Jean Claude Guillebaud – “La refondation du monde” – 1999

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Pour une synthese actuelle des vues de Guillebaud (muattions du monde et son optimisme engagé): Contre le pessimisme ambiant (2012)

Notes des lecture et citations:

La « Fin de l’Histoire » (1989) de Fukuyama : “L’Histoire n’était certes pas « finie », au sens événementiel du terme : il y aura encore – et pour longtemps – des séismes et des violences, et même de terribles. Mais l’Histoire était achevée pour ce qui est du sens, du projet, de l’eschatologie. Sur le plan théorique, la démocratie, la société ouverte et le marché avaient triomphé de leurs ennemies. Le reste était affaire de patience. Et de chance.

A l’instar du marxisme, le libéralisme récuse, par exemple, la prééminence du politique sur l’economique. Tous deux réduisent la politique a un épiphénomène ou a un « populisme ». Ainsi apparaît en pleine lumière une connivence antidémocratique que la rivalité d’hier avait fait perdre de vue.  « L’utopie économique libérale du XVème siècle et l’utopie socialiste du XXe siècle, écrit aujourd’hui Pierre Rosanvallon, participent paradoxalement d’une même représentation de la société fondée sur un idéal d’abolition de la politique» .

C’est ainsi que la philanthropie et la démarche humanitaire sont gérées aujourd’hui comme un marché mettant en relation des « nécessiteux » et des donateurs potentiels devenant des « consommateurs ayant un besoin de don à assouvir». Ainsi, la marchandisation-médiatisation de la charité n’est-elle plus seulement l’occasion d’une désagréable dérive que Bernard Kouchner baptisait jadis charity business. Elle correspond à l’extension plus radicale d’un mode de pensée totalitaire. La philanthropie finit par intégrer le modèle de l’économie néoclassique avec des consommateur; et des producteurs à la recherche de l’équilibre entre l’offre et la demande. […] Et comme dans tout marché certains produits ne seront pas achetés, ne correspondront pas à la demande et, toujours dans la logique de ce modèle, tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à avoir une misère vendable, une maladie à la mode (p96)

Parmi les emprunts faits par le libéralisme a l’ancien adversaire communiste, il en est un qu’on aurait tort de sous-estimer : la certitude d’avoir raison. Les défenseurs du marché sont convaincus d’incarner non point une opinion mais un savoir. Ton pour ton, la nouvelle doxa libérale procède à peu près de la même façon. Elle exerce le même pouvoir d’intimidation. Son triomphe lui vaut, comme hier, le ralliement empressé des prudents, des calculateurs et des paresseux. Ce panurgisme s’est évidemment internationalisé et se conforte de sa propre expansion. Ainsi existe-t-il une « pensée FMI», une « pensée Unesco », une « pensée Bruxelles », qui ne sont pas exemptes de conformisme (p101). Comme ceux d’hier, tous ces dévots de la vulgate dominante demeurent insensibles aux démentis du réel. 

 Le prophétisme juif nous a légué une représentation du temps qui fonde l’idée de progrès. Du christianisme nous viennent tout à la fois le concept d’individu et l’aspiration à l’égalité. La Grèce a inventé la raison. L’hellénisme des premiers siècles et Paul de Tarse ont fixé une certaine figure de l’Universel. Le message judéo-chrétien, enfin, recueilli et laïcisé par les Lumières, a débouché sur une conception de justice qui met à distance le sacrifice et la vengeance. (p113)

Principe de mobilité sociale (ascendante) qui permit jadis une vraie culture populaire: cette confiance en l’avenir tendait les énergies tout en assurant la cohésion d’une communauté, solidaire sur la durée. Les générations se succédaient plus qu’elles ne s’affrontaient. Aux Etats-Unis, cette rupture de la solidarité entre générations est régulièrement évoquée par les économistes. L’irrésistible évolution du régime des retraites vers un système de capitalisation, au lieu place du système de répartition prend acte de cette rupture de solidarité entre générations.

« période axiale » : autour du Vème siècle avant J.-C. durant laquelle apparaissent les grandes traditions religieuses et philosophiques. Vers 650 avant J.-C., surgissent en Palestine les grands prophètes du judaïsme : le message inouï dont sont porteurs les prophètes juifs est la perception du temps. Le temps des prophètes n’est plus courbe ni cyclique. Il n’est plus gouverné par l’éternel retour mais par l’attente et l’espérance. Voués à l’exil, les juifs organisent la centralité de la foi, non plus autour du temple mais de la Torah c’est-à-dire à une religion déterritorialisée et décentralisée, matérialisée par un Livre et dont les seuls ancrages sont désormais mémoire et l’espérance. En cela, le judaïsme est la première religion qui « attend avec une intensité radicale le changement du monde ». Pour Weber, le judaïsme, puis le christianisme, qui favorisent une attitude de « maîtrise du monde », ont un « potentiel de rationalisation » beaucoup plus important que la voie indienne ou celle du détachement bouddhiste. La philosophie grecque, sur ce point, est éloignée judaïsme, elle est d’abord sagesse et contemplation (inactive). Cette sagesse consiste à accepter le réel.  Pour saint Augustin, au Ve siècle, c’est le principe même de la création, c’est-à-dire de la séparation entre Dieu et le monde qui rend imaginable la transformation du monde. Une idée qui deviendra au XVème siècle, comme on le sait, un thème essentiel des Lumières… 

En 1930, Kalinine, président de l’URSS, lance le fameux « quinquennat sans Dieu ». Le quinquennat parachève donc la destruction des églises et des couvents, la déportation des popes, et déchaîne une nouvelle vague de propagande antireligieuse. Or, chose extraordinaire, paradoxe insensé : pour ce qui concerne la promesse, l’essentiel du message communiste est beaucoup plus proche du judéo-christianisme que de n’importe quelle autre tradition de pensée. (p148) Georges Bernanos, pour sa part, voyait dans le marxisme – qu’il combattait – une « idée chrétienne devenue folle ». Cette folie – hérétique – consistait à confondre le principe de l’espérance avec celui de la nécessité, et surtout de mettre le crime à son service. Avec le recul, il n’est pas absurde d’assimiler le marxisme à l’une ou l’autre des innombrables hérésies qui ont jalonné l’histoire du judéo-christianisme. 

Cette «compromission » du message évangélique avec la puissance et la richesse temporelles ouvre, au sujet des pauvres et de l’égalité, une immense querelle religieuse: la pauvreté des uns est-elle le fruit d’une injustice ou, au contraire, la sanction méritée de quelque insuffisance (paresse, imprévoyance, ivrognerie, etc.)? « Toutes les Églises ont scrupuleusement respecté et souvent soutenu les autorités de l’État, elles ont fait du conformisme une vertu majeure, elles ont toléré les injustices sociales et l’exploitation de l’homme par l’homme en expliquant pour les uns que la volonté de Dieu était qu’il y eût des maîtres et des serviteurs, et pour les autres que la réussite socioéconomique était le signe extérieur de la bénédiction de Dieu! »