Six années qui ont changé le monde – Hélène Carrère d’Encausse – 2015

Le putsch. 19 Aout 1991.

Comment ne pas songer au précédent de Khrouchtchev, écarté du pouvoir en 1964 par un putsch « pacifique » ?  Entre 1964 et 1991, il y avait une différence considérable : la perestroika avait libéré la parole. Les putschistes savaient que la peur n’avait plus la même emprise sur les foules.

Dans la soirée, les membres du G.K.Tchepe (comité des putchistes) tiennent une conférence de presse destinée avant tout aux journalistes étrangers. Le ton des orateurs y est ferme, solennel, mais ne convainc pas.

Etrange putsch, en vérité, qui témoigne d’un certain amateurisme. Un matériel militaire considérable est pourtant déployé à Moscou, mais les frontières restent ouvertes ; le téléphone fonctionne et nulle arrestation n’est signalée ; la population commence à se rassembler et à ériger des barricades.

Gorbatchev est-il la victime du putsch ou son complice ? Après tout, c’est lui qui a installé au pouvoir les hommes du G.K.Tchepe et refusé d’entendre les avertissements prodigués par ses proches et Eltsine. Nombre de ses compatriotes ont fini par penser que probablement Gorbatchev savait et qu’il préféra se taire pour ensuite tirer parti du putsch, que celui-ci fut réussi ou manqué. Sa légitimité s’en trouva ébranlé.

Gorbatchev est en vacances à Foros, Crimée.  Une délégation du G.K.tchepe le prie de signer sur-le- champ le décret proclamant l’état d’urgence. Gorbatchev s’y refuse, tempête, exige des explications et n’obtient que des réponses confuses et contradictoires.  Les conjurés du Kremlin cherchent d’autres moyens de pression. Militaires d’abord : il faut que Gorbatchev comprenne qu’il est prisonnier. Des navires de guerre ferment la baie de Foros. En même temps Gorbatchev apprend par la BBC que les putschistes ont invoqué son état de santé déficient. Dès lors, il se force à apparaitre au balcon, à faire des promenades dans le parc dans l’espoir que quelques curieux l’aperçoivent et transmettent la nouvelle que le président est en parfaite santé.

Quand la télévision se remet à fonctionner, Gorbatchev constate que, dans les républiques, nul ne semble s’inquiéter ou évoquer un quelconque putsch.

Apres 73 heures de captivité, c’est Boris Eltsine, son adversaire de toujours, qui réussi à le joindre par téléphone ; il lui dit qu’il contrôle la situation et qu’il lui envoie une délégation russe – et non soviétique. A son retour a Moscou, il annonce «  je suis revenu de Foros dans un autre pays et, moi-même, je ne suis plus celui que j’étais… ».

Le putsch n’a pas pris Eltsine au dépourvu. Il entrevoyait de longue date qu’un tel complot serait un jour organisé. En janvier 1991, l’opération militaire contre la Lituanie lui avait semblé être un coup d’essai….Il avait élaboré avec son équipe militaire un plan de résistance, dit « Plan X ».

Une division spéciale du KGB, le Commando Alpha, très actif durant la guerre à Kaboul, est chargé de surveiller et d’arrêter le président russe.  L’arrivée tardive du Commando à la datcha du président, après son départ par la route, est le signe d’un certain désordre dans le camp des putschistes.  Si la division Alpha avait eu des instructions claires, elle eut pu réaliser un magnifique coup de filet.

Eltsine sort de la Maison Blanche (la maison de Soviets, aux murs de marbre blanc), grimpe sur un char arrêté là et harangue la foule, l’appelant à défendre la liberté. Le pays a trouvé son chef.

Eltsine savait qu’il pouvait être arrêté et il conclut à la nécessité de prévoir une relève pour assurer la continuité du pouvoir s’il en était un jour empêché. Deux gouvernements alternatifs sont prévus. Un gouvernement en exil doit être installé à Paris sous l’autorité du Ministre des Affaires Etrangère. L’autre doit fonctionner sur le sol russe, à Sverdlovsk, qui serait un « gouvernement de rechange ».

Le putsch est terminé trois jours après avoir commencé et les putschistes essayent de s’en tirer au mieux et rejoindre le camp adverse.  L’amnistie proposée aux militaires et collaborateurs des ministères qui ont suivi les ordres de leurs chefs contribuera à rallier des troupes à Eltsine.

Le 22 Aout fut une journée russe ou toutes les décisions furent prises par le président et le peuple russe. Interdictions des parties politiques au sein des armées, le drapeau historique de la Russie devient le drapeau officiel de la fédération russe. La Russie historique était de retour.  Le 23 Aout Eltsine suspend l’activité du Parti Communiste de Russie sur le territoire russe et le 24 il met sous séquestre les ressources financières du Parti et les archives du KGB.

Gorbatchev ne s’avoue pas vaincu : il prépare sa revanche, un traité d’Union, planche de salut pour l’URSS. Mais les obstacles sont à Moscou et en Ukraine.  Kravtchouk (président ukrainien) marque sans cesse sa différence : il s’est emparé des armes nucléaires et considère le Donbass et la Crimée sont à lui. Le problème ressurgira un quart de siècle plus tard…Eltsine craint dès cette époque une rupture de l’Ukraine avec l’Union et un glissement de la république vers le monde occidental.