Comment Homo devint faber, Francois Sigaut, 2012

L’intelligence suppose l’outil aussi nécessairement que l’outil suppose l’intelligence.

Pour comprendre l’outil, il fallait donc retrouver les démarches et les circonstances de l’invention primitive. Pitt Rivers en propose un premier schéma. Il y a des singes qui savent se servir d’une pierre pour casser des noix. A l’usage, cette pierre se serait brisée, produisant des fragments plus ou moins tranchants…

Bergson imagina en effet qu’il y a avait chez l’homme une faculté supérieure l’intelligence, l’intuition, susceptible de donner un accès direct à la connaissance du réel. Il n’est pas facile de concevoir ce que Bergson entendait par là. Au risque de simplifier a l’excès, la conception de Bergson est a trois étages : au premier se trouve l’animal qui est guidé par son instinct. Au second se trouve l’homme guidé par son intelligence. Au troisième se trouve l’intuition qui est appelé a devenir la caractéristique des hommes du future.  [….] Pour Bergson, l’intelligence est née par et pour la manipulation des choses matérielles.

Pour Bergson, l’homo faber, c’était nous, les hommes actuels. Mais les préhistoriens (Leroi-Gourhan 1943) s’empressèrent de faire d’homo faber un hominien prédécesseur d’Homo sapiens. A l’intelligence que j’ai appelé intellectuelle (logique, rationnelle, abstraite) on opposait en effet une intelligence dite pratique ou sensori-motrice, observable chez les animaux supérieurs. Une intelligence pas vraiment intelligente, très convenable pour caractériser les opérations mentales inférieures associées à l’activité technique. Les intellectuels ont du mal a voir qu’il existe de l’intelligence dans les techniques… Leroi-Gourhan se corrigera 10 ans plus ans plus tard.

Anatomiquement parlant les sonorités que les hommes peuvent produire des sons en nombre illimité parce qu’elles constituent un continuum indéfini de timbres, de hauteurs, de durées. Or dans ce continuum, chaque langue parlée n’individualise en moyenne qu’une cinquantaine de sons, les phonèmes.

Il n’y a que deux espèces de primates régulièrement utilisatrice d’outils : les chimpanzes et les capucins. Chez les autres l’utilisation est soit exceptionnelle, soit en captivité.

Chez les chimpanzés ont a recensés 65 comportements culturels, c’est-à-dire transmis par l’apprentissage. Si on s’en tient aux actions réellement differentes (par exemple casser des noix, pêcher des termites), sans les variantes (en considerant identique le fait de casser des noix avec un percuteurs en bois ou en pierre par exemple), le nombre de comportements outillées ne dépasse guère la dizaine. Quelques soit son importance dans le monde animal, les comportements outillés restent l’exception, alors que chez l’homme c’est la règle.

Dans la mesure ou on est parvenu communiquer avec les singes, ce fut pour constater que « si les singes parlent, ils ne nous disent rien »

La théorie de l’esprit de David Premack : les animaux peuvent-ils prêter des intentions à leurs partenaires ? si l’on s’en tient à certain signes matériels alors tous les animaux ont une théorie de l’esprit (se faire attaquer, se faire séduire etc.). Si cela consiste a prêter a autrui un « moi », des états mentaux semblables aux miens, alors il s’agit d’autre chose, il s’agit de sympathie qui implique la conscience (car cela implique d’avoir soi-même conscience de ses propres états mentaux). La théorie de l’esprit est aujourd’hui délaissée. Comment savoir, lorsqu’un animal réagit à la présence d’un autre, si c’est parce qu’il lui prête des intentions ou s’il s’agit seulement d’actes reflexes. Il semble bien qu’en trente ans de recherches sur les primates, on ne soit pas arrivé à faire la distinction.

Il n’y a rien chez l’animal qui ressemble a un proto-langage, rien qui nous permettent d’imaginer ce qu’ont pu être les premiers langages chez les humains.

