Jeno Vigh, « Le Journal de Haydn » – 1960.

 

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La Création1796

Un jour, Haydn remet au baron van Swieten un petit livre qu’il avait reçu de son vieil ami et impresario, Salomon, lors de son second voyage à Londres. Ce petit livre était dû à un poète nommé Lidley qui s’était sans doute inspiré du “Paradis perdu” de ‑Milton. Le baron traduisit alors en allemand cet ouvrage anglais, l’abrégea, le condensa et en fit une esquisse d’oratorio. Il le remit ensuite à Haydn qui, tel un possédé, travailla aussi­tôt à cette ceuvre considérable qui l’enthou­siasma plus que toutes les précédentes. Dans son journal, il note :

«  jamais je ne lus aussi recueilli que lors de la composition de la Création. Chaque jour, je m’agenouillais et Priais Dieu de me donner la force de mener cette oeuvre à bonne lin. »

 Co‑auteur, l’aristocrate Swieten est aussi un inspirateur magnifique. Cette oeuvre com­mune est donc l’aboutissement de la ren­contre entre ces deux hommes, rencontre s’il en fut, et combien rare. Cet écrivain de grande culture se fait aussi le propagandiste de l’oeuvre en train de naître.

C’est sur son initiative que les princes Esterhàzy, Kinsky, Lichnowsky, Lichten­stein, Lobkowitz, Schwarzenberg, et Traut­mansdorff, ainsi que les comtes Apponyi, Harrach, Fries, Batthyàny et d’autres aris­tocrates encore réunissent 5oo ducats pour financer les répétitions de la Création et assu­rer les honoraires de Haydn.

L’hiver s’annonça et Haydn continue à travailler avec sa rapidité coutumière. Dans son journal, il note :

« Ce n’est que lorsque je fus arrivé à la moitié de mon travail de composition que je me rendis compte que je réussissais. »

1798, 29 avril. Dans la grande salle de concert du palais du prince Schwarzenberg a lieu la pre­mière présentation de la Création. De « l’ate­lier » de Swieten et Haydn, peu de nouvelles avaient filtré, mais elles s’étaient répandues très vite, parvenant avec une étonnante rapidité aux oreilles des Viennois, toujours avides d’événements. Voilà des semaines que les gens attendaient la venue de ce jour, et, ce soir‑là, ils furent des milliers à se masser devant l’entrée du palais, dans l’espoir d’une miraculeuse admission dans la salle de con­cert. A cette porte une cinquantaine d’agents de police, à pied et à cheval, veillaient à ce que les voitures des invités puissent pénétrer sans encombre.

Le maître avait déjà vécu bien des succès, mais celui‑ci surpassa tous les précédents. Ses notes nous ont retracé les divers épisodes de cet inoubliable travail, ses circonstances et le sort qu’il connut ensuite.

Voyons ce que Haydn, dans son journal, dit du déroulement de cette “première”. Il dirigea lui‑même les premières auditions de la Création. Maître Salieri était au piano, et les rôles des archanges Raphaël, Gabriel et Uriel étaient interprétés par Christine Ger­hardi (soprano), Matthias Rathmayer (ténor) et Ignaz Saal (basse); ils étaient tous trois fort populaires à Vienne.

A l’audition de cette oeuvre, la salle fut d’abord plongée dans un silence plein de recueillement et ce ne fut que lorsque le saisis­sement commença lentement à se dissiper, que quelques mains se mirent à applaudir et quelques voix à crier des vivats; ce furent enfin toutes les manifestations si rares d’une approbation qui n’en finissait pas de s’exprimer. Les journaux et les correspon­dants de la grande presse étrangère renché­rirent de louanges. Ils cherchèrent des mots nouveaux capables d’exprimer le miracle auquel ils venaient d’assister, puis, la plupart se contentèrent de reconnaître mélancolique­ment que vouloir faire sentir par des mots une musique comme celle‑là était la plus vaine des entreprises.

 Il y eut, bien entendu, des esthètes qui eurent beaucoup plus de mal à accepter toutes les nouveautés de cette oeuvre. Par exemple, cette joie pleine de sagesse qu’on ne connaissait qu’à Haydn et qui, là, se mêlait au thème biblique. Et le ton idyllique et féerique … Le public, lui, accueillit avec enthousiasme les imitations musicales des bruits animaux, la fuite rapide des cerfs, le vol dans le ciel d’un aigle qui plane, le rugis­sement du lion, le roucoulement des colombes amoureuses et toute la peinture multicolore d’une nature renaissante.

