Défaire le développement, refaire le monde – 2003

 refaire dev

Un jour, on a demandé a Geremek, 1’historien et politicien polonais, s’il avait quelque chose à dire sur 1’histoire du sida. Il a répondu: « Mais je crois que le sida ne pouvait pas exister là ou vous aviez la permission de mourir d’une infection.». Pour cette raison-la, il n’avait rien à dire sur 1’histoire de ce phénomène. Quelque temps plus tard, I. Rahnema a joué sur le mot de « aids » (sida). Il a parlé du développement – en Amérique et ailleurs – comme d’une destruction, d’une injection de choses et de pensées qui détruisent 1’immumité face à notre système  de valorisation des choses. Page 10 

C’est seulement a partir du XXième siècle que la médecine n’a plus été considérée comme une philosophie appliquée, qu’est apparue la notion, indépendante d’un soin, de quelque chose qui s’appelle la « santé ». « Le développement des humains comme fonction latente de la technique est un franc succès. Partout dans le monde, les gens croient maintenant sincèrement qu’ils sont humains. L’humain est devenu un être reconnu légalement plutôt que créature naturelle. » Page12 

Le développement n’est pas le remède à la mondialisation, c’est le problème! Page15 .

Les méfaits d’une mondialisation : 1. La dénonciation des inégalités croissantes tant entre le Nord et le Sud, qu’à1’interieur de chaque pays, 2. Le piège de la dette pour les pays du Sud, 3. La destruction des écosystèmes, 4. La fin du welfare, la destruction des services publics, 5. L’omnimarchandisation, avec les trafics d’organes, le développement des « industries culturelles » uniformisantes, 6. L’affaiblissement des Etats-nation et la montée en puissance des firmes transnationales. 

II n’y pas dans cette approche (autre mondialisation, développement durable), de remise en question de 1’imaginaire économique, de l’amélioration des esprits par le progrès, la science et la technique. Page 17

Ce qui fait le fondement du mouvement planétaire actuel de la remise en cause de la globalisation et de la volonté de dire qu’il faut défaire le développement, ce qui est fondamentalement au coeur de ce débat, c’est qu’il faut en finir avec 1’ideologie du progrès. Celle-ci est responsable d’une sorte de mythe, selon lequel il y a une situation donnée au départ que le progrès ne peut qu’améliorer. Aujourd’hui sur la planète 28 millions de paysans travaillent avec un tracteur, 200 millions travaillent avec la traction animale et plus d’1,3 milliard travaillent à la main. Ce sont des chiffres aujourd’hui reconnus et admis par les institutions internationales. Que deviendront ces populations si l’agriculture rentre dans la logique productiviste au niveau mondial? Ce ne sont pas des millions de paysans qui disparaîtront, comme en Europe ou en Amérique du Nord, mais des centaines de millions, peut-être 1 milliard ou plus. La question devient gigantesque, sachant que, dans le même temps, la logique productiviste, cette logique technicienne du toujours mieux toujours plus, fait que dans les entreprises du secteur secondaire – ou 1’on envoyait les paysans qui quittaient la terre afin de dégager de la main d’oeuvre – ces gens-la n’auront plus de place. Page 21

 

La pensée post-structuraliste, notamment celle de Derrida et de Foucault, marque une rupture fondamentale dans la relation entre le savoir et notre compréhension du monde : il est impossible de résoudre le « problème de la pauvreté » par le développement économique.  (tentative d’explication : la deconstruction de Dérrida consiste a identifier un « centre » i.e. une référence commune a la quelle tout le systeme se rattache (ici : le développement – tout ce qu’on fait s’y rattache d’une façon ou d’une autre). Pour Derrida, ce centre est constitué d’une opposition binaire (bien-mal (ethique/morale), beau-laid (esthetique) et ici développement-pauvreté) dont le premier terme est toujours connoté positivement et le second négativement. L’objectif est généralement de soutenir le premier en éliminant le deuxième. C’est cette relation que Dérrida veut déconstruire : il souligne la futilité de l’objectif puisque l’un va de pair avec l’autre. On ne peut résoudre les contraires – ils n’existent que parce qu’ils sont bien deux faces d’une même pièce – et tout travail sur les deux revient a repousser a jamais l’équilibre entre les deux. On doit donc considérer ces oppositions comme permanente (structurelles)– il n’y a en fait pas vraiment d’opposition malgré l’obligation de distinguer deux termes antagonistes au départ– et tenter de les revoir, sans pouvoir les supprimer, et les faire évoluer en faisant évoluer la relation entre les termes. Il n’est donc pas possible d’atteindre un développement sans pauvreté mais heureusement on peut atteindre un développement avec moins de pauvreté).

