Les Penchants Criminels De L’europe Démocratique, Jean-Claude Milner, 2003

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Qu’est-ce que la société moderne ? C’est la société née en Europe de la rupture de 1789-1815. Bien entendu, elle ne s’est pas établie immédiatement, ni partout, mais un idéal a été construit. Les observateurs les plus éclairés du Congrès de Vienne – parmi lesquels Talleyrand – ont compris plus ou moins vite qu’était proposé à l’Europe un type de société, et non pas un type de gouvernement. ….L’émergence de la société comme point organisateur de la vision politique du monde – et non plus le bon gouvernement, en cela consiste la grande découverte de Balzac. 20.

 

27.Que raconte Thucydide ? L’histoire d’une guerre, pensée par lui comme la plus importante de routes : la guerre du Péloponnèse. De fait, il la tient très exactement pour ce que le vingtième siècle appellera une guerre mondiale : « Ce fut bien la plus grande crise qui émut la Grèce et une fraction du monde barbare : elle gagna pour ainsi dire la majeure partie de l’humanité».

 

28. Thucydide est acteur puis témoin de la guerre. C’est donc une histoire en cours et toute proche. Il est possible et opportun d’en tirer des leçons pour le présent. … Tous les historiens ne se reconnaissent pas dans un tel mouvement. Chez certains, la distance (entre le passé observé et le présent) est une fracture réelle, impossible à combler. Du point éloigné, on ne revient pas sur le présent, quand bien même la distance chronologique serait infime.

 

29.On en arrive ainsi à ce que j’appellerai l’axiome de Thucydide : la langue de l’histoire et la langue de la politique sont une seule et même langue.

 

30. Se constitue ainsi à partir d’Aristote un paradigme fondamental que j’appellerai le parallélisme logico-politique : il repose sur quelques axiomes et définitions.

La tripartition des trois régimes (démocratie, oligarchie, monarchie) répète la tripartition des propositions (universelles, particulières, singulières).

Il existe un syllogisme politique comme il existe un syllogisme logique ; tout de même que le syllogisme des manuels (tous les hommes sont mortels, or Socrate etc.) articule, par un moyen terme, l’universel au singulier, de même une constitution politique peut être pensée comme un syllogisme articulant le « tous» du corps politique (gouvernés et gouvernants) au singulier de l’individu, membre du corps politique.

 

Le rôle du « dictum de omni et nullo ». Ce qui est affirmé ou nié de tous est du même coup affirmé et nié de chacun. On  Sait que ce principe fonde la possibilité de passer du tous aux quelques-uns ou au nom d’individu. Seul le « dictum de omni et nullo » permet au dominant, en imposant sa domination à tous les dominés, de l’imposer à chacun.

 

32. Dans le parcours qui mène des textes originaux à la vulgate, une distorsion s’est produite. C’est peut-être l’Église qui fut à l’origine de cette distorsion. Par la scolastique, dont l’histoire est longue et l’influence plus longue encore, elle construisit patiemment, en politique et en logique, la chaîne à trois anneaux tous / quelques-uns / un. Aristote l’ignorait, tant en politique qu’en logique….On se souvient du syllogisme scolaire « tous les hommes sont mortels ; or Socrate est un homme ; donc Socrate est mortel ». Il s’écarte en tous points d’Aristote. L’évidence qu’il revêt témoigne du succès de l’Église. Il ne s’agit évidemment pas de technique ; un enjeu grave est engagé. Rien de moins, en fait, que la doctrine du péché et du salut. Paul de Tarse la formule : tous les hommes ont pêché en un seul, Adam ; tous les hommes sont sauvés en un seul, Jésus la symétrie est décisive ; elle doit permettre, en condition nécessaire et suffisante, de superposer la Nouvelle Alliance à l’Ancienne ; puis. En repliant la symétrie comme un diptyque, de renfermer l’Ancienne dans la Nouvelle sans que rien soit perdu et sans que rien soit conservé. Pour l’Église, il n’y a pas à transiger ; elle a besoin d’une théologie qui soit une science ; si la théologie doit être une science, il faut qu’elle s’exprime sans reste en langue logique. Mais il faut d’autre pan que la théologie, du même coup, fonde une Église universelle, dont les enseignements obligent tous les chrétiens – au pluriel – jusqu’au plus intime de chacun. On comprend aussitôt que le pluriel ne désigne pas simplement une multitude – comme le faisait les « Athéniens» chez Thucydide- ; le trait pertinent n’est pas seulement le grand nombre, mais bien l’exhaustivité qui embrasse tous les hommes passés, présents et à venir, sans en omettre aucun.

 

 

36. Quoi qu’il en soit des détours de l’histoire de : la pensée logique et politique, une certitude demeure: le tous politique est un tout limité.

 

38.De là l’idée que la démocratie la plus débonnaire est de soi un régime de violence et que cette violence se manifeste tôt ou tard. L’idée est spécialement répandue chez les Anciens. Ainsi s’explique que la forme soit dénommée « kratia » et non pas archia : régime de force (kratos) et non de pouvoir réglé (archè).

