Eloge de la dette, Nathalie Sarthou-Lajus, 2012

 

Une lecture philosophique valorise la dette comme paradigme du lien social, à côté de l’échange et du don.

Deux modèles de dons : une conception philosophique du don pur, inconditionnel et sans attente de retour et une conception dominante dans les sciences sociales qui comprend la possibilité d’un retour sans qu’il y ait obligation ou calcul d’une équivalence.

Pendant des millénaires s’endetter a donc signifié risquer de perdre sa liberté, pour un temps ou à jamais.

Ses effets immédiats furent de libérer des possibilités inédites d’émancipation mais aussi de précariser le lien social.

Le sacrifice du Christ – selon Nietzsche Dieu lui –même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se payant à lui-même, Dieu parvenant seul à libérer l’homme de ce qui pour l’homme même est devenu irrémissible, le créancier s’offrant pour son débiteurL’économie chrétienne du don serait en réalité une économie de la dette.

Le potlatch en Polynésie et la kula en Mélanésie, qui se présent comme des échanges de dons tout à fait distincts du troc. Ces échanges se dégagent de tout contexte utilitaire et ont un caractère essentiellement festif. La finalité de la transaction n’est pas la possession ou la consommation du bien, mais la transaction elle-même et le type de confrontation interpersonnelle qu’elle permet.[…] En apparence, le potlatch et la kula sont des prestations désintéressées et gratuites, mais en réalité, ils sont intéressés et obligatoire. Quand on ne peut pas rendre, on doit offrir tout de même un présent dans l’attente de s’acquitter de la dette. Le présent apaise le créancier mais ne libère pas le débiteur.

Une conception de la charité sous la forme de l’aumône  et du don unilatéral qui humilie le bénéficiaire.

L’économie primitive du type créancier-débiteur est en effet interprétée par Nietzsche comme fondateur du lien social. C’est le rapport premier de l’homme à l’homme, la première fois qu’il se mesure à l’autre.

Par rapport aux sociétés traditionnelles (où la dette pouvait être à vie ou passait de père en fils, où des codes d’équivalence complexe – parce que non écrit – sont à l’œuvre), le capitalisme se présente comme une libération du poids de la dette (par une limitation essentielle de ce qui est marchandisable, autrement dit du statut inaliénable de la personne).

L’homme a besoin pour se construire d’un creuset où il reçoit d’abord et où il donnera ensuite.

Le maitre n’exige pas que sa fortune lui soit rendue, il demande des comptes. Créanciers et débiteurs doivent rendre des comptes.

La dette sociale ne définit pas seulement les obligations de l’Etat à l’endroit des citoyens, mais ce que la société tout entière doit à chacun de ces membres.

La dette s’écarte peu à peu du devoir dans le prêt d’argent à intérêt où elle prend un sens économique spécifique et constitue un moyen pour le créancier de s’enrichir.

Nietzche : le concept moral essentiel de « faute » tire son origine de l’idée tout matérielle de « dette » (le terme allemand schuldig désigne à la fois « débiteur » et « coupable »).

La dette est une notion féconde parce qu’elle nous renvoie à l’ambivalence de tout lien humain : lien qui suppose l’entraide, la solidarité et la possibilité d’abus de pouvoir, négation de liberté et de dignité de l’autre.

La culpabilité marque l’émergence du sujet moral. Elle se mesure l’aune du développement de la conscience et suppose l’existence d’un agent moral responsable de ses actes et capable de répondre du tort causé à autrui.

La charité doit être prompte et secrète ou elle n’est pas.

Le pardon est un acte hors rétribution qui s’apparente plus à un acte de thérapie que de justice.