Nous n’avons pas trouvé de solutions au dilemme suivant : d’un côté des spécificités humaines avérées (la conscience, le langages…), mais dont l’origine est inexplicable parce qu’on en trouve pas trace chez l’animal, et de l’autre, des spécificités qui n’en sont pas vraiment (l’intelligence, la sociabilité…) et qui donc n’explique rien.

Je crois qu’avec ses notions de curiosité stimulante et d’ennui, Leroy a posé les bases d’une hypothèse qui n’a fait que prendre de l’intérêt avec le temps. La curiosité stimulante est la recherche du plaisir de la réussite, et l’ennui est l’effet de la privation durable de ce plaisir. L’ennui est la preuve par l’absence que l’exercice de l’intelligence s’accompagne d’un plaisir.  Pour que l’intelligence sorte des usages strictement limités qu’en font les animaux, il a fallut un motif puissant : quel autre que le plaisir ?

Pourquoi un cerveau plus volumineux ? On a supposé qu’a un certain moment de son évolution, notre ancêtre africain s’était mis à traquer le gibier à la course, des courses qui pouvaient se prolonger des heures, voire des jours ? d’où un échauffement intense du corps susceptible de détériorer les cellules cérébrales. Un cerveau plus gros aurait été une sorte d’assurance contre ce risque. Aussi hasardeuse que puisse paraitre cette hypothèse, c’est la seule a ma connaissance qui ne fasse pas intervenir des causes finales pour expliquer le volume exceptionnel du cerveau humain.

En ce qui concerne le plaisir de la réussite, une part de l’explication est certainement génétique.  La joie de la réussite chez l’enfant se manifeste de façon trop précoce, trop vigoureuse pour qu’on puisse douter de son caractère inné dans l’espèce humaine. On peut donc faire l’hypothèse d’une mutation génétique, finalement sélectionnée car générant à la fois du plaisir pour soi mais aussi la reconnaissance par d’autres (expérience partagée avec autrui qui génère une nouvelle sorte de lien social).

La partage des expériences permet de créer de nouveaux liens sociaux (développer un sens commun) plus durables que ceux qui procèdent de la seule physiologie (sexualité…) qui donne aux groupements humains une stabilité, solidité et flexibilité inconnues dans le monde animal. Le plaisir pour chaque membre d’exister pour les autres, d’exister comme les autres et pas seulement comme objet, fut-ce comme objet d’affection. C’est là l’avantage sélectif propre du plaisir de la réussite.

L’échange et l’entraide sont deux catégories de comportement animal susceptible de conduire au développement de structures sociales durables ou plus complexes que celle qui procèdent de la sexualité. L’échange implique qu’une chose produite par certains individus soit utilisés par d’autres, l’entraide implique que des individus différents se livrent ensemble à des activités semblables (les lapins s’entraident, ils n’échangent  pas). L’échange est développée chez les espèces ovipares (insectes, oiseaux) sans doute parce qu’il trouve son origine dans les comportements de nidification et de nourrissages impliqué par leur mode de reproduction. Chez les mammifères, la gestation et l’allaitement remplace la nidification, l’échange perd l’essentiel de son importance, ne laissant que l’entraide comme principal lien social.

« La société primitive est indivisée : Hors celle qui relève des sexes, il n’y a en effet dans la société primitive aucune division du travail : les hommes doivent tous faire ce que tout les hommes doivent savoir faire, les femmes savent accomplir les taches que doit accomplir toute femme. » Pierre Clastres. Ce tableau peu paraitre trop simple…l’idée est malgré tout essentielle : l’hétéro praxie serait apparue entre les hommes et les femmes. Les humains n’ont pas inventé l’hétéropraxie sur le mode eusocial (ie. fertile et non fertile) classique, ils l’ont réinventée sur une base nouvelle, inconnue ailleurs dans le monde animal, qui est la différence des sexes.