Le goût de l’avenir. Jean Claude Guillebaud. 2003

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Max Weber : la politique, c’est le goût de l’avenir.  A mes yeux, c’est vouloir gouverner l’avenir, refuser qu’il soit livré aux lois du hasard…

Ilya Prigogine : la grande bifurcation, combinaison de trois révolutions (économique, numérique et génétique) qui va bien au-delà d’un séisme comparable à celui des lumières, d’un basculement analogue à la renaissance européenne. Il n’hésite pas à comparer cette grande bifurcation à celle d’il y a douze mille ans, qui nous fit passer du paléolithique au néolithique.

La femme de Lot, transformé en statut de sel pour s’être coupablement retournée vers Sodome, femme pétrifié incarnant du même coup «  la vie figée par la fascination de l’ancien » .

Pierre Hassner : Le 11 septembre nous avait fait changer de paradigme dominant. Il était ruiné l’espoir de voir la modernité cheminer peu à peu vers l’utopie kantienne d’une paix perpétuelle qui, en dépit des tribulations et ressauts de l’actualité, finirait par naitre de la conjonction de la république participative, de l’état de droit et du principe fédéral. Il redevenait hors de portée ce règne annoncé du « doux commerce » grâce auquel la « marchandise » finirait par avoir raison de la violence et des passions humaines.

Pierre Dupuis « ne pas voir le mal pour ce qu’il est, c’est s’en rendre complice »

La démocratie moderne se veut résolument optimiste et pluraliste. Sa confiance affichée dans le progrès, son désir de bonheur terrestre et d’apaisement des mœurs, sa volonté de respecter la diversité des opinions et des croyances, tout cela lui interdit par principe de tenir un discourt autoritairement normatif. Elle ne professe pas la morale. Le silence désemparé qu’elle oppose aujourd’hui au resurgissement du mal trouve là son origine lointaine.

La plus belle réussite de la barbarie est de nous faire croire qu’elle n’existe pas – voire qu’elle est tout bonnement « une culture », comme on dit.

C’est au non-sens qu’il faut assimiler le mal afin de faire apparaitre que le contraire du mal n’est pas le bien mais le sens. Ainsi nous serait enfin permis de résister au mal sans avoir à subir la pesanteur d’un bien trop normatif dont nous n’acceptons plus l’autorité.

La priorité du juste et du raisonnable sur le bien est la matrice symbolique du régime libéral-démocratique. On préférera parler à la rigueur des biens, au pluriel…

L’Europe, dit-on, empêchera le retour à la guerre, elle évitera la déstabilisation monétaire .  L’unification du vieux continent est présentée comme un moyen de minimiser le mal et non plus réaliser un bien. La faible capacité mobilisatrice d’une telle démarche trouve là son origine.

Les media, internet et l’émergence d’une opinion globale : ces nouveaux modes d’élaboration et d’expression de l’opinion collective contribuent de façon presque automatique à un schématisme simplificateur.  La politique reprend à son compte la démagogie de la communication. Tout cela donne une prime au jugement à l’emporte-pièce plutôt qu’à l’analyse scrupuleuse ; privilégie l’invective plutôt que le débat…

Refuser la simplicité meurtrière du dualisme. La tolérance est la reconnaissance du droit aux idées et vérités contraires aux nôtres.

Une synthèse : la mutation historique et même anthropologique que nous sommes en train de vivre est exceptionnelle. Elle s’accompagne du resurgissement de certaines réalités que nous avions chassées de nos têtes : celle du mal, par exemple. Or, déshabitués de la philosophie morale, oublieux des expériences théologique, nous nous réfugions volontiers dans des postures défensives. La plus ordinaire consiste en un manichéisme réducteur : noir contre blanc, méchants contre gentils etc.  En dépits des apparences, ces dualismes équivalent à une forme d’immobilité mentale. Nous confondons la clameur des invectives avec l’audace de l’esprit.

Société schizophrène : La société exalte la transgression mais déplore l’absence de règles ; redoute la violence mais ironise sur la civilité ; exalte le libertinage mais criminalise la sexualité.

L’humanité de l’homme en général se fonde sur le concept de limite mais la réalisation de chaque homme en particulier passe par la transgression : c’est la limite qui fait l’homme mais c’est la transgression qui fait l’individu. Cela signifie qu’on ne peut renoncer ni à la limite ni à la transgression.

Pour la plupart des mythologies, des plus anciennes aux plus actuelles, le héros est celui qui désobéit.

Quant aux dix interdits du Décalogue et qui symbolise la plus essentielle de toutes les limites, leur formulation est à l’indicatif futur et non pas à l’impératif présent. Elle signale en creux l’éventualité toujours présente de leur transgression.

Diderot et les personnages du « bon sauvage » et de l’aumônier pudibond pourfendant l’hypocrisie de la société européenne. Tout à a sa volonté de célébrer la dimension paradisiaque d’une société sans tabous, Diderot oublie de mentionner plusieurs aspects moins séduisants de la société polynésienne (interdit sexuels frappant les femmes qui ont participer au culte des morts, séparation des sexes lors des repas, inégalité criante de la société tahitienne, châtiment des voleurs, sacrifices humains).  La fausseté des assertions de Diderot sera dénoncée par Bougainville lui-même.

Kant : mieux vaut la mort d’un homme que la corruption de tout un peuple.

