Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire –   Bernard Henri Levy – 2001

 BHL

J’entends bien que la fin de l’histoire est, chez ceux qui s’en réclament, une perspective plutôt heureuse. P255 et suiv.

Je sais qu’elle désigne, sinon chez Hegel, du moins chez Kojève,

1.la résolution des contradictions,

2.la réconciliation du vouloir subjectif et du vouloir rationnel,

3.la réalisation de la liberté sur la terre,

4. la substitution de la reconnaissance mutuelle et égale à la vieille relation maître-esclave

– toute une série d’événement dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont pas grand chose à voir avec le tableau de désolation qu’offrent le Burundi, l’Angola, le SriLanka, le Sud Soudan, la Colombie : disons, une fois pour toutes, pour simplifier, les trous noirs de la planète.

 

Je sais que mettant fin au travail de la dialectique, donc de la négativité, la Fin de l’Histoire en fini aussi avec

1.le manque, le mal et, par voie de conséquence,

2.le mauvais génie de la division,

3. les contradictions internes aux sociétés,

4. les conflits, les différends et aussi, par voie de conséquence

5. la fatalité des guerres et leur cortège de violence insensées.

6. le désir de reconnaissance, la rivalité mimétique des orgueils et des amours de soi, donc le besoin même de bataille et la source de la guerre.

 

Les trous noirs dans tout cela ? Le fait même d’être en guerre n’est-il pas la meilleure preuve que l’Histoire n’est pas finie ? Enfin, si l’existence de ces trous noirs ne suffit pas, une dernière raison interdisant l’utilisation du concept de Fin de l’Histoire : pas de vraie Fin de l’Histoire sans procès d’unification planétaire.

 

Hegel et Kojève parlent d’un devenir-universel du monde, d’un devenir-monde de l’universel ou, plus précisément encore, d’un devenir-monde-et-universel de cette catégorie de l’Etre très particulière que la tradition philosophique appelle « Europe » et qui est aussi, chez Hegel, la patrie du type d’homme le plus universel, le plus libre, le mieux affranchi des principes naturels, bref, un incomparable principe, à soi seul, d’universalité et de liberté.

 

Dans Fin de l’Histoire, fin compte autant qu’Histoire. C’est bien d’une Histoire, une seule, dont on parle, l’histoire de l’occident, de l’Europe. Et tout les peuples, tout les pays sont, un à un, supposés rejoindre cette histoire de l’empire mondiale.

 

Hegel, dans la raison dans l’histoire, parle d’une Afrique qui, aussi loin que remonte l’histoire, serait restée fermée, sans lien avec le reste du monde-une Afrique anhistorique, une Afrique qui ne fait pas partie du monde historique, une Afrique qui n’a pas a sortir de l’histoire puisqu’elle n’y est jamais entrée.

La fin de l’histoire peut donc être réel sans que les cas de conflits africain soit une contradiction : l’Afrique ne serait pas dans l’histoire de toute façon.

 

Malgré les réserves le modèle de Fin de l’histoire, il y a trois raisons de penser que les textes hégéliens ont quelques choses a nous dire de ces trous noirs qui s’opposent par leur existence même au concept de fin de l’histoire : le négatif, le temps, l’individu.

 

Le négatif : La fin du négatif, chef Hegel signifie fin de la division, du différend, de la guerre, la fin de ce travail de soi sur soi, de soi sur la nature, qui est la définition de l’Histoire en marche.

 

Hegel dans phénoménologie, ce qui caractérise le temps humain, ce qui le distingue du temps figé, ossifié, spatialisé, des choses, c’est ce qu’il appelle le sérieux, la douleur, la patience, le travail du négatif.

« Si l’Afrique est hors l’histoire, s’il s’y produit des suites d’accidents mais pas de vrais évènements, c’est que l’homme reste figé dans son immédiateté, c’est à dire dans ses passions, et que, s’il se distingue déjà de la nature, il n’a pas encore appris à s’opposer à elle. »

 

« Ce qui caractérise l’homme dans l’histoire,

 l’homme en tant qu’il est l’Histoire et qu’il la fait,

c’est cette « inquiétude »,

ce goût de « transformer » par la technè,

ce « dépassement » de l’être donné en direction du concept et de la raison,

qui sont le propre du travail de la dialectique.

