À partir d’un certain seuil de complexité, de compétences spécialisées et, donc, d’interdépendance, nul ne peut plus prétendre être l’État – le péché mortel de nombre de dirigeants du continent, surtout quand ils se toquent d’incarner « l’authenticité » ou la « tradition » africaines. D’où l’importance de developper des structures administratives complexes, dont la complexité permettra l’independance vis-à-vis de l’appareil de l’Etat.

 La démocratie a pour cadre l’Etat, sur le continent comme ailleurs. L’État importé en Afrique y a été adopté comme patrimoine, comme « magasin » dans lequel chacun voudrait se servir, mais aussi, comme une communauté à laquelle on peut choisir d’appartenir. Il lui reste à prendre le pas à la fois sur les convoitises rivales et sur les fidélités identitaires ethniques, en les arbitrant

Quoi qu’il en soit, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergès ont raison de souligner, dans leur livre La République coloniale, que «l’héritage colonial ne peut servir d’explication totalisante à la corruption et l’injustice qui existent dans le monde décolonisé ».

Ce qui permet de faire ensuite un sort à une autre mystification, corollaire de la précédent: la richesse des métropoles coloniales serait due au pillage de leu anciennes possessions. Si c’était vrai, le Portugal, qui n’a décolonisé l’Angola et le Mozambique qu’après la « révolution des Oeillets », en 1974, devrait rouler sur l’or tandis que l’Allemagne, ayant perdu sa « place au soleil » après la Première Guerre mondiale, aurait dû être déclassée non seulement par lui, mais aussi par la France et la Grande-Bretagne. 

Le renversement des rapports de domination entre la côte ouest africaine et l’intérieur du continent, en particulier au détriment des « proto-États » sahéliens le long du 16e parallèle, a bouleversé l’histoire africaine en mettant souvent le soumis à la place du maître. Cette révolution induite par l’arrivée des Européens sur les côtes, d’où ceux-ci lancèrent leur conquête de l’arrière-pays, parfois avec le concours des ethnies locales, continue de travailler en profondeur toute cette région, une zone de contact entre l’islam et des religions chrétiennes ou traditionnelles.

Dans un roman d’Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris : Apres qu’un protagoniste est fait l’aumône à un mendiant. M. Bergeret lui répond : « Tu ne sais pas tirer d’une action innocente en apparence les conséquences infinies qu’elle porte en elle. »

Pour la Banque Mondiale « L’aide est neutre par elle-même, dans la mesure où ses effets positifs ou négatifs dépendent des politiques gouvernementales ».P.103 

Pas assez ! Ce n’est jamais faux. Les 300 milliards de dollars donnés à l’Afrique en quarante ans sont inférieurs aux subventions agricoles annuelles des pays riches – 350 milliards de dollars.

Le « taux de retour » de l’aide française reste appréciable : pour 100 euros «donnés», 61 reviennent dans l’Hexagone sous forme de commandes. Selon des… experts, plus du tiers de l’aide publique au développement est consacré à des expertises de « faisabilité » ou la « (post-)évaluation » de projets. 

«Cet argent ne nous a rien coûté, qu’importe s’il rapporte peu. »  René Dumont commentait : « Le développement exigerait justement qu’il rapportât beaucoup. » Dans ce fossé d’incompréhension, l’avenir de l’Afrique s’abîme depuis plus de quarante ans.

« Pour le bien de la Nation, la tribu doit mourir», était l’un des slogans phare du Frelimo, quand ce mouvement de libération prit le pouvoir au Mozambique.

Mais à l’instar de n’importe quelle tribu emplumée, de quoi est fait une nation sinon du plébiscite quotidien de ses membres qui se reconnaissent en elle, dans ses symboles ; qui se querelle entre eux parce qu’une mosquée dans un village ou un foulard islamique à l’école.

À chacun son rêve, le « réenchantement de passé » (Achille Mbembé) étant apparemment un besoin universel.

