Récidives – Bernard Henri levy –Grasset 2004

 BHL

 « Le droit de disparaître » (Beckett). 26.

Cioran, ce désespéré ne comprenait pas pourquoi «le risque d’avoir un biographe n’avait jamais dissuadé personne d’avoir une vie ». Pour entrevoir la vérité, affirmait-il, mieux vaut n’exercer aucun métier : s’allonger, gémir, ne rien accomplir, seront les seuls piliers de sa sagesse, les vrais articles de son credo précaire. 

Il deviendra avec l’âge – et telle sera sa grandeur – une sorte de styliste zen, un dandy du vide auprès duquel les stoïciens eux-mêmes passeraient pour d’incurables noceurs

 

S’il est vrai, comme le disait Roland Barthes dans ses Mythologies, que l’histoire des influences littéraires, l’histoire de la circulation des influences entre les écrivains de générations différentes, passe moins par une « histoire des styles » que par une  « histoire des positions ».

 

Comme disait Sartre, dans une formule qui a fait florès, ce qui est important chez un homme, ce n’est pas son essence, ce n’est pas ce qu’il est dans une sorte d’intériorité muette, repliée sur elle-même et sur ses secrets, mais c’est son existence, c’est ce qu’il est dans le geste, dans le mouvement, dans l’élan, dans les procédures qui le raccordent au monde et l’élancent vers le monde. C’est l’idée qu’un homme est moins ce qu’il est que ce qu’il fait.

 

Se soumettre à l’effet, aux tumultes, aux grondements des choses, voilà l’objectif. Il y a un métaphysicien en Malraux qui pense que la vérité d’un homme ne précède pas ses actes, qu’elle n’est pas dissociable avec cette course et ce tumulte. Celui-là était inévitablement un homme engagé.

 

Il est ahurissant de penser qu’il y a eu des idéologues et des écrivains pour parler de l’époque contemporaine comme d’une époque d’individualisme alors que précisément, ce qu’il faut surtout déplorer actuellement, c’est la disparition des individus véritables devant cette espèce de conformisme généralisé. 49. 

 

 J’ai parlé de marché : le marché réduit les valeurs au prix unique, en ce sens, il substitue à la pluralité des valeurs une seule valeur, et cette valeur n’est pas fondée sur une notion métahistorique ou éthique, mais sur l’utilité. La profonde dégradation de toutes les valeurs soumises à ces lois de l’échange économique, de l’échange commercial, de la consommation. La société moderne a changé les citoyens en consommateurs.  II n’y a pas de conspiration du grand capital, il n’y pas des méchants particuliers, il n’y pas de conspiration mais tout conspire au sens que tout respire ensemble, tout respire dans la même direction : la corruption qui est devenue systémique, l’autonomisation de l’évolution de la technoscience que personne ne contrôle, bien sûr, le marché, la tendance de l’économie, le fait qu’on ne se soucie plus de savoir si ce qu’on produit sert à quoi que ce soit mais uniquement de savoir si c’est vendable. Nous nous trouvons donc devant des forces impersonnelles, des mécanismes presque autonomes, et en même temps, face à cela, c’est la passivité générale.

 

 À la fin du siècle, après l’échec du communisme, nous nous sommes trouvés dans une sorte de pause historique, de vide. Il n’y a pas de projet historique. La deuxième chose, c’est qu’il y a eu quand même une extraordinaire adaptation du régime, disons du capitalisme.

 

 Se demander si la passivité ne s’explique pas aussi par l’amélioration des conditions de vie matérielles de la société. Comment l’abondance, en produisant la conformité, a châtré les individus, transformé les personnes en masses, et en masses satisfaites, sans volonté et sans direction.  Mais je ne crois pas qu’il faille incriminer la mentalité qui fait de l’économie le centre de tout. Sur quoi et sur qui peut-on compter pour échapper à l’insignifiance ?

Je pense que ce qui marque à la fois la profondeur de la crise actuelle et peut-être la profondeur des espoirs qu’on peut avoir, c’est cette disparition d’un porteur privilégié. Le prolétariat est devenu une minorité et il n’y a pas de classe sociale privilégiée du point de vue d’un projet politique. 54

 

Et puis, d’un autre côté, il y a un fait, que les révolutionnaires classiques, les réformateurs ou les démocrates n’avaient jamais vraiment compris, réalisé ou prévu : c’est cette fantastique capacité de la société contemporaine à tout résorber, c’est-à-dire que tout devient un moyen pour le système.