Enfin et surtout, le mythe s’est introduit dans la pensée rationnelle au moment ou celle-ci a cru 1’avoir chassé : 1’idee de Raison elle-même est devenue mythe lorsqu’un formidable animisme lui donna vie et puissance pour en faire une entité omnisciente et providentielle. Le mythe qui s’infiltre dans 1’idee abstraite la rend vivante, la divinise de l’intérieur. Les idéologies recueillent le noyau vivant du mythe et parfois même, comme ce fut le cas du marxisme, de la religion de salut. Page 36  

Mais les rites spécifiquement humains sont lies à la magie, au mythe, à la religion, et en profondeur au sacré et à la mort (cf. p. 40). Il y a une pluralité de rites, mais tous établissent une mise en résonance, une harmonisation entre 1’individu qui les accomplit et la sphère dans laquelle il effectue son intégration rituelle. Page 37 

Le XXe siècle a montre que les idées ont des potentialités exterminatrices qui égalent celles des dieux les plus cruels. Page 39 

 « Tout ce que vous faites pour moi, sans moi, vous le faites contre moi» Gandhi .Au lieu d’y introduire par sélection mesurée et adaptée aux sites locaux les éléments du changement que présuppose le dynamisme du développement, donc du capitalisme, la pratique des «paquets du développement» engendre des effets contraires. C’est ainsi que se sont mises en place des économies formelles dans les pays du Sud, que les sites locaux décryptent a leur manière pour en faire des économies de rente. Celles-ci se reproduisent par endettement et par assistance. Les structures établies fonctionnent sur la base de détournement et de corruption qui détruisent toute tentative de créer une cohérence de sens autour d’un changement créatif et sélectif d’apports extérieurs en connaissance de cause. La redistribution inégalitaire y prend le dessus sur la diversification de la production et les capacités endogènes d’innovation. Ni la planification ni le marché ne semblent, par expérience, pouvoir décaler ces économies d’une simple fonction d’absorption des produits des économies les plus dominantes à l’échelle planétaire. Ce qui fait du développement une énorme machine à produire des débouchés et de l’endettement extérieur. Les Pauvres financent les riches! La croissance économique reste commandée de 1’exterieur par la conjoncture des marches mondiaux, notamment ceux des matières premières, des produits manufactures sous-traites, du tourisme dans certains cas, etc. La mondialisation n’a fait qu’amplifier les fragilités structurelles des économies formelles de rente. Je terminerai en citant Jean Bodin (démographe français du xvie siècle) : « Si les richesses ne vont pas aux hommes, les hommes iront aux richesses… » Page 298

 

Dérrida/Postructuralisme :

 « ….sa conception de l’événement comme un « à venir » incalculable, dans lequel la responsabilité individuelle ou collective est portée à l’extrême, non parce que nous serions capables de maîtriser « performativement » les conséquences de nos actes et de nos paroles, mais parce que nous savons déjà qu’ils entraîneront à l’infini la relance et la reformulation du problème du droit et de la justice. »

Enfin je me souviens de toutes les circonstances dans lesquelles – depuis le secours aux intellectuels « dissidents » de Tchécoslovaquie au sein de l’association Jan Hus jusqu’aux prises de position pour les droits du peuple palestinien et la réconciliation entre les adversaires dans le conflit israélo-palestinien, en passant par la défense du droit d’asile en Europe contre les politiques sécuritaires et la stigmatisation des « étrangers », j’en passe évidemment – nous avons tenté de contribuer, en tant qu’intellectuels sans attaches sinon sa ns engagements, à l’émergence de ce qu’il a appelé un « nouvel internationalisme ».