 

Que ce mouvement s’arrête,

que ces hommes cessent d’être ces esprits qui toujours nient,

que le donné leur apparaisse comme un donné définitif

et non comme un point de départ d’une élaboration technique, d’un ouvrage,

que l’on rompe avec ce principe qui veut que tout donné suppose un rendu et que le propre de l’acte humain, ce qui le rend pleinement humain, c’est d’être un attentat contre la nature et contre le monde – et alors, oui, c’en sera fini de l’Histoire, la vraie Histoire. »

 

or j’observe les Burundais. J’observe leur immobilité muette. J’observe ces petits groupes d’hommes et de femmes que semble n’avoir d’autre souci, tout au long de la journée, que de se déplacer très légèrement, sur leur trottoir, pour suivre le trajet de l’ombre que font les toits des maisons. Je vois les maisons abandonnées. Les soldats inoccupés. Les campagnes dépeuplées… Je considère cette humanité prostrée, désœuvrée, à bout de souffle. Et je ne crois solliciter ni les faits ni les textes en disant qu’il y a là une assez bonne image de cette positivité pathétique, de ce non-rapport à la nature et au monde, de ce renoncement à l ‘idée même de se confronter au donné pour le travailler et le métamorphoser, qui marquent, selon les hégéliens, que les délais sont expirés et que l’on commence d’entrer dans le temps de la non-histoire. P 260,

 

Le temps. Qui dit fin de l’histoire dit fin du temps. De ce temps qui avait cette double propriété d’être adossé à la mémoire et orienté vers un futur. Quand Fukuyama présente la démocratie comme la forme finale de tout gouvernement humain et l’état libéral comme la figure la plus accomplie de l’état universel homogène, ce qui est en jeu, chaque fois, c’est la fin du procès de temporalisation qui dure depuis deux mille ans, qui donne son sens à l’aventure humaine et dont la caractéristique était d’être aimanté à la fois par l’amont et par l’aval, par le passé et par l’avenir – ce qui est en jeu, c’est l’apparition d’un temps étale, figé dans un éternel présent, immobile et, quant à Fukuyama, son Etat universel et homogène a pour élément le no-future des modernes, le no-memory des post modernes, ces nouveaux enfants dont Nietzche prophétisait qu’ils naîtraient un jour les cheveux gris. C’est de cela dont je parlais dans l’avant-propos des damnés, quand je parlais de guerres sans mémoire (donc sans passé), sans issue (donc sans futur), figées dans l’instant (donc dans un éternel présent).

 

Les protagonistes  des guerres, d’habitude, capitalisent leurs victoires et même leurs défaites. De cette capitalisation, glorieuse ou douloureuse qu’importe, ils tirent une part de l’énergie qui leur est nécessaire pour continuer de se battre. Et ce double procès (de capitalisation, puis de remobilisation, de recyclage energétique, de réinjection de la mémoire dans le circuit de l’Histoire qui se fait…) suppose un travail d’inscription dans le temps, d’indexation sur une durée commune, de commémoration, monumentalisation, documentation – il suppose rien de moins que l’écriture d’une histoire et la constitution d’une tradition. Or ici rien de tel. Pas d’archives, pas de monument du souvenir. Pas de stèles. A peine une presse. Et dans les témoignages oraux que j’ai recueillis, une incroyable indifférence à tout ce qui pourrait permettre de dater les batailles, les péripéties de la guerre, les atrocités, les crimes ou même, à l’inverse, les faits de résistance de la société civile.

 

On pense encore au temps dit « archaïque », on pense à ce temps sans date ni repères que les ethnologues des années 60 prêtaient aux sociétés dites primitives, non encore entrées dans l’histoire, ou les évènements n’étaient censés advenir que comme des coups à blanc, sans repères, dont sans écho ; mais le Burundi est entré dans le temps, il y a eu a Bujumbura un temps où le temps avait le parfum du souvenir, des projets ; il y a eu, comme en témoigne toute l’histoire, non seulement de la colonisation mais des grandes monarchies africaines pré-coloniales, des évènements au sens ou l’entend la philosophie occidentale ; seulement voilà ; il n’y en a plus ; c’est comme une exténuation du temps ; une fatigue de la datation ; c’est une humanité si profondément harassée que le temps lui même semble y avoir épuisé ses ressources et ses ressorts, un temps sans dates, sans prises ou n’en finissent pas de s’additionner des horreurs indéfiniment identiques à elles-mêmes, un vrai temps de Fin de l’Histoire.

