Ce que l’art préhistorique dit de nos origines – Emmanuel Guy – 2017

 

 

Plus un art est mimétique, moins il est, en quelque sorte, symbolique. La prédominance de représentations imaginaires dans l’art des sociétés sans écriture s’explique par sa référence au surnaturel. Il s’agit moins de représenter le visible que de donner corps à des esprits. En cela, le traitement résolument ‘terrestre’ (exact) des animaux dans l’art paléolithique le différencie de la plupart des productions iconographiques des sociétés traditionnelles extra- européennes

La volonté de ressemblance renvoie à un désir d’appropriation du réel et à l’affirmation du pouvoir des hommes sur le monde et sur les autres hommes. Il y a une dimension éminemment politique caractérisé par le prestige qu’en tire l’auteur et/ou le commanditaire.

L’illusionnisme paléolithique pourrait avoir eu pour fonction de célébrer le pouvoir d’une minorité sociale dominante.

L’illusionnisme et le savoir-faire qu’il exige constituent une sorte de valeur ajoutée qui dépasse la stricte nécessité religieuse ou rituelle. Il démontre une forme de spécialisation. C’est donc la discrimination par le talent individuel qui donne au naturalisme artistique sa valeur foncièrement inégalitaire. Un effet de prodigue qui devait être plus grand encore au temps de Chauvet.

Dans les sociétés égalitaires (aborigènes, bushmen) le partage du gibier est la règle et le sentiment de propriété inexistant. Ce type de société n’empêche pas certains individus de se différencier en fonction de telle ou telle aptitude particulière. Mais leur influence est imitée et n’est pas a même de rompre l’unité sociale.

Dernier maximum glacière 22-18.000 BP et réchauffement généralisé vers 10.000 BC. Le climat paléolithique était beaucoup plus froid – environ 6 à 11°C inférieures : temps sec, peu de précipitation et ensoleillé.

L’archéologie fait généralement remonté l’apparition du langage articulé à l’acheuléen, soit il y a 1.7 million d’années.

Paléolithique Inférieur : 2.9M à 300,000BC ; Paléolithique Moyen : 300,000 à 30,000 ; Paléolithique Supérieur : 30,000 à 12,000BC

 

Aurignacien 35-28,000
Gravettien 28-22,000
Solutréen 22-19,000
Magdalénien 19-10,000

 

Les premières manifestations graphiques sont africaines (75,000BP a Blombos, Afrique du Sud). La figuration nait plus tard (40,000BP) dans le monder  et avec les premiers sapiens en Europe.

Les humains sont rarement représentés dans l’art paléolithique et sont excessivement schematiques, contrairement aux animaux. On trouve aussi des statuettes de femmes (mais rien de végétales, pas de milieu naturel)

Des explications ont été avancées : l’art pour l’art, un passe-temps, un penchant pour le beau ; le totémisme comme une forme de religion (filiation ancestrale entre un clan et une espèce végétale ou animale) ; la magie de la chasse (par l’abbé Henri Breuil, pour tuer symboliquement les animaux dans le cadre de cérémonies propitiatoires destinées à assurer au groupe une chasse fructueuse  (mais les restes de consommation retrouvés dans les grottes ne sont pas les animaux représentés) ; approche structural (Leroi-Gourhan) couple et opposition binaire des animaux – les animaux ont un sens (ils ne sont pas disposés au hasard) ; l’œuvre de chamane (Lewis-Williams, Clottes) pour communiquer avec les forces supérieures, des visions favorisées par la transe et l’absorption de substances hallucinogènes ; affirmation des intérêts économico-politique d’une élite (Guy, l’objet du livre)

D’un cote, milieu pauvre et communisme primitif, de l’autre, milieu riche et capitalisme primitif. Les chasseurs des milieux pauvres ont une forte mobilité. Ce sont eux les vrais nomades.

L’abondance saisonnière de ressources et la maitrise des techniques de conservation alimentaire (séchage, congélation…) seraient donc les deux conditions essentielles à l’apparition des inégalités chez les chasseurs-cueilleurs.

La spécialisation artisanale est toujours le signe d’une maitrise du stockage. L’échange produit alimentaire contre produits manufacturés (perles, vases, pierres sculptées…) ne peut concerner que des biens aptes à se conserver sur de longue distance. Sur la cote Nord-Ouest, les sculptures, peintures et autres productions artistiques étaient réalisés par des spécialistes. Les secrets de fabrication étaient jalousement gardés. Le savoir  se transmettait par héritage, le plus souvent de père en fils. Les artistes appartenaient à une caste contrôlant les activités rituelles, le permettant une mainmise sur le pouvoir.

