcs mais ne soit jamais influencée par elle ». Sitôt en effet que ceux dont la raison d’être est de penser  ne pensent plus, mais se soumettent aux idéologies quelles qu’elles soient, à la Realpolitik de tous les gouvernements, « le clerc n’existe plus que de nom »  et, du coup, règne la barbarie.

benda – la fin de l’Eternel.

On peut, par les mobiles les moins nobles, dire les choses les plus justes.

En veillant au bon état de l’ordre social le clerc s’occupe peut-être des conditions nécessaires à la vie de l’esprit, mais n’exerce pas en cela la vie de l’esprit ; de même que si Descartes balaye sa cellule  afin d’y bien philosopher, il ne fait pas, en ce balayage, œuvre de philosophie.

 Comme si le clerc devait exalter une vertu parce qu’elle lui assure la vie ! p28

Ce que je retiendrai de ce plaidoyer, c’est l’incapacité de mes confrères de considérer un objet dans l’une de ses manifestations isolées, et non dans sa totalité concrète ; leur résolution d’embrasser l’infinité des traits qui constituent une âme et leur refus d’y découper un trait unique, fût-il point de départ du mouvement passionnel de plusieurs milliers d’âmes. C’est la un aspect de plus de leur  étonnante impuissance à former la moindre abstraction, et aussi de leur volonté de ne s’intéresser qu’a la passion de l’individu, non à celle d’une collectivité. Comme si ce n’était pas les passions des collectivités qui sont l’histoire humaine.

Les doctrines des philosophes, n’étant adoptées par le vulgaire que dans la mesure où elles satisfont des passions, sont constamment déformées pour les satisfaire davantage et que ce sont les doctrines ainsi déformées qui constituent l’histoire des idées.  P 143

J’ai nommé passions politiques celle qui dressent des hommes contre d’autres hommes au nom d’un intérêt ou d’un orgueil et dont les deux grands types sont, pour cette raison, les passions de classes et de nation. C’est assez dire que la passion de la justice, plus encore celle de la vérité, ne sont point des passions politiques et que ceux qui descendent au forum mus par elle ne me paraissant trahir aucun noble fonction.P47

« Tous les établissements humains, dit JJ Rousseau, sont fondés sur les passions humaines et se conservent par elles, ce qui combat et détruit ces passions n’est donc pas propre à fortifier ces établissements. » C’est la trahison du clerc de gauche que de cacher l’impuissance du juste et du vrai à fortifier les établissements terrestres…

            JJ Rousseau « le patriotisme et l’humanité sont deux vertues incompatibles dans leur énergie, et surtout chez un peuple entier. Le législateur qui les voudra toutes deux n’obtiendra ni l’une ni l’autre ; cet accord ne s’est jamais vu, il ne se verra jamais, parce qu’il est contraire à la nature, et qu’on ne peut donner deux objets à la même passion. »

 Je déclare donc que le clerc ne manque nullement à sa fonction en paraissant sur la place publique, s’il y paraît pour y prêcher la religion du juste et du vrai et s’il prêche ouvertement comme des valeurs non pratiques, j’entends dénuées de toute attention aux intérêts de l’égoïsme, soit de la nation…p53

Je tiens le contemplatif pour le plus grand des clercs (…) parce que, sans se donner pour but de la servir [l’humanité] et peut être précisément parce qu’il ne se donne pas ce but, il est celui que la sert le mieux. 

La suprême fonction du clerc est de prier…la spéculation est la forme la plus civilisatrice de l’action cléricale ( ce n’est donc pas l’action qui est la suprême fonction du clerc)…

J’en ai dit ailleurs la cause principale, qui est le besoin d’éprouver des sensations, agir étant, pour la plupart des hommes, infiniment plus « amusant » que penser.

(Une autre cause est ) l’extraordinaire aisance  avec laquelle tant d’hommes décident aujourd’hui qu’ils ont reçu la mission de transformer l’état social, transformation qu’ils ne conçoivent que par l’action  directe.

Marc Aurèle « L’homme libre se passe aussi bien de la solitude que du monde ».

Toute pensée est un commencement d’acte : penser c’est toujours se retenir de parler et d’agir…

Pour la plupart des clerc, l’action a laquelle est liée nécessairement la pensée est une action morale, un action politique…p57

Qu’on passe de la pensée à l’action est légitime. Ce que l’on conteste c’est que ces deux activités sont liées nécessairement…

 Renan est le type de ceux qui  place tout l’intérêt de sa vie dans la recherche, avec assez peu d’attention aux conséquences,  bonnes ou mauvaises, que son œuvre peu avoir pour le monde….On sait son fameux mot : la vérité est peut être triste.p64

L’activité spirituelle, trouvant sa satisfaction dans sa seule ignition, soit la plus haute leçon de désintéressement, et donc de moralité, que puissent donner au monde les prêtres de l’esprit.