 

L’individu.  La fin de ce que l’occident a voulu appeler « l’homme » et dont nous savons depuis longtemps que, tributaire, dans son accomplissement, de l’avenir de l’individualisme démocratique et de ses illusions, il avait peu de chance de survivre au dépérissement de celui-ci. C’est un autre trait de la Fin de l’Histoire.

 

Hegel, quand il pose que le singularité n’est jamais qu’un moment du concept ou de la conscience de soi de l’absolu, quand il caractérise l’individu comme « une subjectivité qui réalise le substantiel », une forme vivante de l’action substantielle de l’esprit du monde », ne sous-entend-il pas qu’avec l’avènement de la substance, c’est lui, l’individu comme tel, qui disparaît ? Kojève ne dit-il pas que si à la fin de l’Histoire, l’homme demeure en tant qu’être donné ou animal en harmonie avec la nature, ce qui doit s’effacer c’est l’homme proprement dit, l’action niant le donné ? Fukuyama ne va-t-il pas plus loin lorsqu’il annonce l’avènement du dernier homme, c’est à dire un homme que la reconnaissance universelle et égalitaire, et rien de plus, satisfait totalement – un homme que le goût de la sécurité ainsi que le calcul économique ont convaincu de sacrifier la mécanique de son désir et tout un cortège de vertus anciennes (courage, imagination, art, philosophie, idéalisme, un homme animalisé qui, conformement, toujours, à la prophétie nietzschéenne, n’aura plus besoin que d’un peu de poison ici et là pour faire des rêves agréables, beaucoup de poison à la fin pour mourir agréablement.

 

Le retour à l’animalité est, chez kojève, un signe principal indiquant que l’humanité est entrée dans la post-histoire. Vivre dans la post-histoire est vivre comme un chien selon Fukuyama, vraiment comme un chien, heureux d’être nourri, content de dormir au soleil toute la journée, jamais fâché que d’autres chiens fassent mieux. Difficile la encore de ne pas songer à la déshumanisation de fait dont je n’ai cessé d’être témoin au cours de ces voyages. Difficile pour un philosophe, de ne pas entendre l’écho de ces textes et de ce qu’ils annoncent quand on croise tous les ces pauvres gens ravalés par la guerre qu rang de bêtes en grand nombre. Difficile de ne pas penser à la torpeur confuse des soldats, les malades allongés sur  le bord de la route, les cadavres d’enfants jetés, comme des carcasses de chien, dans le lit d’un torrent.

 

L’occident lui aussi a progresser sur la voie de la déshumanisation : indifférenciation des sexe, la zoophilie ambiante, les droits des animaux en gestation témoignent que nous sommes bien engagés, nous aussi, sur le chemin de ce devenir animal de la néo-humanité. C’est le traitement du mort dans la guerre qui symbolise le mieux cet abandon de l’homme, cet animalisation. Corps dépecés et séparé, décomposé, cimetière profanés, ….dernier signe de la Fin de l’histoire

 

De ces remarques , deux hypothèses : Première hypothèse : Hegel voyait la fin de l’histoire en 1806 lorsque Napoléon était a Iéna, Kojève lorsque Staline réalisa de socialisme, Fukuyama lorsque le mur de Berlin est tombé. Tous se sont trompés. La fin de l’histoire se produit dans les trous noirs, dans les civilisations retardataires des provinces périphériques. Non seulement la Fin de l’Histoire n’est pas universelle mais singulière puisqu’elle apparaît seulement dans certain pays. La post-histoire qualifie non plus les nantis, comme le dit la théorie mais les damnés…retour de l’histoire en occident (terrorisme, tragique…) et fin de l’histoire dans les trous noirs, mais un fin de l’histoire en négatif.

 

Seconde hypothèse : La fin de l’Histoire est bien réelle mais un malin génie a inversé tous les repères et ce qui devaient n’être que riantes et heureuses perspectives sombrent dans la misère et la désolation. La fin de la dialectique (du travail sur soi, de la transformation du donné) promettait une humanité oisive libérée  du royaume de la nécessité cher à Marx. Dans les trous noirs elle signifie terre en friche, récolte pourrissant sur pied, hommes affamés. Elle représente l’empire absolu du besoin.

