Post-Scriptum sur l’insignifiance.Entretiens avec Daniel Mermet. Dialogue. Cornelius Castoriadis (1996)

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Là encore, je reviens à mes ancêtres, il y a une phrase merveilleuse de Thucydide : « Il faut choisir: se reposer ou être libre. » Je crois que c’est Périclès qui dit cela aux Athéniens : « Si vous voulez être libres, il faut travailler. » Vous ne pouvez pas vous reposer. La liberté, c’est l’activité.P. 38 

 Entretien Comelius Castoriadis – Alain Connes (mathématicien) P.121

A.C. : On peut en effet se poser la question a priori de savoir s’il existe effectivement des limites aux capacités éventuelles d’une machine. En tant que mathématicien, je placerais volontiers la limite dans la distinction entre ce qui a un sens, ce qui est intéressant, par opposition à ce qui n’a aucun intérêt, aucune pertinence. 

Lorsque l’esprit humain apprend à faire des calculs, aussi simples et mécaniques soient-ils, il acquiert, ce faisant, toutes sortes de mécanismes qui, s’ils ne sont pas acquis, vont finalement rendre l’intuition débile, impuissante. 

C.C. :De même que les mathématiques ne sont pas réductibles à la physique : il y a des branches entières des mathématiques…comme l’arithmétique … qui n’ont pas de réalité physique, et déjà les nombres premiers, mais aussi l’espace de dimension infinie… Ils deviennent des outils mais n’ont pas de réalité physique. II y a donc, en langage mathématique, une intersection non vide entre l’univers physique et l’univers mathématique, il y a une partie où ils se recouvrent, et dans cette partie l’efficacité des mathématiques est vraiment diabolique.C’est « l’efficacité déraisonnable des mathématiques ».

C.C. :En physique contemporaine, on fait du temps une des coordonnées de l’espace-temps et l’on croit alors comprendre ce qu’il est. Mais en fait il y a là une illusion totale : la physique n’explique pas et ne dit jamais pourquoi le temps passe, pourquoi le temps coule ; c’est une coordonnée, mais les coordonnées de l’espace ne coulent pas ; le temps, lui, coule. Que signifie ce passage du temps, que signifie notre perception de ce passage ? 

Je ne me fie qu’aux choses qui existent indépendamment du temps, pour attribuer donc à la seule réalité mathématique cette indépendance, cette a-temporalité qui permettent d’assurer son existence indépendamment de notre compréhension de l’écoulement du temps.

A.C. :De manière paradoxale, provocatrice, je dirai que si le temps passe, c’est parce que nous baignons dans le rayonnement de 3° Kelvin, ce rayonnement fossile qui provient du big bang. Pour moi, le temps s’écoule parce que nous sommes incapables de connaître les distributions microscopiques de ce qui se passe dans l’univers qui nous entoure et parce que ce manque d’information, cette espèce de perception macroscopique qu’on en a, font que graduellement notre corps est détruit, notre précision génétique s’érode.

C.C. :Je ne crois pas que la thermodynamique puisse nous expliquer le temps.  Ici aussi il faut distinguer deux temps. ¨ II y a un temps que j’appellerai ensembliste-identitaire ou algorithmique pour lequel la thermodynamique vaut. Mais si ce temps était le seul, il y aurait eu quelques formes initiales qui se seraient dégradées au bout de quinze milliards d’années. Or, ce que nous constatons, c’est qu’il y a toujours émergence de nouvelles formes. II y a donc un autre temps, qui n’est pas le simple temps de la dégradation mais le temps de la création, que j’appellerai le temps poiétique – parce que poièsis veut dire création. Et le vrai avant/après est marqué là-dessus.

A.C. : Pour moi, l’idéal serait d’avoir une conscience de sa propre existence, de sa naissance jusqu’au moment présent, qui soit identique à celle que nous avons comme être physique limité vivant dans l’espace : le fait que nos jambes aient telle longueur ne nous a jamais dérangés, la taille limitée de notre corps dans l’espace nous laisse parfaitement indifférents. Mais la limitation de la taille de notre être dans le temps évidemment nous angoisse. Alors, je pense qu’on peut avoir des expériences qui vont à l’encontre de cela, et notamment par la pratique des mathématiques. Car les objets qu’on y traite, auxquels on a accès, ont justement ce caractère d’atemporalité, d’indépendance à l’égard de l’espace et du temps, qui fait que la perception qu’on en a permet un accès à quelque chose d’éternel. Nous savons enseigner les mathématiques aux autres, quelques soient leurs origines. Ce qui n’est pas le cas des autres créations humaines, culturelles, etc., pour lesquelles c’est soit impossible, soit extrêmement difficile.