Pier Paolo Pasolini  – Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société. (2003 – textes de 1958 à 1975)

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P12. Le thème scatologique et infernal associé à la télévision (voir Contre la télévision et note sur Mélétos et Dante) est encore présent dans le scénario de L’Histoire du soldat auquel collabore Pasolini en 1973 : dans ce pastiche de l’histoire homonyme de Ramuz écrite pour Stravinsky, le Diable est le Directeur de la Télévision, et le soldat joueur de violon Ninetto; celui-ci vend son âme au diable et devient une star de la télé ; pour tester sa cote de popularité, les décideurs financiers se réunissent dans les égouts et jaugent la montée des flots d’excréments après sa prestation télévisée (preuve que ses admirateurs s’étaient retenus d’aller aux toilettes): le niveau dépassant de plus d’un mètre et demi la normale, les industriels décident de renforcer leur investissement… 

Historiens et observateurs italiens s’accordent sur un sévère jugement de l’histoire : Pasolini n’avait pas de véritable culture historique ou politique, ses références étaient approximatives et ses prophéties ne se sont, pour la plupart, pas réalisées. Pourtant ces textes sont toujours lus, connus et discutés….

Pasolini n’était pas un esthète, mais un avant-gardiste non inscrit, il n’a pas vécu sa vie comme un art mais l’art comme une vie, il n’était pas « décadentiste »mais« réaliste »,il n’a pas« esthétisé la politique » mais « politisé l’art »… 

 

Contre la Télévisions et autres textes.

 

P.25 Comment pourrait-on définir l’« anti-humanité » de la télévision, son mal ? Je crois qu’il y a plusieurs hypothèses et non une seule définition. Et pourtant il suffit de penser à une chose : comment les hommes, les faits, les choses et les idées nous sont-ils présentés? Tout cela nous est présenté comme sous emballage protecteur, avec ce détachement et ce ton didactique que l’on emploie à propos d’une chose déjà advenue, depuis peu, peut-être, mais advenue, et que l’oeil du  sage – ou un autre à sa place – contemple dans son objectivité rassurante. En somme, c’est toujours un esprit ordonnateur qui, d’en haut, en présentant les informations et résumant les messages, travaille à la sélection de nouvelles.

L’idéal petit-bourgeois de vie tranquille et comme il faut (les familles convenables ne doivent pas avoir de problèmes : cela est déshonorant vis-à-vis des autres) s’infiltre comme une sorte de Furie implacable dans les moindres recoins des programmes télévisés. Cela exclut les téléspectateurs de toute participation politique – comme au temps du fascisme : d’autres pensent pour eux, des hommes sans taches, sans peur et sans problèmes, fussent-il corporels ou transitoires.

 P.63 De fait l’histoire de la bourgeoisie – au travers d’une civilisation technologique, que ni Marx ni Lénine ne pouvaient prévoir – s’apprête aujourd’hui, concrètement, à coïncider avec la totalité de l’histoire mondiale.

Mon indépendance, qui est ma force, implique la solitude, qui est ma faiblesse. Je déteste – comme je l’ai si souvent dit – l’indépendance politique. Mon indépendance est donc, pour ainsi dire, humaine. Un vice. Je ne pourrais pas m’en passer. J’en suis l’esclave. Je ne saurais même pas m’en glorifier, en tirer un petit mérite. J’aime, au contraire, la solitude.

Je trouve dans un livre que je suis en train de lire, La Lozana Andalusana, de Francisco Delicado, la phrase suivante : « Qui sème la vertu récolte le succès, qui dit la vérité récolte hostilité », une de ces phrases qu’on dit quand on est vieux.

P92 Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit « non », et pas les courtisans ou les assistants des cardinaux. 

P98 J’ai simplement la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place! Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait même colonisés. Mais aujourd’hui, j’ai peur de ces nègres en révolte, tout compte fait semblables à leurs maîtres, aussi brigands qu’eux et qui veulent tout posséder, quel qu’en soit le prix.