GUILLEBAUD

Un monde sans espoir est irrespirable – Malraux.

Mon optimisme n’a pas « survécu » aux famines Ethiopiennes, aux assassinats libanais ou aux hécatombes du Vietnam.  Tout au contraire, il leur doit d’exister, il s’est nourri et fortifié de ce que ‘j’ai vécu là-bas….c’est l’énergie des humains, l’opiniâtreté de leur espérance…qui me viennent en tête…Ceux-là continuaient de penser qu’au-delà des souffrances et des dévastations un « demain » demeurait possible.

Levinas…notait que le naufrage du communisme n’était pas seulement la défaite de la tyrannie et le triomphe de la liberté (partout célébré à l’Ouest), mais aussi un ébranlement ambigu du principe d’espérance…le lithuanien qu’il était originellement ne manifestait aucun regret devant la disparition d’un système totalitaire. Il nous invitait seulement à prendre en compte ce trouble profond.

Lucie Aubrac : c’est au nom d’une espérance déraisonnable qu’elle devint une flamboyante héroïne de la résistance.

A écouter les récits de mon père (à propos de la première guerre mondiale, de l’enthousiasme initial des combattants, l’acceptation du sacrifice au nom de la patrie, la préférence accordée au nous plutôt qu’au je), j’ai pris l’habitude d’évoquer le saccage historique de cette guerre non uniquement en référence aux vies perdues, mais aussi en termes de croyances et de générosité outragées.  Pareils ravages sont moins immédiatement visibles, mais leurs effets souterrains cheminent bien plus longtemps. A terme, ils minent les assises d’une société, d’un pays, d’un continent entier.

On a pris l’habitude de parler des « trente piteuses » pour désigner les trois décennies qui vont de 1980 à 2010. Le taux de croissance passant de 6% par an pendant les trente glorieuses à 1-2% l’an.

Vainqueur du communisme, le capitalisme s’était roidi au point de devenir simpliste. Les 4 dogmes inspirés de Milton Friedman et son école de Chicago : 1- il est moins dangereux de défendre des intérêts que des convictions. 2- l’efficacité de marché est supérieure à celle de la décision politique. 3- l’intérêt général n’est rien d’autre que la combinaison concurrentielle des intérêts particuliers « puisqu’une société, ça n’existe pas » (Thatcher).4- il faut ramener l’Etat à un étiage minimal et privatiser le reste.

L’avenir ne sera plus « construit » par les citoyens mais « produit » par le marché…l’économie mondiale devenait dans les faits un « processus sans sujet » (Althusser). La déflagration qui avait emporté le communisme finissait par souffler de proche en proche, la flamme de l’espérance démocratique.

La représentation du future a changée de signe algébrique. De positive, elle est devenue négative. Les économistes parlent d’une « dépréciation de l’avenir ». Chaque famille européenne considère aujourd’hui comme hautement probable que ses enfants vivent moins bien que leurs parents.

Vers la fin des années 1980, les journaux de gauche eux-mêmes prennent l’habitude de dépeindre les patrons en rock stars dignes d’être adulées. A l’inverse les pauvres n’intéressent plus beaucoup les soixante-huitards repentis. La gauche laissa le peuple s’éloigner d’elle. Quant aux intellectuels, ils s’intéressèrent avec passion aux inégalités concernant les mœurs (féminisme, xénophobie, sexualité…) plutôt qu’aux injustices sociales.  La diversité l’emporta sur l’égalité.

Cette proclamation d’Oscar Wilde que Danielle Mitterand avait faite sienne en fondant France Liberté : « Avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue en les poursuivant » (Wisdom is to have dreams that are big enough not to lose sight when we pursue them!)

Edgar Pisani, ancien ministre de l’agriculture sous de Gaulle. Il eut le rare courage de reconnaitre que le choix productiviste fut l’une des plus grandes erreurs de sa vie.

« Un arbre qui tombe fait beaucoup de bruit, une forêt qui germe ne s’entend pas » Gandhi.

La pensée complexe chère a Edgar Morin, avec ses rétroactions, ses émergences et ses désordres organisateurs, m’a été précieuse…pour identifier cinq mutations du monde : 1- le décentrement du monde (un monde polycentré qui voit émerger de nouvelle puissance). 2- la mutation économique, ou globalisation/mondialisation. En matière d’économie ou de démocratie, cette mondialisation change les règles du jeu. Le libre marché obéit à un seul principe (le profit). Il tend à appliquer à toutes les activités humaines le principe de rentabilité. Le marché, pour pouvoir exister, a besoin d’un substrat culturel et sociétal qu’il tend à démolir. 3 – la révolution génétique. Grosse de promesses (médecine) et de menaces (eugénismes). 4- la révolution numérique. Depuis une dizaine d’année, la plupart de nos activités (informations, finances, commerce) quittent la terre ferme pour émigrer vers le virtuel. Ambivalent lui aussi quand les marchés financiers dictent leur loi aux économies réelles.5. Révolution écologique. Prise de conscience qu’on ne peut déployé un projet de croissance infinie a l’intérieur d’un monde fini.

C’est un nouveau –nouveau monde sans doute aussi radicale que ne le fut il y 12,000 la révolution néolithique.

Souviens-toi du futur c’est ne pas oublier que nous sommes en chemin vers lui.

Ce qui fut sera, et ce qui est reviendra : ce thème de l’éternel retour qui invite a une acceptation sage du monde tel qu’il est – est ainsi subverti par le prophétisme juif (et l’espérance chrétienne) : le temps n’est plus circulaire mais droit. L’Asie tout entière vit dans les projets alors que l’Europe met en ordre ses souvenirs….Ironie de l’Histoire : voila que cet Orient du monde, jadis trop immobile et trop sage pour se développer, nous arrache peu à peu des mains le gout de l’avenir –i.e. le legs judéo-chrétien de l’esperance.

Un seul exemple : si l’on quantifie en nombre de morts la violence guerrière, alors il faut se rendre à l’évidence : la décennie 2001-2011 aura été la moins meurtrière que le monde est connu depuis plus d’un siècle.

Cela veut dire qu’au sujet des guerres, ce que nous ressentons et qui alimente notre pessimisme, ne correspond pas à la réalité, mais que le ressenti l’emporte.

Depuis des lustres et des lustres, chaque génération a l’impression d’affronter des menaces, des dangers, des fatalités sans recours ni remèdes.