 

Le temps étale, fait d’une série d’instant juxtaposés produit les effets inverses : le temps, parce qu’il est immobile, est sans mémoire, parce qu’il est sans mémoire, il efface en priorité la parole, la plainte, la souffrance des pauvres gens et, parce qu’il étouffe la parole des pauvres gens il conforte l’impunité des autres, des assassins ou d’eux même en tant qu’ils sont, aussi, des assassins.

 

La fin des individu enfin, l’animalisation des sujets qui feront leur édifices et œuvres d’art comme les oiseaux construisent leur nids…la encore renversement de programme : animalité signifie massacres, hécatombes… La fin de l’histoire n’est pas le bonheur éternel mais les flammes de l’enfer.

 

Questions à partir de la : que s’est-il passé au juste ? Comment ne pas se souvenir avec JC Ruffin que ces guerres n’avaient de sens que parce que l’occident leur en donnait. Et si le théorème était celui la, si le sens s’en était allé quand le conflit mondial (est-ouest), quant l’occident a retiré ses billes de l’immense périphérie mondiale et a retirer aussi le sens qu’il donnait a ces guerres. La question devient : s’il en allait de l’histoire comme du sens ? L’occident en partant a emporté l’Histoire ? Qu’appelait-on l’histoire dans ce cas ? Tous ces trous noirs n’étaient-ils que des scènes secondaires alors que la seule vraie histoire, celle qui compte, était celle des métropoles ?

 

Autres questions : que se passe-t-il a partir de là ? Fin de l’Histoire mais jusqu’à quand ? Normalement c’est pour toujours, mais cette fin de l’histoire dans un seul pays est elle définitive ? Cette fin de l’histoire n’a pas éliminé le mal telle une étrange part maudite. Il y avait 3 configurations : L’Histoire comme solution du Mal qui entrainera sa fin. Le mal insoluble et l’Histoire impuissante, le deux permanent, sans fin. La fin de l’Histoire lié à la fin du Mal, l’un ne pouvant exister sans l’autre. Il y a une 4 options : la fin de l’histoire et la persistance du mal : le trous noirs. Mais cette persévérance du mal ne suffit tel pas à discuter de la Fin même de l’Histoire, à discuter de l’existence d’une autre histoire après la fin de l’histoire.

 

Autres questions : le rapport à l’occident ? Que va-t-il se passer dans les trous noirs ? Et que va-t-il se passer en occident ? L’islam radical attaquant l’occident, ce dernier retrouve le goût du tragique, le sens, l’ivresse de l’histoire. Ne doit-on pas  voir deux fins de l’histoire l’une en occident, l’autre dans les trous noirs. Et ne doit-on pas trouver des signes de l’histoire et de la Fin de l’Histoire en même temps en occident ? Un certain retour de l’histoire au moment ou les stigmates de la fin de l’histoire sont les plus évidents…De ces incertitudes se dégagent 3 hypothèses :

La séparation : décorrélation radicale, chacun son histoire et chacun sa fin de l’Histoire et plus de communications, plus d’intérêts croisés.

La Contamination :  la mort qui saisit le vif, la périphérie gagnerait imperceptiblement le centre. Les damnés ayant un léger temps d’avance sur une histoire finalement une. Nul ne sait comment procèderait cette contagion. Peut on supposer une radiation maligne qui irait du sud au nord ? Pourquoi ce sud en perdition ne nous refilerait pas quelques traits ? Le tribalisme ?  la défaite de l’universel ? la drogue, le terrorisme, l’immigration sauvage

La confrontation : heurt violent des modèles et des mondes. Le monde des damnés à l’assaut du monde des nantis, des nantis qui tentent en vain de tendre un cordon humanitaire. Le malheur, la misère se convertissant un jour en haine et ressentiment…sur fond de mondialisation…

 

 

« J’imaginais que je serai une loque pitoyable une fois arrêtée…du jour ou j’ai été arrêtée tout est parti ! » Germaine Tillon dont la perspective de la torture/de la mort a changé du tout au tout…