Culture et barbarie européennes, Edgar Morin, 2005.

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l’Homo sapiens, à l’esprit rationnel, peut en même temps être Homo demens, capable de délire, de démence. L’ Homo economicus, qui se détermine en fonction de son intérêt propre, est aussi l’Homo ludens, l’homme du jeu, de la dépense, du gaspillage. 7 

 

Même si des traits de barbarie pouvaient caractériser les sociétés archaïques, c’est dans les sociétés historiques que l’on voit apparaître les traits d’une barbarie liée au pouvoir d’Etat et à la démesure démentielle, à l’ hybris. Des conquêtes sont entreprises pour s’assurer les matières premières ou des réserves de subsistance pour les périodes de sécheresse ou d’excès de pluie. Par ailleurs, ces grandes sociétés se caractérisent par un développement urbain sans précédent, elles forment des Babylone, où se rassemblent des populations différentes, des classes diverses fondées sur la domination des maîtres et l’asservissement généralisé. Dans les bas-fonds. Se développent la délinquance, la criminalité. 10

 

La barbarie n’est pas seulement un élément qui accompagne la civilisation, elle en fait partie intégrante. 12

 

Le monothéisme juif, puis chrétien, en même temps que son universalisme potentiel, a apporté son intolérance propre, je dirais même une barbarie propre, fondée sur le monopole de la vérité de sa révélation. 15

 

En fin de compte, on observe un déchaînement de cinq siècles de barbarie européenne, cinq siècles de conquêtes, d’asservissement, de colonisation. Bien sur il faut le redire la barbarie s’est accompagnée, a même induit des effets de civilisation. Au cours de cette mondialisation de la barbarie européenne, il y a eu des métissages de cultures, des échanges, des contacts créateurs. 29

 

Au XVIe siècle, s’opère une métamorphose de l’Europe de l’Ouest. La Renaissance redonne vie aux héritages latins et grecs, principalement à l’héritage grec qui va faire éclater le carcan théologique et produit une autonomisation de la pensée. Celle-ci va permettre l’essor de la philosophie et de la science modernes. C’est au cours de la Renaissance qu’a lieu la gestation de l’humanisme européen. 35

 

Et dans la cité démocratique d’Athènes, la déesse Athéna ne gouverne pas, elle protège. Le premier visage de l’humanisme, celui qui se révèle illusoire pour ne pas dire délirant, met l’homme à la place de Dieu, en fait l’unique sujet de l’univers, et lui donne pour mission de conquérir le monde (Descartes). 36

 

Marx fait une remarquable synthèse philosophique et intellectuelle au service de l’épanouissement humain que porte en lui le socialisme, lequel est une aspiration universaliste à plus de liberté et d’égalité. La tendance à l’universalité de l’humanisme européen se retrouve au sein de cette espérance socialiste. 48

 

Europe occidentale, foyer de la domination la plus importante qui ait jamais existé dans le monde, est aussi le seul foyer des idées émancipatrices qui vont saper cette domination. 49

 

On ne peut réduire la mondialisation économique et marchande à une homogénéisation médiocre. Elle suscite et se nourrit elle-même d’une mondialisation humaniste – sans pour autant, bien sûr, se confondre avec elle. (Accès aux littératures de toutes les régions du monde grâce aux extraordinaires moyens de communication, les films hollywoodiens, réalisés avec des moyens quasi industriels, ont produit des chefs d’œuvre comme ceux de John Ford…54

 

l’altermondialisme, qui est bien l’émergence d’une mondialisation non centrée sur les valeurs marchandes et non 1’« antimondialisme».

 

L’Europe ne pourrait-elle pas produire de nouveaux antidotes qui seraient issus de sa culture, à partir d’une politique de dialogue et de symbiose, d’une politique de civilisation qui ferait la promotion des qualités de la vie et non pas uniquement du quantitatif, qui stopperait la course à l’hégémonie ? Ne pourrait-elle pas se ressourcer à l’humanisme planétaire qu’elle a forgé dans le passé ? Ne pourrait-elle pas réinventer l’humanisme ? 58

 

Certains éléments dans le marxisme permettaient la déviation totalitaire, alors que d’autres conduisaient à d’autres voies. Cette déviation n’a même pas d’ailleurs été théorisée par Lénine. Au contraire, dans L’État et la révolution, il annonce que les conséquences de la révolution seront le dépérissement et la suppression de l’État . 71

 

Le nazisme est un produit catastrophique de la barbarie européenne, et il prend sa source dans la nation la plus cultivée d’Europe. Le fait a souvent impressionné les esprits, mais il ne convient pas de trop s’y arrêter. Pas au point en tout cas d’oublier que stalinisme, fascisme et nazisme, s’ils naissent bien en effet de la civilisation, y compris de ses productions les plus hautes, n’émergent que de conditions historiques déterminées. Ils sont essentiellement des conséquences de la Première Guerre mondiale. 77

 

La volonté nazie est encore d’expulser hors d’Europe tous les juifs. Leur déportation massive à Madagascar est un moment envisagée.  86

 

Quand les Alliés arrivent devant les portes de Dachau, ils voient des amoncellements de cadavres. On a eu alors l’impression que 1‘horreur du nazisme se limitait à cet effet d’amoncellement des corps. En réalité, cela tenait au fait que la machine d’extermination et d’élimination venait de s’arrêter. Les fours ne marchaient plus, les cadavres s’empilaient. Or, l’horreur tient pourtant moins à l’empilement des cadavres, qu’au fonctionnement de cette machine de mort perfectionnée. Il ne faut pas qu’une image, pour parlante et horrible qu’elle soit, nous cache la réalité. C’est un peu ce qui se passe. Le génocide juif nous apparaît plus horrible que l’extermination massive que fut le goulag, dont nous n’avons pas eu d’images, et qui fut longtemps occultée. 90

 

Ainsi, en ce qui concerne l’Europe, ce qu’il nous faut à tout prix éviter, c’est la bonne conscience, qui est toujours une fausse conscience. 93