L’identité contre l’égalité

Pour l’opinion courante – et c’est un progrès incontestable -, une certaine inégalité immémoriale n’est plus admissible aujourd’hui : celle qui sépara le Blanc du Noir, le citoyen de souche de l’immigré, l’homme de la femme, l’hétérosexuel de l’homosexuel etc. Le problème est que cette intransigeance égalitariste sur la question de l’identité, du statut, de la « différence » s’accompagne d’une incroyable indifférence à l’égard des inégalités de condition. La quête éperdue d’une égalité identitaire forme un écran de fumée masquant le retour des injustices quantitatives les plus criantes.(p180)

Les valeurs individualistes, devenues hégémoniques depuis la fin des années 60, contribuent à rendre de plus difficilement gouvernable la démocratie. Cet affaiblissement global du politique, ballotté entre les corporatismes et égoïsmes catégoriels, ouvre sans cesse davantage de terrain au marché, à la libre concurrence, à la loi du plus fort. 

Le chômage de masse a des effets systémiques désastreux. Il diffuse dans l’ensemble du corps social un poison fatal. II se reporte d’une génération sur l’autre, engendre un climat désenchanté et violent, etc. (p187) « Jamais auparavant, ajoute Thurow, on n’avait constaté en Amérique le cas d’une baisse des salaires réels accompagnant une hausse du PIB par habitant.» Le phénomène gagne peu à peu l’ensemble du monde développé, à un rythme variable selon les pays? Comment expliquer qu’une régression inégalitaire d’une telle ampleur puisse intervenir au coeur du monde démocratique, dans des sociétés complexes et culturellement avancées ? Pourquoi cet appauvrissement des plus pauvres, alors même que la richesse accumulée dans l’hémisphère Nord atteint des niveaux jamais connus dans l’histoire humaine? Le retour de l’inégalité est un choix, c’est-à-dire un projet. Comme le font parfois observer essayistes américains, il se trouve simplement que les capitalistes ont relancé la lutte des classes et qu’ils l’ont gagnée. Le choix est politique, au sens plein du terme. La lutte obstinée contre l’inflation, la volonté de privilégier les actionnaires, la priorité accordée à la Finance ont conduit à peser délibérément sur les salaires. Ces régressions ont été si radicales que certains économistes n’excluent pas, a terme, une disparition pure des classes moyennes dans les économies développées.

Gardons à l’esprit ce qui n’est pas anodin : la raison grecque procède de ce qu’on pourrait appeler une capacité critique. Elle est d’abord mise à distance, questionnement, doute exigeant. Au sens étymologique du terme, la raison ancestrale était bien celle du plus fort. Dans ce type de rationalité ancienne, « le point de référence est de savoir qui est le maître du monde et pourquoi son règne ne disparaîtra pas». C’est une puissance tutélaire, celle d’un dieu ou d’une force temporelle, qui ordonnait le monde. La raison grecque va « raisonner », si l’on peut dire, d’une tout autre manière. A la puissance, elle substitue le principe. Ainsi voit-on percer l’idée que « c’est la loi – nomos – qui gouverne le monde et non point Zeus ». « Dans la perception du réel, ce « miracle » de la raison grecque introduit une innovation, un bouleversement aussi radical qu’avait pu l’être le prophétisme juif dans la perception du temps. Cette rationalité nouvelle ouvre la route non seulement à ce que nous appelons la science, mais aussi à ce que les Grecs eux mêmes appelèrent démocratie : en mettant en avant non plus le pouvoir, mais la loi commune.(p204) 

«II n’y a pas d’inconnaissable, mais seulement de l’inconnu» Jean Pierre Changeux. Cet optimisme rationaliste remet en question toute « croyance » qui se voit rétrogradée au rang d’ignorance ou de superstition temporaire. La rationalité scientifique, comme mode de connaissance, se voit investie d’un magister disqualifiant tous les autres. Elle est « totalitaire » en ce sens qu’elle ne reconnaît aucune légitimité aux autres façons d’appréhender le réel. Le scientisme s’oppose point par point à la science : alors que la science pose ses limites et s’interdit de les transgresser, le scientisme décrète qu’il n’y a pas de limites et prétend se prononcer sur tout». La Science en tant que référence mythique n’est plus contestée, elle prend place désormais au niveau de la garantie divine du vrai.

Existe-t-il un principe d’humanité, une valeur d’essence supérieure, capable de transcender les différences de races, de culture ou de sexe pour définir notre commune humanité ? Cette valeur doit-elle l’emporter sur toutes les autres? (p242)  . Pour les Romains, le droit représentait une certaine idée de l’universel, circonscrite aux limites géographiques de l’Empire et inséparable de la qualité de citoyen.

Libéralisme, colonialisme ou marxisme post-hégélien se proclamèrent universalistes et voulurent opposer le « progrès » en marche aux ténèbres des traditions indigènes. Aujourd’hui même, cette même question de l’universel est reformulée autour du thème de la mondialisation avec de deux injonctions contradictoires : l’une universaliste, l’autre différentialiste

Tous les débats sur la mondialisation sont ainsi chargés de connotations normatives. Sur le terrain domestique, en revanche, la normativité s’inverse. Cette fois, c’est la particularité, le singulier, l’identité irréductible qui sont exaltés, contre l’uniformité sociale ou la norme majoritaire. ‘. Priorité aux différences et à la bigarrure des tribus, chacune campant sur sa vision du monde et, à la limite, sa conception de la morale.

L’indéniable dignité de la défense des droits de l’homme et de la démocratie permet ainsi de dissimuler sous un généreux prosélytisme des volontés d’expansion économique. Comme le « goupillon » du christianisme missionnaire avait permis de légitimer jadis la conquête colonial, la défense des droits de l’homme ouvre aujourd’hui la route aux multinationales (p265). 

L’on trouve dans les quatorze Épîtres pauliniennes, notamment dans la fameuse Épître aux Galates, une formulation effectivement « fondatrice » de l’universalisme. Pour Paul, la définition de l’être humain ne devait plus être référée à une identité particulière (juif, grec, homme, femme, etc.) mais à la seule affirmation de sa croyance en Jésus-Christ

 Le propre de la mondialisation telle qu’elle est dévoyée par la société marchande est qu’elle menace tout à la fois l’universel et la différence. Aujourd’hui, en effet, ce qu’il est convenu d’appeler la philosophie des droits de l’homme – même quand elle n’est pas pervertie par le cynisme commercial – suscite le même type de rejet que jadis le christianisme missionnaire ou l’islam conquérant. La plénitude de la condition humaine consiste idéalement à tenir aboutés l’un à l’autre ces deux impératifs contraires : le besoin d’une patrie et la nécessité de s’en affranchir. Nous avons autant besoin d’appartenance que de liberté.

 Simone Weil (1943) “c’est un devoir de nous déraciner mais c’est toujours un crime de déraciner l’autre“.