La supposée non-complexité des sociétés non agricoles et plus particulièrement des sociétés paléolithique repose bien d’avantage sur un récit préétabli que sur des données objectives.

Certaines tombes plus riches que d’autres soulignent encore davantage la question du statut social des défunts.

30,000BC des résidus d’amidon ont été détectés sur des galets qui servaient peut être a moudre différents type de végétaux. L’un de ces sites était exclusivement occupé à la belle saison, un site possiblement dédié à la récolte et la transformation de plantes sauvages.  Il y avait probablement stockage car on ne fait pas de farine avec quelques graines.

L’hypothèse d’une exploitation des côtes au paléolithique récent semble hautement plausible. La remonté du niveau marin a affecté le littoral européen.  En France, les gisements les plus proches du littoral se trouvaient en fait à plus de 100 kilomètres de la mer à l’époque. Ce qui pourrait expliquer la rareté des indices d’occupation côtière. En cantabrique, les sites les plus proches se trouve à moins de 15km du rivage. Or on trouve sur cette côte de nombreuses traces d’occupation. La densité des sites ornés pourraient très bien être en lien avec une exploitation des ressources marines.

La fabrication d’armes en os de cétacé, très prisées et ayant circulées très loin à l’intérieur des terres,  tendrait donc à indiquer que la société magdalénienne conférait à l’armement une valeur supérieure. Une telle valorisation parait compatible  avec une organisation sociale reposant sur le pouvoir et la compétition territoriale (le commerce et la division du travail – ceux fabriquant les armes devant être nourri par les autres).

Le Jomon (Japon, 15,000BC) et la fabrication de poteries dans un contexte dépourvu d’agriculture (l’essentiel de l’alimentation vient de la mer). De façon similaire, les conditions étaient peut être aussi réunies pour l’existence qu’une économie maritime à stockage dès la magdalénien.

35,000BC Cette variabilité de la dextérité dans la taille du silex en fonction de l’âge et donc du niveau d’apprentissage des individus est observable dans les gisements ou se côtoient souvent des réalisations de facture inégale.

La mise en œuvre de nouvelles stratégies de subsistance dès l’arrivée de Sapiens pourrait signifier une appropriation des territoires les plus riches en ressources par des familles ou des lignages. Plausible mais difficilement démontrable…

La rareté de l’inhumation constitue manifestement une réalité archéologique. L’explication le plus plausible est que certaines personnes ont été inhumées, d’autres non.

La richesse du matériel funéraire de Sungir (26,000BC) trahit la probabilité de statuts sociaux différenciés parmi les chasseurs-cueilleurs.

Ce désir de personnalisation des ornements dédiés aux enfants (réduction des parures…) parait témoigner d’un souci de distinction d’autant plus frappant qu’il concerne les individus particulièrement jeunes (4 ans pour l’enfant de la Madeleine – 10-12,000BC)

L’affection parentale peut expliquer certain cas, elle perd de la vraisemblance face à la débauche d’ostentation et plus encore au caractère guerrier des biens rencontrés dans certaines tombes. Toute porte à croire que le traitement funéraire accordé à ces enfants pourrait résulter de statuts sociaux acquis par droit de naissance.

La présence fréquente d’empreinte de pas d’enfants dans les grottes ornés (d’autant plus importante que les empreintes conservées sont rares). Cela pourrait témoigner de la transmission  du savoir mythique et des privilèges sociaux dévolus aux héritiers dans les familles nobles.

Grace au stockage, des familles ou des clans vivant dans des régions favorables produisent des excédents alimentaires, soit de la richesse et donc des inégalités. Pour légitimer leur mainmise territoriale, ils invoquent une origine mythique. S’ensuit une production d’image et d’objet de prestiges pour justifier leur rang social. S’ensuivent également des rites funéraires destinés à sacraliser le lignage. Tout cela expliquant pourquoi ce sont les sites des régions les plus riches qui contiennent des œuvres d’art et pourquoi ce sont aussi les mêmes qui contiennent des restes humains.

Un site d’agrégation est un lieu prédéfini dans lequel les fractions d’un même groupe ethnique se réunissent pour échanger des matières premières et célébrer des alliances indispensables à leur survie.  L’agrégation est une réponse biologique et culturelle à la dispersion nécessaire des petites unités nomades dans des milieux qui n’autorisent pas d’autres choix.  Ceci est (en partie) remis en question par l’abondance de ressources dans certaines régions qui permettait d’y vive en permanence.