S’il y avait aujourd’hui, par exemple un Antonin Artaud, il serait une curiosité passionnante que l’on financerait : alors, il deviendrait lui aussi quelqu’un qui passerait à la télévision…  63 

 

Castoriadis a dit une chose que je crois importante. Il a parlé de sociétés hétéronomes et de sociétés autonomes. Une société autonome, c’est-à-dire une société fondée par elle-même et consciente que la fondatrice c’est elle, et non un agent extérieur, un dieu, une idée….les lois de l’histoire comme la dernière forme de l’hétéronomie

 

Les Grecs anciens n’espéraient rien, le fameux cœur d’Oedipe dit que la meilleure chose, c’est de ne pas naître, et que la seconde en qualité c’est de, une fois qu’on est né, mourir le plus tôt possible. C’est vrai que les Grecs n’espéraient pas, c’est pour cela qu’ils ont inventé la tragédie, c’est clair. Les anciens ne connaissaient pas la notion du progrès. C’est une notion qui vient de la Bible : Qu’est-ce qu’une société autonome pourrait se proposer comme objectif? La liberté de tous et la justice, élever les nouvelles générations dans un esprit de développement de leurs capacités, de respect des autres, de respect de la nature. 70 

 

Benny Lévy : La liberté, pour être pensée, requiert un « au-delà de l’Etre ». Qu’il soit conçu, cet Etre, dans la forme de la Nature ou de l’Histoire, de la Création ou de la Structure, tout le problème est de briser sa clôture, d’interrompre son discours muet mais total – tout l’enjeu de l’aventure humaine est de lui rendre le dernier mot en pariant sur un « premier mot » qui le surplombe, sur un « Dire-d’Avant-le-dit » qui ne soit pas une donnée du monde mais le signe d’une transcendance. 77.

 

Au-delà du problème strictement militaire est-on bien conscient de ce que l’on mettrait en branle avec une opération militaire [en Bosnie en 93] Il y a la Russie de Boris Eltsine par exemple, de plus en plus tentée par le nationalisme et par le rapprochement avec la Serbie ? Qu’est-ce que vous voulez que je réponde à cela? C’est toujours la même histoire de la mort douce, l’accouchement sans douleur, du sucre sans calories, du destin sans drame, du beurre sans graisse ni diabète encore, et toujours, ce rêve bizarre d’un monde sans négativité où l’on se serait définitivement prémuni contre les virtualités du Mal. L’Histoire n’est pas assurée à la Lloyd’s, voilà qui est sûr.550 

 

Husserl, à Prague, dans sa fameuse conférence de 1935. L’Europe n’est pas un continent, dit-il. Ce n’est pas une région du monde, ni même un ensemble de pays. C’est un esprit. Une catégorie mentale. C’est un ensemble de valeurs dont peuvent se réclamer, d’un bout du monde à. l’autre, les pays les plus différents. 527 

 

479 Vous connaissez le mot de ce social-démocrate allemand qui, au lendemain de la prise du pouvoir par Hitler, définissait le « fasciste » comme celui qui fait appel au cochon qui sommeille en chaque homme. Soyons nombreux, dimanche, à empêcher l’invasion des cochons. Les fascistes ne sont jamais des monstres venus d’un autre monde. 

 

 « Toutes les démocraties, m’explique-t-il, ont une base, un socle fondateur… La France, c’est 1789. Les Etats-Unis, la Déclaration d’indépendance. L’Espagne, la guerre d’Espagne. Eh bien l’Allemagne, c’est Auschwitz. Ce ne peut être qu’Auschwitz. Fischer est un enfant de l’Ecole de Francfort. Il connaît les thèses de Habermas sur le « patriotisme constitutionnel ». Mais encore faut-il savoir ce qu’il y a dans la Constitution : si Auschwitz n’est pas le fond, la racine, le radical, de la Constitution, il n’y a plus de Constitution du tout et plus de patriotisme constitutionnel. Quand un ministre des Affaires étrangères allemand dit : « quand on tue les habitants d’un village kosovar d’une halle dans la nuque comme le faisaient, autrefois, les réservistes du 101e bataillon, c’est la Constitution allemande qui est concernée, c’est la vie constitutionnelle, l’Allemagne qui est touchée ». 350