 

39.La démocratie issue du logico-politique peut et doit s’accomplir comme bricolage. Outillage des modes de scrutin, des ordres du jour, des tours de parole etc. Nul ne peut se dire démocrate non violent, sans recourir à ces choses – qu’il y croie sérieusement ou pas. Rien de plus sot à cet égard que l’indignation vertueuse touchant l’élection de George W. Bush…. Le propre d’un État de droit est que ces manipulations soient légales, publiques, connues d’avance et limitées. Il n’est pas que ces manipulations soient équitables. Quiconque voudrait un peu trop sincèrement que l’équité ait le dernier mot en matière de vote, court toujours le risque de choisir la face obscure de la force.

 

41.. la  démocratie comme forme politique n’est pas la même chose, que la démocratie comme forme de société. Rien ne prouve qu’elles aient à faire l’une avec l’autre. On pourrait même supposer que dans les faits, chacune se révèle, tour à tour, comme une entrave pour l’autre. Après tout, il est arrivé bien souvent que la démocratie comme forme politique ait installé au pouvoir des forces ouvertement ennemies de la démocratie comme forme de société ; inversement, la démocratie comme forme de société se déclare de plus en plus indifférente à la démocratie comme forme politique ; les gémissements sur l’abstention en témoignent.

 

42. Elle ne suffit pas à masquer l’existence réelle d’une contradiction structurale : la société moderne est illimitée et la politique, telle qu’elle a été configurée par l’histoire et par la théorie, manie des ensembles limités. Ces deux structures entrent en collision.

 

55Très tôt, Élie Halévy démontra que ce qu’on commençait d’appeler les démocraties occidentales devaient gagner la guerre en reniant leurs principes politiques et juridiques de fonctionnement. La victoire militaire n’était pas due à la supériorité des formes politiques, mais bien à la supériorité des forces militaires. Au premier rang desquelles il fallait mettre la technique industrielle.

 

59 ; Ma doctrine est simple : le problème  juif est le problème qui requérait, pour être définitivement résolu, une invention technique ; le Juif est celui pour qui la chambre à gaz a été inventée. (Parce que le monde moderne –de 39- avait besoin d’une solution moderne – les inventions, la technique – pour résoudre un problème ancien – les juifs – et permettre au monde moderne de le devenir vraiment, complètement.)

 

64. le meilleur moyen de l’oublier, c’est de récuser l’histoire comme telle. Tel est le sens profond de la réconciliation franco-allemande ; faire comme si l’histoire : n’avait pas eu lieu….Plus d’histoire-batailles, mais histoire des mentalités et des sociétés ; non pas histoire de ce qui divise, mais histoire de ce qui à terme doit unir ; non pas histoire des morts, mais histoire des vies.

 

66.À cette lumière sont abordés tous les conflits de toutes les régions du monde, y compris le Proche et le Moyen-Orient, où tout est histoire. Le fait est qu’en dehors de l’Europe, personne ne croit à cette axiomatique pour bébés. En particulier, le passé historique ou légendaire est partout tenu pour une des sources majeures de la légitimité ; mais le sage européen, politique, journaliste ou expert lève les yeux au ciel et n’en tient pas compte.

 

74. Simone Weil avait révélé le secret de la justice à l’européenne : le sans-foi. « être toujours prêt à changer de côté. »

 

75. (en réponse à 64.) La réciproque s’impose : un mythe chassant l’autre, le mythe de l’Europe rend inutile le mythe de la défaite absolue du fascisme. …Parallèlement, l’existence matérielle d’Israël devient superflue. La fonction de transmutation qu’il assurait se dématérialise à tel point qu’y suffit le geste futile du devoir : le devoir de mémoire….Vu d’Europe, l’État d’Israël est une figure héritée de la guerre mondiale. De là il tirait son utilité. Cette utilité disparue, il est devenu insupportable. Lui qui permettait de couvrir du voile de la victoire le réel de la solution définitive, il ne fait désormais que rappeler cette solution définitive.

 

76.Quand on ignore l’histoire, tout est possible, y compris le retour au Moyen Âge.

 

104. la société moderne se présente comme le lieu de la satisfaction à terme de toute demande ; cela s’appelle le progrès.

 

108. À la persistance du nom juif, on demande une explication. Autrement dit, elle pose un problème. Spinoza en avait fixé les termes : « leur longue existence comme nation dispersée ne formant plus un État ». Les raisons en sont : l’observation de rites mystérieux, au premier rang desquels il met la circoncision ; La séparation que (les rites opèrent entre les Juifs et les autres nations (en effet, ces rites sont opposés à ceux des autres nations) ; la haine que provoque, parmi les nations, la séparation.

 

114. Attacher son nom à une découverte, l’inscrire en couverture d’un livre, le transmuer en matériau littéraire, c’était le laver du même coup de la tare venue des parents, des parents des parents, depuis l’origine. (cela permet l’anonymat, de faire disparaître le nom propre pour l’inscrire dans une culture).

 

Mais les Juifs cultivés d’après 45 ne souhaitent pas cela. Canailles mises à part, ils souhaitent ardemment que leur nom de sujet – leur nom propre – ne soit pas absorbé. À le maintenir, inentamable, chacun d’eux sait, obscurément ou clairement, que son nom – prénoms et patronyme, avec une force égale quoique distincte – proclame l’échec de l’extermination….Mais les porteurs du nom juif y ajoutent une croyance folle : qu’en s’adonnant aux conduites de la brillance …ils auront remplacé leur nom ancien par un nom nouveau, qui aura néanmoins  propriété singulière de l’ancien. Comme l’ancien, le nom nouveau les nommera en tant que sujets.