Tzvetan Todorov, Mémoire du mal Tentation du bien. 2000

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Le totalitarisme est la grande invention du siècle. P12
S’il existe des différences entre totalitarisme et démocratie, la ou il y a continuité c’est dans la politique extérieur et les relations entre Etats. Le projet de démocratie libérale concerne avant tout le fonctionnement interne de chaque état. Les affaires étrangères sont donc un état de nature ou s’affronte les forces pures, sans référence au droit. P 32
Le totalitarisme contient une promesse (non tenue) de bonheur, de plénitude, de salut que la démocratie ne fait pas. L’autonomie des individus correspond à la faculté de chercher le meilleur pour soi. Non pas à la certitude de trouver. P37
C’est l’évolution des science qui a permis une vision global des choses. Cette vision a permis au totalitarisme de proposer un moyen global d’améliorer les choses. Le mal humain éternel se transforme en mal du siècle: la science lui permet de s’en rendre compte et de la promouvoir. p38
Puisqu’il n’y a qu’une façon de voir le monde, ce dernier doit devenir un. P39
Le projet démocratique, fondé sur la pensée humaniste, n’ignore pas le mal dans l’homme. Il ne postule pas y trouver un remède. Les biens et les maux sont consubstantiels à notre vie (Montaigne), le bien et le mal coulent de la même sources (Rousseau). Bien et mal résultent de la liberté de choisir. La source est notre sociabilité, notre besoin des autres pour assurer le sentiment de notre existence. P43
La démocratie ne satisfait pas le besoin de salut ou d’absolu; elle ne peut pour autant se permettre d’en ignorer l’existence. P51
Les hommes ne font pas le mal pour le mal. Ils croient toujours poursuivre le bien, seulement en chemin ils sont amenés à faire souffrir les autres. p103
Il faut mettre à bas les grandes idées progressistes et commencer tout en bas: soyons attentif à l’égard de l’homme quel qu’il soit. Ce rappel du caractère irréductible de l’individu permet de court-circuiter le détournement de la bienveillance vers le bien. Levinas précise que la petite bonté allant d’un homme vers son prochain se perd et se déforme des qu’elle se veut doctrine, traite politique, état ou religion. p104
Pour chacun d’entre nous l’expérience est forcement singulière et du reste la plus intense de toutes. Il y a une arrogance de la raison, insupportable, de vouloir déposséder celui qui souffre de sa douleur en lui fournissant une explication externe, général de son problème. Celui qui est engagé dans une expérience mystique refuse de comparer, d’en parler même. Cela reste indicible, indescriptible car du domaine du sacrée. Ceci est valable pour l’individu. Pour le débat public la comparaison est essentielle pour juger de l’unicité du cas (à propos du génocide) P 112
La raison sert indifféremment le bien et le mal. Elle est ployable a merci. P117
Le christianisme prétend que la souffrance anoblit et purifie l’homme. L’expérience des camps prouve le contraire. Trop de souffrance est dangereux et les détenus prennent petit à petit les valeurs des gardiens. p149
Les hommes sont tous potentiellement capables du même mal mais ils ne le sont pas effectivement car ils n’ont pas eu les mêmes expériences: leurs capacités d’amour, de jugement moral a été développé ou au contraire s’est éteinte. …Certains êtres humains peuvent tuer et torturer. D’autres non. Pour cette raison on évitera de parler de banalisation du mal. …Les hommes sont semblables mais les événements sont uniques: ce sont ces derniers qu’il faut considérer. P 182
Que doit-on chercher à comprendre lorsque le mal surgit? Ce sont les processus -politiques, sociaux, psychiques- qui y conduisent. Les victimes ne méritent pas un tel travail, elles méritent compassion. Mais il n’en va pas de même lorsqu’on peut résister au mal: mieux vaut ne pas éluder les questions politiques “en substituant la spectacle du malheur à la réflexion sur le mal” (Brauman). Ce qu’il y a comprendre est plus que l’action des malfaiteurs, c’est l’action des résistants… P183
Cela ne veut pas dire qu’il faille privilégier le discourt du témoin sur celui de l’historien. Les deux démarches sont, une fois de plus complémentaire.