On pourrait également dire que la nation est une vieille tribu qui a su s’imposer, sur le temps et sur ses rivales, mortes en chemin. Quoi qu’il en soit, le besoin d’appartenir à une communauté – politique, religieuse ou autre – semble irrépressible en l’homme. Un peuple, un territoire, une seule nation ou ethnie – voilà le cri de guerre du nationalisme ou de l’ethnicité exacerbée.

En Afrique, où les croyances n’ont jamais été réduites à la sphère privée, religion et politique ont le sort lié.  L’une et l’autre sont des passions d’élites, les plus « évolués » – pour reprendre un terme colonial – ouvrant la voie au plus grand nombre qui, en « votant avec ses pieds », tranche entre les options proposées. Ce n’est donc pas la cosmogonie africaine dite traditionnelle qui, par la force de son inertie, déciderai du destin du continent, mais le chantier ouvert aux « entrepreneurs religieux » qu’il ne faut pas confondre cependant avec la prolifération de cultes et « réveil » spirituel.P.165 

De par leur message bien particulier, les Églises qui se sont multipliées depuis la fin de la guerre froide constituent un désaveu non seulement pour l’État africain défaillant, mais aussi pour les grandes Églises établies et… pour le mythe du développement.

 Un converti vit une nouvelle foi : pour lui, tout change, de la tenue vestimentaire au régime alimentaire en passant par des liens sociaux soudés par l’indépassàble pouvoir d’une transcendance. C’est une refonte identitaire, parfois une résurrection. C’est souvent aussi une revanche : celle de l’ouaille sur le berger, à qui est ravi le monopole de la bonne parole…

Pour de multiples raisons, tant pratiques que théologiques, le protestantisme américain a réussi à capter mieux que d’autres cultes cette nouvelle religiosité africaine : à cause du grand nombre de ses chapelles, d’un prosélytisme plus agressif, du prestige et des moyens de l’Amérique, du relais que pouvait y assurer la communauté afro-américaine.

On plaidera, non sans raison, l’apprentissage difficile de la chose publique, la lente émergence d’une classe dirigeante. Cependant, comment s’aveugler sur le fait que, à ce jour, le multipartisme se résume à la démultiplication scissipare de partis uniques sous la férule de « chefaillons », sans démocratie interne… que la myriade d’ONG locales sont, sauf oblative exception, des créations à but lucratif, des antennes de captation d’aides extérieures ; On pourrait, à l’infini, débattre de la noirceur des ombres ou de l’éclat des rutilances. Quoi qu’il en soit, aucun bilan  d’étape ne vaudra réfutation de la viabilité de la démocratie en Afrique.P.189

Quant aux intellectuels africains, si Bismarck avait raison de dire que « tout homme a sa valeur propre diminuée de son amour-propre », nombre d’entre eux sont plus lourdement endettés que leur continent.

Or, à rebours d’une idée reçue, il ne s’agit plus du « retour des vieux démons de l’Afrique », mais de la dynamique intrinsèque de la mondialisation : plus les flux globaux homogénéisent la planète, davantage l’hétérogénéité identitaire s’exacerbe. Autrement dit : pour le continent noir le pire n’appartient pas au passé, mais à l’avenir

Aussi sous-développée qu’elle soit, l’Afrique vit à la même heure que le reste du monde. Son indépendance a été, incontestablement, un désastre, mais un désastre nécessaire, sans alternative.

Comme l’a bien résumé le président ivoirien Laurent Gbagbo : «L’Afrique devra faire sa révolution de 1789 en présence d’Amnesty Intemational. » Ce ne sera pas facile. P.194 

Chimère démocratiquement pourchassée, « l’homme noir » y est devenu le principal obstacle au développement. Pourquoi ? Parce que le signe de reconnaissance de l’Afrique n’est pas la noirceur de l’épiderme…la vraie particularité de l’Afrique est la « concomitance d’époques différentes »….Ce télescopage d’époques ailleurs successives – qui n’est donc pas un « retard » mais une surimpression de temps différents – contribue largement à la « négrologie ».

 Le développement, l’Etat, le rang du continent dans le monde, même la santé publique ou l’éducation nationale ne sont pas, en Afrique, le souci du plus grand nombre. C’est « une affaire de Blancs ».