L’autonomie individuelle. Absolue. Totale. C’est elle qui confère à notre modernité démocratique une supériorité morale sur toutes les civilisations qui l’ont précédée – ou sur celles qui l’entoure encore. La servitude du lien et du collectif est brisée. Là réside le trésor irremplaçable de la voie occidentale, celle-là même que nous opposons volontiers aux barbares pré-individualistes du dehors. Ou du sud. Mais nous déplorons simultanément la fameuse déchirure du lien social qui en résulte. L’individu contemporain est émancipé, mais orphelin. Enfin nous célébrons avec une ferveur singulière tout ce qui ressemble à un lien de substitution.

L’un des théoriciens extasiés du tribalisme urbain (fêtes, raves, tribus urbaines ; retrouvaille frénétique de l’individu avec le groupe qui ne se confondent pas avec le communautarisme religieux ou ethnique et sont plutôt un retour à un avant de l’individualisme), Michel Mafesoli, revendique l’archaïsme de ce qu’il appelle l’esthétique tribale postmoderne. Il y voit la preuve du caractère précaire, « passager, incertain, flottant » de l’individu autonome de la modernité. Cette dernière est condamné a faire un place de plus en plus grande à l’expression d’un vouloir vivre qui pousse tout un chacun à chercher l’intimité, voire la promiscuité avec l’autre.

Avec ses promesses eschatologiques, ses icones et ses rituels, le totalitarisme se présente comme un « religion laïque » qui transforme le peuple en une communauté de fidèles. L’individu est broyé, absorbé et annulé dans l’état. D’où la compacité des régimes totalitaires dans lesquels les hommes deviennent masse, dans lesquels leur singularité est dissoute et écrasée…..Ces souvenirs doivent nous servir de repère. S’il est une certitude que nous ne devrions jamais oublier, c’est donc bien celle-ci : notre refus définitif de ce type de cohésion sociale et de lien.

Paroles du Prophète : celui qui voudrait gagner le centre du paradis doit tenir à la communauté, car le démon est avec l’homme isolé, mais il s’écarte de deux hommes unis. Ajoutons qu’en arabe classique « individu » se dit fard, mot qui désigne aussi une chaussure dépareillée.

L’état nation (en Europe) cède la place à un projet européen qui, dans un premier temps, accélère la déliaison démocratique.  La nouvelle communauté en formation est conçue comme un ensemble d règle pragmatique, censée promouvoir une réalité postnationale décentrée et ouverte à la différence.  A l’appartenance clairement identifiable (du citoyen à la nation) se substituera une appartenance multiple, aux contours flous, à la fois régionale, nationale et continentale. Demain peut être, pour le moment c’est la déliaison qui l’emporte.  Cette déliaison par le haut est concomitante d’une déliaison par le bas, celle qui résulte d’une communautarisation progressive des sociétés modernes.

L’image du carreau cassé : si la vitre n’est pas remplacée rapidement, une seconde puis un troisième subiront le même sort. Pourquoi cela ? A cause d’un puissant effet symbolique : les carreaux cassés signaleront un lieu sans loi. Or un tel lieu n’est plus perçu comme un espace partagé et soumis à la responsabilité de chacun.

Lipovetsky décrivait l’avènement d’un hédonisme joyeux, l’émergence d’une éthique légère et pragmatique, ou précaution et règlementation viendrait remplacer l’interdit et le devoir. Fini la pesanteur de « l’obligation ». L’individu rendu à son innocence entend jouir de la vie sans autres limites que celles fixées par sa propre responsabilité ; ou à la rigueur celles fixées par une loi neutre, c’est-à-dire débarrassée de tout moralisme.

Apres le 11/09 G. Bush renouait avec « une culture de la victoire » dont les historiens constataient l’inexorable déclin depuis 40 ans. L’innocence retrouvée passait par une externalisation du mal ; laquelle justifiait l’esprit de croisade. Le mal n’était plus chez nous, il devait être exterminé.  Cette innocence sans cesse perdu mais toujours retrouvée correspond au thème baptiste du born again, de la chute suivie d’une rédemption et d’une seconde naissance, qui est au fondement même de l’Amérique. C’est la frontière américaine ou le limes romain, marquant les limites du monde moderne : le « sauvage » devait cesser d’exister.

Le mot « pénitentiel » désigne ces manuels du Moyen Age qui énumèrent une hiérarchie des pêchés avec, pour chacun, une échelle de pénitence.

On célèbre ici les stratégies de séduction, mais on criminalise le harcèlement ; on s’insurge contre la censure mais on judiciarise tout ce qui touche aux mœurs ; on érotise la société (via la publicité) mais on réprouve la prostitutionnos sociétés deviennent de plus en plus répressive, tout en se grisant de rhétoriques libertines.

Le ressort de l’engagement politique consiste précisément en un refus du destin et de la fatalité historique.

L’historien Jean Flori récuse l’interprétation rabâchée qui consiste à voir dans le monothéisme abrahamanique un facteur d’intolérance belliqueuse  qui aurait battu en brèche les doux polythéismes de jadis. L’ennui de cette thèse est qu’elle ne résiste pas à l’examen. Attila et Gengis Khan étaient-ils monothéistes ? Les cités grecques, incroyablement belliqueuses n’étaient-elles pas polythéistes.

L’idée d’un dieu vaincu et crucifié est étrangère aux mentalités des francs, des Burgondes ou des Wisigoths. En convertissant ces peuples, le christianisme lui-même se barbarise. Les guerriers sont mieux considérés qu’auparavant. Par voie de conséquence le message chrétien s’infléchit jusqu’à s’éloigner définitivement du pacifisme originel. Une aristocratie militaire émerge bientôt qui s’allie avec l’aristocratie religieuse des royaumes francs. Tout se met en place pour une alliance durable entre « le sabre et le goupillon ». Au X et XIème  siècle apparaitront le « saints militaires »…