Après le bruyant succès de cette première, parlant avec ses visiteurs, le bon vieux maître dit à l’un de ceux qui devait être un de ses biographes posthumes:

« J’ai réussi ma description de l’aube, parce que je m’étais représenté le Père de la Lumière, l’acier et la pierre à la main, et quand les deux se heurtèrent, il y eut cette étincelle d’où jaillit la magnifique lumière …”

On parla beaucoup aussi de l’atmosphère aimable et intime qui impreignait toute cette ceuvre. Il est indubitable que la tonalité fondamentale de la Création ne relève pas de l’emphase habituelle aux oratorios. Haydn le savait bien et, comme s’il voulait s’excuser de ne pas pouvoir et de ne pas vouloir être autre qu’il n’était, et faisant allusion aux critiques qui lui avaient été adressées quant au ton excessivement “gai” de ses messes, il dit à l’un de ses biographes :

« Puisque Dieu m’a donné un coeur joyeux, il me pardonnera de l’avoir servi joyeusement. » Et, suivant le fil de son idée :« Quand je pense au bon Dieu, j’ai toujours envie de sourire. Dans ces moments‑là, mon coeur se met toujours à bondir de joie »

Haydn était un homme profondément pieux et il affirma toujours être un fils fidèle de l’Église catholique. Dans son art cepen­dant, d’instinct, il suit la voie plus profane que lui montre le siècle des lumières. Dans la musique de sa Création, le ciel, les étoiles, la terre, les animaux, l’obscurité, la lumière et les hommes se présentent sans aucun mysti­cisme ni abstraction, ils sont une réalité de couleurs et de vie, sous le signe d’une joie de vivre toute terrestre et profane et des aspi­rations morales de l’homme libre, à la gran­deur. Cela lui valut de la part de certains de ses contemporains, incapables de comprendre le véritable sens de son art, le reproche d’avo­ir composé de la musique profane.

C’est à cause de ce soi‑disant esprit pro­fane que le clergé interdit de donner audition de la Création dans une église catholique. Cette sanction affecta profondément le maître qui, se sentant offensé, s’adressa en ces termes aux prélats, auteurs de cette interdiction :

« Depuis les temps les plus anciens, la Création de Dieu fut pour les hommes l’image la plus élevée et suscitant le plus d’humilité. Donner à cette grande ceuvre un accompagnement musical qui lui convienne, ne pouvait donc avoir d’autre effet que d’accroître ces sentiments d’humilité dans le coeur de l’homme et de lui faire sentir la bonté et la toute‑puis­sance du Créateur. Éveiller de tels sentiments dans l’âme de l’homme serait donc profaner l’Église »

Le maître ne ménage d’ailleurs pas ses mots; il exprime aussi sa conviction que les fidèles quitteront l’église avec le coeur plus pur après avoir entendu son oratorio qu’après avoir ouï certains sermons. Il écrit aussi que si les milieux ecclésiastiques ne mettent pas fin à la campagne d’excitation lancée contre son ceuvre, il s’en plaindra à « l’empereur Franz et à l’impératrice qui sont, eux, con­vaincus de la valeur sacrée de cette compo­sition. »

 

Le crâne de Haydn, subtilisé quelques jours après sa mort, rejoignit le reste du corps en 1954, à l’issue d’un parcours rocambolesque.  Lors de l’exhumation du corps en 1820, on constata l’absence de la tête de Haydn. Nicolas II Estérhazy diligenta une enquête qui révéla qu’un fonctionnaire impérial, aidé d’un employé du prince, tous deux adeptes de la phrenologie (…) avaient soudoyé le fossoyeur pour récupérer le crâne afin de l’étudier. Les deux hommes restituèrent un faux. Le vrai crâne de Haydn fut récupéré en 1839, à la mort du dernier possesseur, par la Société des amis de la musique et exposé dans une vitrine du Musée de la Ville de Vienne jusqu’en 1954, date à laquelle il rejoignit le reste du corps dans le mausolée édifié entre-temps en 1932. (wikipedia)