Il n’y a rien de surprenant à ce que des sites richement ornés aient pu servir d’habitat, mais également de lieu de réception dans le cadre de cérémonies rituelles, permettant à l’élite d’exhiber sa puissance. On sait que de nombreux sites ornés étaient durablement habités.

L’association d’œuvres d’art et d’armes supposées prestigieuses (parfois arborant les mêmes motifs) dans les habitats sanctuaires semble en fait se répéter dans de nombreux sites.

La modification post-mortem d’ossements humains (décarnation, cranes aménagé en coupelle…) est un phénomène qui semble donc avoir largement traversé les époques et les régions.  Soit elle relève de pratiques cannibales, soit d’un rite funéraire. La très nette préférence pour les parties crâniennes n’évoque pas un comportement  anthropophage.

Plusieurs bifaces acheuléens (600-200 ,000BC) ont été retrouvés dans des sites occupés au gravettien (et parfois associés au mobilier funéraire). Simple curiosité innocente pour des objets rares ou volonté de conserver des objets dont l’ancienneté conférait peut être du prestige à son détenteur ? On ne le saura jamais mais la détention a pu elle aussi participer de l’affirmation d’un lien privilégié avec des êtres primordiaux. D’autant qu’ils sont toujours associés, à notre connaissance, à des habitats ornés et/ou à un riche mobilier artistique.

Si l’on admet l’existence possible d’une noblesse paléolithique, se pourrait-il que les animaux peints dans les grottes aient servi d’emblème totémique ? Ce n’est pas invraisemblable.  Les humains sont rares et c’est sans doute parce que ces derniers sont incarnés par des animaux.

L’un des traits caractéristiques de l’art des grottes est l’omniprésence des animaux. Les humains y sont pratiquement absents. La thématique animale est aussi l’un des thèmes de prédilection de l’héraldique féodale. Il n’existe aucun paysage, ni arbres, ni ciel, ni étoiles.

Uniformité des représentations paléolithiques, à commencer par les venus dont on a mentionné la spectaculaire dispersion depuis l’atlantique jusqu’à l’Oural. Notre hypothèse est que cette stéréotypie est liée à la fonction emblématique des figures pariétales. Une unité visuelle qui sert à la reconnaissance de l’élite et de ses statuts sociaux. La transformation ne pouvait se faire que de façon excessivement graduelle, afin de ne pas compromettre  la lisibilité. Ceci explique la persistance millénaire de procédés stylistiques malgré un environnement culturel transformé. Cette stabilité des conventions stylistiques suggère de façon probante qu’un enseignement artistique était vraisemblablement dispensé. Il convient en effet de s’interroger sur la finalité réelle des pierres gravées découvertes par centaines, parfois par milliers. Ces témoignages pourraient s’interpréter comme des exercices de débutants.

De la même manière que l’animation (des images) reste limitée à un rôle supplétif […] la symétrie parait avoir joué un rôle primordial.

La grotte a pu symboliser tout à la fois le cœur et l’origine sacrée du territoire familial. La répartition pariétal semble trahir une volonté de marquer les esprits, conforme aux stratégies de prestige et distinction employée par la noblesse afin d’asseoir sa domination. Les artistes ont pu remplacer les grottes par des rochers extérieur, ce qui montre que, bien plus que le milieu sous terrain, c’est le territoire qui est au centre de la problématique artistique paléolithique.

A partir de 18,000BC (Lascaux), l’art paléolithique manifeste des préoccupations descriptives nouvelles. La période qui précède est marquée au par le schématisme (simple silhouette, peu de détails, expression très géométrique) : La vraisemblance est très secondaire. Apres 18,000BC, les détails anatomiques sont plus nombreux (la ‘réserve’ est un espace vierge entre arrière-plan et avant-plan pour suggérer l’éloignement, la perspective)

Des conditions de vie plus difficiles conduisent les groupes humains a des échanges accrus, favorisant la diffusion à longue distance des savoirs. A l’inverse, dans un milieu naturel riche à densité de population élevée, les réseaux d’échange sont plus réduits. Une diminution des richesses peut conduire à une perte d’influence des pouvoirs locaux, obligeant à une plus grande coopération. Sous la pression environnementale, les lignages nobles auraient été contraints d’élargir leurs réseaux et établir de nouvelles alliances. Cette extension a pu favoriser l’expansion des symboles figuratifs, a fortiori si ces derniers avaient fonction de blasons et d’emblèmes familiaux.

