Négrologie, Pourquoi l’Afrique Meurt – Stephen Smith – 2003

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Book review in Foreign Affairs (2004)

René Dumont a tenu bon : « Les hommes seuls sont responsables du retard économique du continent noir ».  En 1991 Axelle Kabou a publié un libelle de divorce, à la fois personnel et en phase avec la nouvelle donne. Dans son livre « Et si l’Afrique refusait le développement ? » cette Camerounaise élevée en France taille en pièces la « conscience noire », l’intériorisation du racisme érigé en vertu africaine. Identifiant les « mentalités africaines » comme principal frein au développement, elle ne l’envoie pas dire à ses « frères » et « soeurs » du continent (« les seuls au monde à croire que leur développement peut être pris en charge par d’autres qu’eux-mêmes »), ni aux pouvoirs africains (« plus attachés à réclamer des droits élémentaires à l’Occident qu’à les accorder à leurs propres citoyens »).P.27 

 « Peut-on vraiment parler du sous-développement sans le mettre en rapport avec les cultures africaines? ». Car, si les uns comme les autres s’enferrent dans cette «négrologie », la (sur-)puissance géopolitique de la lutte antiterroriste engagée à l’échelle mondiale exacerbera les tribalismes africains et les mèneront droit dans la tombe. L’afrique deviendra une vaste nécropole de charniers.

Les Portugais se sont distingués dans l’exploration de l’Afrique, une entreprise initiée, dès le début de décembre 1488, par leur roi Henri dit le Navigateur. En portugais, le verbe « explorar » signifie à la fois « explorer », « exploiter » et « faire commerce de ». Dans cette ambiguïté, l’exploration a pris de l’ampleur avec l’emploi d’un navire de petit gabarit, facile à diriger au gouvernail….« La victoire des caravelles sur les caravanes », exaltée par l’historien portugais Magalhès Goudinho, a marqué le triomphe, contre les alizés, de la circumnavigation du continent par rapport au commerce transsaharien. Jusqu’à l’arrivée de l’homme blanc, le littoral atlantique avait été marginal par rapport aux grands empires sahéliens.

 Entre 1950 et 1990, l’Afrique subsaharienne triple sa masse humaine, passant de 200 à 600 millions d’habitants ; l’espérance de vie augmente de 39 à 52 ans. 

Thabo Mbeki s’entête, seul – ou presque – contre le reste du monde, à nier la responsabilité du VIH dans la transmission du sida. Le 3 avril 2000, trois mois avant la 13e Conférence internationale sur le sida, la première à être accueillie par un pays du tiers-monde, précisément l’Afrique du Sud, Thabo Mbeki a écrit une lettre aux « grands de ce monde ». Divulguée quelques semaines plus tard par le Washington Post, cette missive, illustration et défense de la « spécificité africaine » du sida, fit scandale ». Accusé de « révisionnisme médical », le président sud-africain a esquivé, donné des gages – mais jamais abjuré ses convictions. Sur l’AZT, Thabo Mbeki avait obstinément soutenu qu’il faisait « plus de mal que de bien ». 

 À cet égard, il faut rappeler que la malaria, toujours la première cause de mortalité en Afirique, en emportant chaque jour 3 000 enfants . Sur les 1 393 médicaments nouvellement commercialisés entre 1975 et 1999, seuls 13 – à peine 1 % – concernaient le traitement d’une maladie tropicale, alors que 17 millions de personnes – la population entière des Pays-Bas, mais insolvable… – en meurent chaque année.

Pour l’Afrique, le sida est une troisième catastrophe démographique, après la traite esclavagiste et le « clash de civilisations » que fut la colonisation.

Sur le plan économique, les quarante-huit pays d’Afrique sub saharienne (hors Afrique du Sud) comptent à peine pour 1 % du commerce mondial. Le produit national brut (PNB) de la France, avec à peine 60 millions d’habitants, est trois fois supérieur à celui de l’Afrique tout entière (800M)….

Seulement, leur civilisation matérielle, leur organisation sociale et leur culture politique constituent des freins au développement, au sens littéral de ce terme dérivé du verbe latin « volvere » pour désigner des pays qui «tournent». L’Afrique ne tourne pas parce qu’elle reste «bloquée» par des obstacles socioculturels qu’elle sacralise comme ses gris-gris identitaires. En 2002, trente-huit pays africains connaissaient, à des degrés divers, une crise alimentaire qualifiée de « permanente » . Sur quarante-huit pays au sud du Sahara, quatre seulement sont considérés comme autosuffisants.