La figure dominante de la déconstruction, Jacques Derrida, considère la philosophie (la métaphysique occidentale) pour voir que tout système pose nécessairement un CENTRE, un point à partir duquel tout découle, et auquel tout se réfère ou retourne. Parfois c’est Dieu, parfois c’est l’homme, l’esprit, parfois c’est l’inconscient, tout dépend du système philosophique (ou de croyances) d’où l’on parle. Il y a deux points nodaux liés à l’idée de déconstruction. Le premier point est que nous nous devons de considérer les systèmes ou les structures, plutôt que les pratiques concrètes individuelles, et ensuite penser que tous les systèmes ont un CENTRE, le point d’origine, la chose qui a créé le système en première place. Le second est de poser que tous les systèmes ou les structures sont créées de paires ou d’oppositions binaires, de deux termes situés dans une sorte de relation réciproque. Derrida dit que de tels systèmes sont toujours construits sur les unités de bases que le structuralisme analyse – la paire ou l’opposition binaire – et qu’au sein de ces systèmes, une partie de cette paire binaire est toujours plus importante que l’autre, que l’un des termes est “marqué” comme positif et l’autre comme négatif. Ainsi dans la paire bien/mal, le bien est ce que la philosophie occidentale met en valeur, et le mal lui est subordonné. Derrida avance que toutes les paires binaires fonctionnent de cette manière – lumière/obscurité, masculin/féminin, droit/gauche ; dans la culture occidentale, le premier terme est toujours valorisé au détriment du second.

 

C’est à cause de cette surévaluation de la présence par rapport à l’absence que tout système (je me réfère ici à la plupart des systèmes philosophiques, mais l’idée concerne tous aussi bien les systèmes signifiants) pose un CENTRE, un lieu à partir duquel l’ensemble du système émerge, et qui garantit son sens – le centre garantit l’être comme présence. Pensez votre moi comme un genre de système – tout ce que vous faites, pensez, sentez etc.. fait partie de ce système. Au milieu ou au centre de votre vie mentale et physique, il y a la notion de MOI , de Je, d’une identité qui est stable, unifiée et cohérente, la partie de vous qui sait ce que vous dites quand vous dites « Je ». Ce moi ou Je nodal, est ainsi le CENTRE du « système », la « langue » de votre être, et toute autre partie de vous (chaque acte individuel) relève de la « parole ». Le « Je » est à l’origine de tout ce que vous dites et faites, et il garantit l’idée de votre présence, de votre être. La pensée occidentale a un large éventail de termes qui servent de centres à des systèmes – l’être, l’essence, la substance, la vérité, la forme, la conscience, l’homme, dieu etc. Ce que nous dit Derrida est que chacun de ces termes désignant le centre d’un système sert deux finalités : il est l’entité qui a créé le système , qui l’a généré, et qui garantit que toutes les parties du système sont en inter-relation, et il est aussi quelque chose en dehors du système, non gouverné par les lois du système. C’est ce qu’il appelle le « scandale » découvert par Lévi-Strauss dans la pensée de Lévi-Strauss sur les systèmes de parenté.

 

Ce que Derrida entreprend, est de voir comment une opposition binaire – l’unité fondamentale des structures ou des systèmes que nous avons considérés, et des systèmes philosophiques auxquels il se réfère, – fonctionne au sein d’un système. Il souligne que l’opposition binaire est algébrique ( a = non b), et que les deux termes de l’opposition ne peuvent exister sans référence symétrique de l’un à l’autre – la lumière ( comme présence) est définie comme l’absence d’obscurité -, le bien comme l’absence du mal, etc… Il ne cherche pas à renverser les hiérarchies impliquées dans les paires binaires – pour faire que le mal soit privilégié vis-à-vis du bien, ou l’inconscient plutôt que le conscient, ou le féminin sur le masculin. Mais la déconstruction cherche plutôt à effacer les limites entre les oppositions, pour montrer ainsi comment les valeurs et l’ordre impliqués par l’opposition ne sont pas au fond rigides. En ce point se situe la méthode de base de la déconstruction : trouver une opposition binaire. Montrer que chacun des termes, plutôt qu’être en opposition polaire à son terme apparié, fait en fait partie de lui. Alors la structure ou l’opposition qui les maintient séparés s’effondre, comme nous le voyons avec le binaire nature et culture dans l’essai de Derrida. En dernier lieu, vous ne pouvez dire qui est qui, et l’idée d’opposition binaire perd de son sens, ou est mise en « jeu » (à suivre). Cette méthode est appelée « Déconstruction » parce qu’elle est une combinaison de construction/destruction – l’idée étant que vous ne pouvez simplement construire un nouveau système de paires binaires, avec le terme auparavant subordonné en haut, ni détruire le vieux système – : vous déconstruisez le vieux système en montrant comment ses unités de base de structuration ( paires binaires et les règles de leurs combinaisons) contredisent leur propre logique.