 

Mais oui. Vivre c’est être en dette. Dans le fait même d’exister, il y a cette dimension de dette, cette idée que nous devons quelque chose au monde. Et cela est encore plus vrai quand on a « reçu » un peu plus que d’autres… Sartre disait cela. C’était même sa définition du salaud : quelqu’un qui croit que ce qu’il est lui est dû. 864 

 

La phrase de Barrès, à la fois écrivain et député : « comme on ne peut pas écrire tout le temps, il faut bien aller à la Chambre l’après-midi. » Une manière de vivre plusieurs vies en une.

 

 Comme un prodigieux big bang à l’occasion duquel les molécules politiques chaufferaient, craqueraient, puis libéreraient leurs atomes captifs et les laisseraient se recomposer pour constituer des synthèses inédites.  Alors? Alors penser l’ancienneté du processus et la nouveauté de la synthèse – voilà la double tâche, ici, de la pensée. 923

 

 la formule malrucienne « l’homme n’est pas ce qu’il cache mais ce qu’il fait » 927

 

Les contradictions sont-elles solubles ou non? C’est, finalement, la seule question politique qui vaille. Si on répond non, si on tient que les contradictions d’une société ne sont pas faites pour être résolues, si on caractérise l’action politique comme une tentative, non pas de dénouer, mais de déplacer ces contradictions, on est globalement dans le champ démocratique. Si on dit oui, si on postule qu’il n’y a pas de grands conflits qui ne dissimulent un ordre souterrain, si on se met en tête, comme les grands philosophes classiques, Leibniz, par exemple, ou Descartes, qu’il y a un « certain point » depuis lequel, quand on parvient à s’y poster, les déchirements du monde, ses désordres, apparaissent comme des leurres, des illusions d’optique, l’envers d’un ordre secret, alors on s’installe dans une vision organiciste de la société, et on est mûr pour le despotisme. C’est quoi, un despote? C’est quelqu’un qui pense qu’il y a un ordre secret du monde, et qu’il lui appartient de le percer à jour. 970 

 

Un écrivain doit autant à ceux contre qui il a pensé qu’à ceux qui l’ont façonné, et accompagné. 537 

 

 J’ai dit l’ivresse que l’on éprouve à sentir le moteur mental, c’est-à-dire physiologique, qui tourne soudain autrement, s’emballe, s’affole ou, au contraire, dans les situations de péril, se cale sur son régime le plus bas, se suspend – tout le corps en alerte, tous les radars en batterie, une perception démultipliée, y compris pour les aveugles-nés, ou les sourds, de mon espèce : tous les bruits, alors, toutes les odeurs, toutes les sensations du monde, monstrueusement présents ; la mise en ébullition des heures ; l’univers hideux et ses instants trop lourds; la paix magnifique et terrible, le propre passage du temps… Goût de ces situations limites dont Sartre a montré la vertu qu’elles ont d’arracher le sujet à soi, de casser son inertie, de l’ouvrir à cet autre monde. Goût, pour parler comme Bataille, de ces situations paroxystiques qui, parce qu’elles débordent le sujet, parce qu’elles le détachent de lui-même et de ses habitudes, l’initient à une algèbre neuve du sentir. 379

 

Oh! Pas le Luther antisémite. Pas celui des « Propos de table » de la fin : « brûlez Talmuds! brûlez les Juifs avec, car ce sont des Talmuds vivants!» 326.

 

Moscou 1991. Deux jours après la fin du putsch. Combien de jeunes, de punks, d’intellectuels ou d’anciens d’Afghanistan, rassemblés là, dans cet espace qui doit représenter, au maximum, l’équivalent de la place de la Concorde? Mille, m’assure Guy Sitbon, qui y était.  J’ai beau savoir que, pour moins que cela, le monde a parfois chaviré. On est quand même loin de ces foules innombrables qui, à en croire les médias français, se seraient soulevées contre les tanks. On les a vues, ces foules ? Nuance : on les a montrées ; CNN les a cadrées ; et je ne peux m’empêcher de songer que c’est en les cadrant qu’on les a – un peu – fait exister. 269