 « La dactylo du gouvernement de Dakar tape une moyenne de 6 à 7 pages (double interligne) par jour : le petit quart de ce que fait en moyenne une dactylo française, pour un salaire au moins égal », notait dès 1962 René Dumont. Selon une étude du Ministère de l’Économie et des Finances à Dakar, citée le 18 février 2003 par le quotidien gouvernemental Le Soleil, la productivité statistique du Sénégalais est revenue au niveau où elle se situait en 1960, l’année de l’indépendance. «La L’exploitation de « l’Afrique solidaire » par « l’Occident cupide» est une caricature, même si l’abus de confiance existe. En revanche l’exploitation d’Africains par d’autres Africains est une réalité, frappée de tabou. Avant leur faillite, qui a dénoncé le scandale de tant d’offices pour la commercialisation des produits agricoles, véritables parasites du paysannat africain ? 

 « Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? » Pour Thabo Mbeki, ce retour à soi du continent « d’un côté, assume la part tragique du passé du continent et de sa population, de l’autre, affirme une légitimité politique, souvent mêlée d’essentialisme identitaire, à définir son futur », relève Didier Fassin au sujet de « cette mission que s’auto-attribue l’Afrique du Sud d’être le porte-parole des peuples africains, à la fois pour en dire l’histoire tragique et pour en annoncer la régénération attendue ». Il conclut que « le sida occupe une place centrale dans la construction du discours de la Renaissance africaine », parce que « le parallèle est régulièrement fait avec la Grande Peste de 1348 qui, explique-t-on, clôt dans une hécatombe sans précédent le Moyen Age et rend possible la Renaissance européenne». En d’autres termes : «maladie universelle de la modernité », le sida, fut-ce d’une façon dramatique et morbide, intègre l’Afrique dans le monde.P.41 

En Afrique, le PIB moyen par tête d’habitant y a perdu près du quart de sa valeur – en dollars constants – durant les deux dernières décennies du xxe siècle. Certes, entre 1960 et 2000, la production agricole y a progressé de 45 % (grâce à l’extension des terres mises en culture, beaucoup moins par l’amélioration des techniques d’exploitation), mais, durant la même période, la population a triplé. La pénurie a été décuplée par l’instabilité politique, des conflits armés ou, plus banalement, des politiques désastreuses… 

 Le Nigeria est devenu, avec une production de 2 millions de barils par jour, le sixième exportateur du monde – 60 millions de dollars de rente pétrolière par jour – plus de 300 milliards de dollars pendant le dernier quart du XXe siècle).P.56

Si le « communautarisme » africain existait, en dehors des discours de circonstance, le commerce intra-africain ne plafonnerait pas, depuis vingt ans, à moins de 10 % des échanges du continent.

Sur le continent noir, la « solidarité » est surtout un produit d’importation. Voici les chiffres, extraits du rapport 2003 du PNUD, de la part du revenu national revenant aux 10 % le plus pauvres et aux 10 % les plus riches de la population dans un échantillon de pays africains : Sénégal  (1,8 % contre 60,7 %, pour les 10 % les plus riches,) etc. a comparer pour la France (2,8 % contre 25,1 %).P.60 

Avant la réforme de sa politique agricole commune en juin 2003, l’Union européenne accordait plus de subsides par tête de vache laitière que d’aide par habitant en Afrique sub-saharienne (8 euros).

Le tardif engagement des pays africains – à l’exception de l’Afrique du Sud – au sein de l’OMC, où le continent dispose pourtant du plus important contingent de voix, traduit la préférence des décideurs du continent à négocier un surplus d’aide plutôt que de peser sur l’environnement économique et commercial. « la dégradation des positions africaines dans les échanges internationaux s’est opérée indépendamment des conditions d’accès aux marchés extérieurs ». Malgré les préférences commerciales offertes par l’Union européenne aux pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), ces derniers ont vu leur part du marché européen diminuer, entre 1976 et 1994, de 6,7 % à 2,8 %. 

P.75 Pour caractériser autant d’incurie dispendieuse, les politologues qualifient l’État postcolonial de « (néo-)patrimonial », comme la propriété privée de ses hiérarques et, tout d’abord, du chef de l’État. I 

En 1997, la Banque mondiale a identifié « trois pathologies qui se recoupent en partie » : la « perte de légitimité » aux yeux d’une population qui se demande à quoi sert l’État dès lors qu’il n’assure plus un minimum, tel que l’entretien des infrastructures, des services publics de base ou l’éducation nationale ; le pillage de l’État par ses « serviteurs », du haut en bas de la pyramide ; et la destruction du maillage administratif par des guerres civiles. Cependant, en 1990, la Banque Mondiale s’était rendu compte qu’un mauvais État valait toujours mieux que pas d’État du tout.