Traiter son prochain comme soi-même relève de la justice, le traiter mieux que soi nous fait entrer dans le royaume de la morale. On peut comprendre Levinas qui précise que l’acte moral est, pour nous, nécessairement désintéresse. La seule valeur absolue c’est la possibilité humaine de donner sur soi une priorité à l’autre. p201
La compassion automatique (celle qui est produite en tout un chacun par la diffusion d’image forte lors de conflits ou catastrophes) est bien sur meilleur que de l’indifférence mais nous place d’emble sur le terrain des sentiment, de la bonne cause et du cote des victimes. Mais cette compassion a des effets secondaire ceux de transformer le mal en malheur, de remplacer l’analyse politique par l’éruption de sentiment. p202
En relation avec “la concurrence des victimes”. Il est important de constater que les gratifications obtenues par le statut de victime n’ont aucunement besoin d’être matérielles. Alain Finkielkraut “D’autres avaient souffert et moi, parce que j’étais leur descendant j’en recueillait tout le bénéfice moral. Le lignage faisait de moi le concessionnaire du génocide, son témoin et presque sa victime. Comparé à une telle investiture, tout autre titre me paraissait misérable ou dérisoire. p207
Il faut éviter de tomber dans les pièges du devoir de mémoire et s’attacher de préférence au travail de mémoire. Si l’on ne veut pas que le passé revienne, il ne suffit pas de le réciter… le chemin peut paraître étroit entre sacralisation et banalisation du passé, entre servir son propre camp et faire la morale aux autres, et pourtant il existe. P253
Des camps par Primo Lévi: cette férocité totale n’a pas existé. A l’époque nous étions tous gris. Cela ne fait aucun doute, chacun de nous peut potentiellement devenir un monstre. p261
Le dilemme: soit il existe un mal radical, un mal qui est une fin en soi (le service du diable pour les chrétien), soit il existe un mal banal, celui qui résulte de ce qu’on se préfère aux autres. Dans certaines circonstances (guerres etc) ce mal ordinaire a des conséquences extraordinaire. p263
Le rayon de lumière ne vient pas du monde que décrit et analysé par Lévi mais de Lévi lui-même: que des hommes comme lui aient existé est source d’encouragement.
Apropos du cas d’Arthur London, dont le livre inspira le film l’Aveu. Les historiens ont pu montré qu’il était malgré tout un espion en France. Mais avec des idéaux. Il croyait à la victoire finale du communiste et tout était bon pour y arriver. Il y avait donc dans son comportement des zones d’ombre qui ont été oublié pour qu’il conserve cette aura de communiste parfait détruit par la machine communiste. P292
Romain Gary: les Nazis étaient humains. Ce qui était humain en eux était leur inhumanité. Tant qu’on ne reconnaît pas cette inhumanité, cette parenté avec le mal, on reste dans le mensonge pieux. P319
Gary: “Pour l’essentiel, il n’y a pas de réponse” Comment alors ne pas désespérer de tout? “Le geste le plus méprisant qu’un homme puisse faire est de rester vivant.” ” Toute mon oeuvre est faite de respect pour la faiblesse” Cf Gary – La nuit sera calme, 1974. P321
Il n’y a pas de coïncidence entre Etat et ethnie (200 Etats contre 5000 ethnies sur la planète). L’Etat naturel/ethnique serait fondé sur la naissance, l’origine des parents. L’Etat démocratique est un état contractuel fonde sur une partage de valeurs communes, de droits et devoirs. p348
Autre raison de préférer la souveraineté nationale au droit d’ingérence. Les individus ont beaucoup plus de droits nationaux que de droits internationaux attachés à leur personne. L’ingérence mets en péril la souveraineté nationale et les institutions en charge dans le pays. Le tribunal international devrait être remplacé par un appui aux juridictions nationales qui deviendraient capable de juger les crimes les plus terribles.
