« Pendant des centaines de milliers d’années, la destinée d’un homme se confondait avec celle de son groupe, de sa tribu, hors laquelle il ne pouvait survivre. La tribu, quant à elle, ne pouvait survivre et se défendre que par sa cohésion. D’où l’extrême puissance subjective des lois qui organisaient et garantissaient cette cohésion. » Jacques Monod.

 Tout le mouvement d’émancipation, surtout depuis les Lumières, peut être compris comme progressive valorisation de l’individualisme impliquant un recul correspondant du holisme.

L’opposition entre hétéronomie et autonomie : l’hétéronomie désigne le fait de recevoir de l’exterieur les règles organisant sa conduite. Tocqueville définissait les avantages paradoxaux d’une certaine dose d’hétéronomie religieuse lorsqu’il notait: «En même temps que la loi permet au peuple américain de tout faire, la religion l’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser ».

Nos sociétés démocratiques ont définitivement récusé toutes ces formes, même résiduelles, d’hétéronomie.  Nous nous sommes définitivement libérés de ce que John Stuart Mill appelait « le despotisme des coutumes ». (p288). Le fameux théorème de Gôdel, les systèmes consistants ne peuvent être complets et les systèmes complets ne peuvent être consistants. Transposé au domaine des sciences humaines, cela signifie qu’une collectivité n’est pas capable de trouver en elle même ce qui la fonde. Or c’est cette prétendue fatalité de l’hétéronomie que récusent nos sociétés démocratiques. »

Cette victoire du « moi » sur le « nous » et l’individualisme est, de toutes les valeurs, celle qui est considérée comme la plus occidentale.  

 On peut même dire que le renoncement progressif au sacrifice, la lente, très lente substitution du système judiciaire à la vengeance privée, pourraient suffire à caractériser l’émergence de ce que nous appelons civilisation (p321)

Nietzsche : « L’individu a été si bien pris au sérieux, écrivait-il, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains. [Or] cette pseudo-humanité qui s’intitule christianisme veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. » 

La « pénalisation de la société » se définit en peu de mots : la prévalence de la sanction pénale comme ultime mode de régulation sociale. A mesure que croyances ou les représentations collectives – jadis intériorisées – s’évanouissent, la punition se renforce. Le droit pénal tend à devenir – avec la loi du marché le dernier mécanisme régulateur d’une société dépourvue de croyances fortes et de valeurs réellement partagées.

Cette individualisation du droit ne fait plus primer l’idée de cohésion sociale mais la protection des individus.

«On repais les dommages sans faire de distinction entre l’acte volontaire et involontaire, car désormais c’est la victime qui demande réparation, ce n’est plus l’État ou la société, des entités fictives. » 

Notre pratique du droit procède, au bout du compte, d’une dérive redoutable : la privatisation de la justice, c’est-à-dire le retour de la vengeance. La vie collective se ramène à l’éternelle quête, de réparations personnelles pour des préjudices – réels ou imaginaires – qu’on n’accepte plus de passer par pertes et profits, ni de mettre au compte des inconvénients de la vie commune. Nous ne somme plus disposés à la moindre «perte» pour vivre en semble.  « la perception individuelle des intérêts augmente la potentialité de conflits ».

Un vers du poète brésilien Moacyr Felix – Le verbe avoir est la mort de Dieu. “O verbo ter é a morte de Deus.”

Pour les utilitaristes, le bénéfice du plus grand nombre peut légitimer la « perte » subie par quelques-uns, moins bien armés ou moins talentueux. La pensée utilitariste est ainsi minée par une contradiction éthique qu’elle n’est jamais parvenue à surmonter. En acceptant l’idée du sacrifice d’un tiers exclu, elle contrevient aux principes mêmes de la conscience civilisée dont pourtant elle se réclame.

 Les licenciements ne sont-ils pas justifiés par le souci de sauver une entreprise ? Le chômage n’est-il pas le prix à payer pour améliorer la compétitivité d’une économie ? En réalité, au-delà de cette prétendue clarté rationaliste, l’argumentation libérale revient à consentir au sacrifice

Le sacrifice n’a donc pas grand-chose à voir avec un violence « gratuite ». II est central. II touche au contenu même du « vivre ensemble ». René Girard a bien montré en effet que le sacrifice n’a de sens et de fonction qu’à une condition expresse : que chaque acteur du lynchage soit convaincu de culpabilité du lynché.

Cette résignation à l’immédiateté du monde et à la disparition de l’avenir menace de dissoudre à son tour la politique et, avec elle, l’aspiration minimal a l’égalité et à la justice. « La politique, c’est le goût de l’avenir», disait Max Weber. (p365)

La crise de la démocratie, ce n’est pas seulement l’hégémonie du privatif du marché, c’est le retour inexorable au règne de « quelques-uns ». Ces « quelques-uns » dont aucun contrepoids représentatif n’équilibre plus le pouvoir suscitent la fureur sporadique du plus grand nombre. La chasse aux puissants, notamment judiciaire, vient donc corriger, à intervalles réguliers, la dérive oligarchique.