L’âge obtenu à Qurta (Egypte) correspond exactement a celui de cette tradition picturale européenne (Style gravetto-solutréen de la vallée de Coa) . La probabilité d’une convergence fortuite ne peut être envisagée comme une réponse satisfaisante. Tout laisse à penser que les liens stylistiques entre Qurta et l’art paléolithique européen sont bien d’origine culturelle.  Cette origine européenne probable fait écho aux discussions sur l’émergence « soudaine de la culture ibéro-maurassienne du XX millénaire BP (tradition qui n’offre pas de continuité évidente avec la culture locale antérieur).

Pourquoi l’art pariétal disparait-il définitivement entre 13-12.000 BP, après avoir perduré 25000 ans ? On voit ensuite apparaitre en lieu et place de l’art animalier magdalenien, une vaste production de galets gravés ou peints de motifs abstraits. Le réchauffement climatique (moins de steppe, plus de forêts, fin des grands troupeaux d’ongulés des pays froids, remonté des mers et perte de millier de kilomètres carrées de rivage…) a forcé les chasseurs/cueilleurs à adapter leur pratique de chasse et leur équipement, mais pourquoi abandonne l’art pariétal, les croyances et les pratiques rituelles ?  Ce sont les zones privilégiés de pêche et chasse qui ont fait la gloire et la richesse des familles ancestrales qui auraient été bouleversé. De nouvelles zones d’exploitation aurait été délimité, plus restreintes et différentes du passé.

L’idée que les espèces animales symboliseraient des groupes humains revient de façon cyclique et aurait pu servir de règles aux alliances matrimoniales entre clans (Totémisme et organisation clanique – le groupe de l’ours ne se marie pas dans son groupe mais dans celui de l’aigle, prohibition alimentaire lié au groupe etc. Cote Nord-Ouest).

Comme pour les aborigènes, le manque d’innovation paléolithique serait le signe d’une organisation sociale égalitaire qui limiterait structurellement la productivité et l’accumulation de richesse ( le gibier n’est pas la propriété du chasseur mais des beaux-parents).  Or  puisque la spécialisation est la seule condition possible de l’existence de l’art pariétal, elle trahit aussi l’existence probable de discriminations sociales au paléolithique récent: le développement technique est modeste, l’art figuratif est en revanche d’une très haute qualification.  La figuration n’est pas une activité directement liée à la survie des populations : se pourrait-il que cet apprentissage du dessin ait constitué un investissement en pure perte ? Ceux qui les possédaient bénéficiaient d’un statut social supérieur.

L’hypothèse inégalitaire (captation des territoires et richesse par une minorité) permet de créer du lien entres de phénomènes  distincts : région de biomasse favorable et répartition des sites d’arts et sépultures ; disparition du pariétal au moment où le dégel est à son comble ; restes humains fréquent dans les grottes ornées ; écoles artistiques qui ont durée des millénaires et qui ont pu trouver leur justification dans la transmission  des statuts et privilèges sociaux.

Il y a 35,000 ans, notre hypothèse est que l’on a vu la mise en œuvre d’une économie de subsistance différente, fondée pour la première fois sur la production d’excédents.  La profusion des signes visuels servait alors de symbolique pour justifier cette appropriation. Des armes plus élaborés permettent un meilleur rendement de la chasse pour Sapiens (Neanderthal devait chasser plus souvent en groupe) et sont peut-être la conséquence technique d’une volonté d’appropriation individuelle (ou plus restrictives) des ressources de chasse.

Si les humains sont absents c’est parce qu’ils sont incarnés dans les espèces animales.

Cauvin : l’origine du Néolithique n’est pas une réponse aux changements climatiques mais le signe de l’émergence d’une nouvelle religion,  la naissance des divinités, avec l’apparition de statuettes de femmes en pierre (les déesses mères). Le taureau serait lui une divinité masculine subordonnée à la déesse mère.

L’ethnologie montre que l’absence de statuts sociaux différenciés entraine une absence de division sociale du travail. La conséquence est que le développement technique est extrêmement faible. Dans ces petits groupes tout est fait pour perpétuer le mode de vie ancestral du groupe. Dans ces petits, le progrès n’existe pas parce qu’ils le refusent pour perpétuer l’unité et les intérêts supérieur du groupe.  L’art aborigène n’a pas changé depuis 40,000 ans, les changements qui existent dans l’art pariétal paraissent davantage l’indice d’un régime d’historicité propre aux sociétés inégalitaires.

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