Dostoievski a Manhattan – André Glucksmann (2002)

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Le livre s’articule autour du thème d’un retour du Nihilisme: négation de ce qui existe sans proposition de remplacement.

En parlant des attentats suicides du 11/09 “ces praticiens de l’Apocalypse élèvent a un degré d’efficacité inégalé la méthode surréaliste et situationniste du détournement. Nos kamikazes transforment l’avion de ligne en sous-bombe atomique, avec la désinvolture d’un Duchamp métamorphosant l’urinoir en oeuvre esthétique par sa simple exposition dans une galerie d’art. Dans les deux cas l’action sidère, mais davantage encore derrière elle le geste transgresseur. P34

Glucksmann considère que Ben Laden a eu deux parrains: les russes qui, en détruisant l’Afghanistan, ont permis aux extrémistes de grandir sur les ruines de leur pays et, les démocraties EU et US soit somnolaient soit armaient les résistants extrémistes a défaut des véritables modérés (Massoud). Et de conclure “Des milliers d’américains furent victimes non d’une erreur politico-stratégique ponctuelle, mais d’une cécité récurrente“.P 51

“Leibniz, érudit génial, croyait avoir trouve, grâce au mathématique, la science transcendante qui intègre le mal au bien, l’impuissance a la puissance et le zéro a l’infini. Les savoirs d’aujourd’hui -économie, politique, calculs stratégiques, psychologie des services- sont plus fragiles, mais la conviction de ceux qui s’en affublent compense la modestie des capacités.” P61

“La fin de la guerre froide introduit …une procédure double de déni des réalités. Il y a la fuite en avant qui célèbre divers fantasmes de sociétés “post-historique”, ou les fureurs n’ont plus lieu d’être. Il y a la fuite en arrière, qui promet un retour aux communautés traditionnelles “préhistoriques», ou l’hybris est bridée par la coutume et la religion. Dans les deux cas, il s’agit de sauter par dessus l’actualité féroce…qu’on estime voue a la disparition plus ou moins proche.” Dans les deux cas un même paradigme: la fin du communiste a entrainer la fin d’une illusion, la fin de l’illusion en général et l’entrée dans une réalité sans illusion. P63

La chute de l’empire soviétique signifiait la fin des idéologies. Adieu causes sublimes. Terminés les conflits de grande amplitude. Ne rivalisent entre eux que des acteurs soucieux de croissance et développement, voués aux concurrences pacifiques. C’est la Fin de L’Histoire de Fukuyama. Maintenant que le monde n’est plus bipolaire, il convient de redécouvrir l’hétérogénéité des civilisations (Huntington). Le modèle laisse prévoir moult conflits frontaliers mais de faible intensité car, finalement, devant assurer un partage du monde rationnel. Ce n’est plus la raison qui de Washington régit le monde (modèle Fin de l’Histoire) mais la religion a partir de 4 ou 5 centres spirituels. Chacun vivant dans son monde-bulles, selon ces propres lois, codes, droits et devoirs. Les grands ne doivent qu’éviter les chocs entre les différentes bulles. Il y a la négation du droit-de-l’hommisme universel dans le modèle Huntington.P65-66

Fukuyama clame la raison et le calcul par intérêt comme source de cohésion des sociétés et constate que les sociétés les plus fortes sont celles qui partagent les valeurs du bien et du mal. C’est donc l’illusion idéologique, croyance, qui fait la force des sociétés. L’apologie du post se mord la queue. P68

Le consensus veut qu’une société ou bien se développe ou bien stagne, ou bien meure. Pourquoi exclure l’hypothèse d’un développement a rebours, sorte de contre-histoire? Lorsque Thucydide  interroge la guerre du Péloponnèse, il y voit le pourrissement de la civilisation grecque sur 30 ans: un contre développement de longue durée. Il se dote d’un regard direct sur ce qui ne va pas, sans éprouver le besoin de s’étendre sur une manière de faire pour que les choses allassent mieux. De même, on peut s’accorder sur un diagnostique des maladies sans s’accorder sur une idée universelle de la sante. P 71

Et Nietzsche de dire “Que signifie le nihilisme? Que les valeurs suprêmes se dévalorisent. Le but fait défaut, la réponse fait défaut a la question pourquoi?” Au stade terminal, non seulement la réponse mais la question a son tour fait défaut. L’absurde s’accepte point de départ. P74.

“qu’entend-on par nihilisme? Distinguons. Version restreinte: le nihilisme nie le mal, il en cultive l’ignorance. Son axiome quoi qu’il arrive: il n’y a pas de mal. Version 2: le nihilisme est l’ignorance du bien. Dans ce cas la modernité passe sous sa coupe. L’économie ou tout se vend et s’achète. Son axiome : il n’y a pas de Bien commun, infaillible. P92

Est nihiliste celui qui ne s’embarrasse pas de faire souffrir l’autre. Un exemple type en est Emma Bovary, qui fait souffrir ses proches.

Nietzsche, après avoir vécu les recoins glauques de la guerre de 70, pressentait que les guerres nationales ou civiles ébranlerait toute l’existence scientifique, philosophique et artistique de l’Europe. Lutte contre la culture. Nihilisme contre civilisation.

Entre le tortionnaire et le corps qu’il déchire, la dissymétrie est extrême. “Celui qui a, même une seule fois, exerce un pouvoir illimite sur le corps, le sang et l’âme de son semblable…celui la devient incapable de maitriser ses sensations. La tyrannie est une habitude douée d’extension…Le meilleur des hommes peut, grâce a l’habitude, s’endurcir jusqu’a devenir une bête féroce.” écrit Dostoievski. La torture recèle, a l’état réduit et concentré,  un style de rapport humain que seule la littérature russe ose scruter avec patience, avec sang-froid, sous l’étiquette nihiliste.

La solution du paradoxe du législateur…est grecque. Elle implique que celui-ci, après avoir établi les lois fondamentales, s’y soumette et permette qu’elles volent de leurs propres ailes. p 207

Hegel voyant Napoléon a Iéna lui attribue une portée métaphysique: triomphe de la rationalité sur l’archaïsme théologico-politique (les restes du St Empire romain germanique). C’est le nouveau nimbe de raison qui déconstruit l’ancien qui, ébloui, se suicide.