La forme suprême de la cléricature est la libre activité spirituelle dégagée de toute préoccupation morale et sociale.

Qu’une activité exempte de toute préoccupation morale  puisse être éminemment civilisatrice, c’est ce que n’admettront jamais les hommes pour qui le devoir et la peine sont des attributs essentiels de la beauté et qui estiment que l’humanité exigera toujours, ne fût-ce qu’à  titre d’ornement, des professeurs de vertu. p68

Lorsqu’on prétend juger des nations, il convient de considérer , non seulement l’attitude des gouvernements mais aussi celle des peuples (ou il soutient la responsabilité des allemands dans la guerre 14-18 (alors que beaucoup souhaitaient partager les tords) par le soutien populaire  dont on fait preuve les allemands a l’inverse des français ou des anglais..)

Si l’ensemble  des gouvernements est peut être responsable d’avoir rendu la guerre inévitable, le gouvernement austro-hongrois est responsable d’avoir voulu la guerre

La vrai question est de savoir dans quelle mesure chacun de ces gouvernements a été secondé par son peuple.

L’équité consiste à rendre a chacun ce qui lui revient.

 Le mépris de l’équité (de ceux qui mettent français et allemand dans le même panier) trouve ses mobiles affectifs dans : le désir de se singulariser, la croyance que l’esprit de justice exige qu’on donne raison à l’adversaire, l’idée que, si l’on approuve sa nation, on verse dans le préjugé nationaliste, le parti pris de ne point adopter la même thèse que certains citoyens qu’on déteste…77

Un autre mobile est la volonté d’aimer : cette position, qui ne veut connaître  que des états du cœur et repousse l’exercice, difficile et souvent douloureux, de la raison…est la négation même de la qualité du clerc : par l’impunité qu’elle assure d’avance à l’injustice, elle est un des plus fort soutiens de la barbarie dans le monde.

Malebranche : « il faut toujours rendre justice avant que d’exercer la charité »

On n’a pas encore vu une innocente nation ; il s’agit de reconnaître que la nation adverse a incarné alors l’esprit de violence et d’injustice avec une perfection et une conscience qui poussent dans l’ombre la faute des autres ( cf le conflit yougoslave et la responsabilité de la Serbie?)

Je déclare qu’une humanité unifiée, ayant enfin aboli la haine des nations et des classes, n’aurait que mes mépris, si elle était occupée qu’à une savante mainmise sur la matière qui l’environne et à s’enivrer d’elle-même…L’ennemi qu’il faut combattre c’est l’esprit de conquête et l’orgueil particulariste, dont la passion nationale n’est qu’un aspect…

La seule et vraie prédication de la paix c’est d’inviter les hommes à mépriser toute chose finie et à communier avec Dieu.

 Un Spinoza, un Leibnitz ont prôné la connaissance du particulier comme moyen d’atteindre à l’universel tandis que les particularismes modernes ont exalté la connaissance du particulier pour elle-même p83

Cette religion du particulier est ce mépris de l’universel reviennent a dire qu’on est résolu à estimer, en face des choses, les caractères par quoi elles diffèrent et non ceux par quoi elles se ressemblent ; volonté qui se réclame de Pascal et selon laquelle plus l’esprit serait aiguisé et plus il percevrait d’originalité parmi les chosesla marque du génie intellectuelle me paraissant être au contraire d’apercevoir entre les choses des ressemblances que personne n’y avait encore vues

Les artistes, pour lesquels l’âme est grande en tant qu’elle éprouve des sensations et non en tant qu’elle forme des idées, placeront toujours la sensibilité aux différences au dessus de la conception des ressemblances.

Opposition raison expérimental/ Raison pure : la religion des philosophes modernes pour la raison expérimental (=l’humanisme) et leur mépris de la raison pure (=le divinisme) est une rupture avec la tradition philosophique. ..Je veux souligner les conséquences morales de cette religion, qui sont d’inviter l’homme a vénérer le charnel, le terrestre, l’humain, l’expérience étant essentiellement charnelle et terrestre, comme l’a fort bien compris le sentiment populaire, lequel a toujours admis que la raison fut divine et …déclaré que l’expérience était diabolique… le clerc manque a sa fonction.

La raison  ne saurait prouver par la raison que la raison est juste, elle ne saurait pas davantage prouver par la raison que la raison est fausse ; qu’en d’autres termes, la croyance de la raison dans sa valeur repose sur un acte de foi.p113 

 Le clerc jadis admirait l’homme « qui demeure ferme parmi les courants » (Malebranche)p115

 Toutes (les philosophies, les religions etc) ont fait de Dieu un absolu, en temps que ce mots implique une rupture de continuité entre ce qu’il prétend désigner et le monde des choses sensibles et changeantes….toutes ont voulu que le divin par un abaissement de son essence vint constituer l’humain…p118

Entre l’infini et le fini, il y a une différence non de degré, mais d’essence.