Un testament espagnol – Arthur Koestler 1937

Arthur-Koestler-001

Plus une situation est pathétique, plus stéréotypé la manière dont les hommes y réagissent ;  c’est lorsque la vie est dramatique que l’on échappe le moins au lieu commun. P 84

En même temps et sans m’apercevoir de la contradiction, j’éprouvai le sentiment, également maniaque, d’un devoir exigeant que je partage en pensée le sort des autres afin d’alléger leur agonie…. L’espoir plein de ruse que cet acte de solidarité me serait compté et me protègerait. P91

Combien peu importe ce qu’un homme est, et de combien plus de consequence est la fonction que la société lui assigne. P 115

Représenter à un homme  qu’on ampute d’un pied qu’il y en a qui on a coupé les deux, n’est plus une consolation mais une ironie. Il y a un degré de misère ou le sentiment de la relativité cesse….La perpétuité est toujours la perpétuité et procure un minimum vital à l’âme : la sécurité, la cessation de la peur. On s’habitue à tout, dit un vieux proverbe. Et un autre ajouté : « l’incertitude est la moitié de la mort ». P131

Et je bénis la sagesse du Seigneur qui a organisé le monde de telle façon que le jour n’a que 24 heures et non pas 25 ou 30. P 136

Elle dit que les américains comprenaient d’autant mieux les choses qu’elles étaient plus brièvement exprimées. P141

Peu à peu je compris que ces jours qui, par leur absence d’évènement, leur vide paraissait interminables, se rétractaient dans la mémoire précisément à cause de leur vide. …Le temps qui en tant que présent s’écoule le plus lentement, devenu passé est le plus vite écoulé. Et la réciproque est vraie. Le temps qui laisse la trace la plus durable est celui qui file comme l’éclair. P 148

 [A propos d’un idiot que le groupe des prisonniers tourmentaient :] La première fois que j’y assistai, ce spectacle me révolta ; par la suite j’y vis une distraction comme une autre. P 151

 [Alors qu’on vient de lui donner un livre a lire pour la première fois depuis des semaines] Je rapprenais à lire comme un convalescent après des mois de lit rapprend a marcher… Je pense que les romains devaient lire ainsi lorsque les livres n’étaient encore que des rouleaux manuscrits : dévotement, phrase par phrase, ne déroulant chaque jour qu’un fragment du manuscrit afin de garder le reste pour le lendemain.  Les auteurs savaient combien soigneusement on les lisait… P152

Je ne savais pas combien rapidement l’on s’accoutume à considérer une classe privilégiée comme une espèce biologique supérieure et à admettre ses privilèges comme légitimes et naturels…..si un agitateur exalté venait nous déclamer que tout les hommes sont égaux nous lui ririons au nez, [le garde] de bon cœur, moi peut être un peu jaune, mais tout de même. P168

Je me surprend à avoir des remords chaque fois que je me sens à mon aise. Un homme en prison doit souffrir. Ce doit être un grand fardeau pour les morts, lorsque les vivants pensent à eux. P 180

Le monde extérieur me parait de plus en plus irréel. Parfois, je crois même que j’étais heureux autrefois. On ne se fait pas seulement des illusions sur l’avenir, on s’en fait aussi sur le passé. P181

Ils croyaient qu’il faut vivre et même lutter pour vivre, et même lutter pour que les autres vivent. Ils croyaient a tout cela et ils n’avaient pas peur de la mort. Mais il avait très peur de mourir. Car c’étaient des civils, soldats du peuple, soldat de la vie et non de la mort. [par opposition aux soldats de profession qui n’ont pas peur de mourir car mourir est leur métier] J’étais la quand ils sont morts. Ils sont morts dans les larmes, les vains appels au secours, et dans la grande faiblesse, comme les hommes doivent mourir. P 252