L’anarchie peut être pire que la tyrannie dont les lois, mêmes injustes, sont connues. L’effondrement des pays de l’est a donné lieu à la naissance de mafias en tout genre dans des pays ou l’Etat avait réellement disparu. p398
Les guerres de religions ont cessé du jour ou l’on a accepté que plusieurs conceptions du bien pouvaient exister conjointement. La justice universelle implique un état universel. P405
Montesquieu pense que les systèmes de lois doivent avoir une même source (justice) mais être différent d’un pays à l’autre en vertu des traditions, habitudes de chacun. Condorcet souhaite lui une unicité des systèmes en place. Ce qui est bon pour les uns l’est aussi pour les autres.
Le pluralisme est un bien en lui même car il permet qu’aucune opinion ne puisse devenir absolu et unique, apportant oppression. P406
Pour comprendre une seule civilisation, il faut en connaître au moins deux, très profondément. Il n’est de connaissance humaine sans comparaison et confrontation, c’est pourquoi on ne saura jamais en éliminer la part de subjectivité. p424
Tillion “j’avais décidé de ne plus m’occuper d’ethnologie mais de consacrer tout mes efforts à comprendre comment un peuple européen plus éduqué que la moyenne avait pu sombrer dans une telle démence.
Vivre et agir sans parti pris est inconcevable. Le mieux qu’on puisse faire est de choisir les siens en connaissance de cause. P425-426
Il existe deux infimes minorités: celles des assassins, des bourreaux, des brutes et des traîtres, celles des hommes d’un courage extraordinaire. L’immense majorité d’entre nous est composé de gens ordinaires, inoffensifs en temps de paix, dangereux en temps de crise. P 430
Il n’existe pas moralement de vrai médiocre, seulement des êtres qui n’ont rencontré les événements qui les révèleront. L’être humain est moralement indécis, à la fois bon et mauvais, c’est bien pourquoi le champ de l’action reste grand ouvert. P 433
Sur le conflit algérien (1965 et suiv.). La paix ne peut venir que de la confiance réciproque. Mais la confiance ne peut venir que dans la paix. Donc la guerre continue. P439 (prévention des conflits en temps de paix: travail sur la confiance)
Quand on lit ses écrits, on a parfois l’impression d’avoir affaire à une double personnalité: il y a l’actrice agissante mue par la tendresse pour ses semblables et l’observatrice passionnée par la connaissance. Ces deux facettes n’entrent pas en conflit, elles s’articulent harmonieusement et ne cessent de se rendre service: l’observatrice introduit une perspective plus large aux difficultés rencontrées par l’actrice. P440
On peut identifier 3 dérives menaçant la vie démocratique: La dérive identitaire, L’identité est essentielle a la collectivité et use de la mémoire pour se fabriquer. Cette exigence ‘légitime ne l’est plus lorsqu’elle l’emporte sur les valeurs démocratiques fondamentales: l’individu et l’universalité. Les communautés peuvent être diverses mais doivent respecter le contrat démocratique: aucun avantage particulier, égalité et tolérance.
La dérive moralisatrice. Pluralité et diversité des sujets en démocratie et pluralité des institutions. La morale revient à la sphère privée (contrairement aux états théocratiques). Or le moralement correct veut réunir moral et politique et stigmatiser les contrevenants et assurer le règne de la bonne conscience. C’est les croisades ou les colonisations, conduites au nom du bien. On nie ici l’autonomie du sujet: d’un cote l’état impose un moralement correct, de l’autre un groupe d’état impose à un autre, par ingérence, le bien, par la force s’il le faut. La tentation du bien est dangereuse.
Les deux dérives procède de la nostalgie d’un état antérieur: celui dans lequel les liens de communautés étaient plus fort et possédait une morale publique.
La dérive instrumentale qui consiste à se soucier des seuls instruments, outils, moyens devant conduire à un but, sans s’interroger sur le but. (conception et réalisation de la Bombe atomique par exemple). Cette dérive est propre aux pays démocratiques qui refusent une définition du souverain bien et laissent à chacun le soin de le chercher (dans le respect des autres évidemment). C’est une technisation des problèmes qui ne fonctionne pas car elle ignore l’homme comme fin ultime de tout action. Ici on se concentre sur le moyen, sans s’intéresser à la fin (le marché par exemple)