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Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux – Frans De Waal (2017)

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La perspective d’une récompense n’avait rien à voir (avec le comportement du chat). La présence d’une personne amicale était le seul élément nécessaire pour provoquer le frottement de flanc, qui est le geste de tous les félins pour dire bonjour et faire la cour.

Les grands singes et les humains n’ont pas eu assez de temps pour produire indépendamment des comportements d’une ressemblance frappante, comme s’embrasser sur la bouche ou respirer bruyamment quand on les chatouille. [Il y a là] des connections évolutives évidentes.

Je n’étais pas convaincu que le comportement animal put être réduit à une histoire d’incitations. Cette théorie présentait les animaux comme passifs, alors que je les voyais chercher, vouloir et lutter. Les behavioristes ont complètement occultés les inclinations propres aux espèces (le lapin ne rapportera jamais une balle, peu importe le nombre de balles que vous lui jetterez).

Les mouettes tridactyles nichent sur d’étroites aspérités des parois de falaise pour dissuader les prédateurs. Ces oiseaux lancent rarement des cris d’alarmes et ne défendent pas leur nid – ce n’est pas nécessaire. Le plus étonnant est qu’elles ne reconnaissent pas leurs petits et ne font pas la différence avec un étranger : les oisillons normalement ne peuvent pas bouger du nid. En revanche, les mouettes qui nichent au sol, et dont les oisillons circulent aux alentours après l’éclosion, reconnaissent leurs petits en quelques jours et n’hésitent pas à expulser les intrus.

Chez les espèces de rongeurs a promiscuité sexuelle, les males s’orientent plus facilement dans les labyrinthes que les femelles, alors que chez les rongeurs monogames il n’y a aucune différence entre les sexes (car les mâles et les femelles occupent le même territoire et ont acquis le même talent pour apprendre à se repérer dans l’espace).

De nombreux laboratoires maintiennent leurs animaux à 85% de leur poids normal pour être certain qu’ils seront motivés par la nourriture. Il est curieux de supposer qu’un estomac vide favorise l’apprentissage.

Puisque la musculature faciale des hommes et des chimpanzés est pratiquement identique, le rire, le sourire et la moue des deux espèces doivent surement remonter à un ancêtre commun. La compréhension de ce parallèle en anatomie et comportement a été un grand pas en avant.

Je n’ai rien contre l’anecdote mais je la considère toujours comme un point de départ pour la recherche, jamais comme un aboutissement.  « Le pluriel d’anecdote n’est pas données »

Hans le malin – un cheval qui semblait savoir compter mais qui en réalité était sensible aux signaux que son propriétaire lui envoyait sans intention (notamment la position du chapeau de son propriétaire qui relevait la tête lorsque le cheval atteignait le chiffre voulu).

Le lavage des patates douces par de macaques japonais a été la première preuve de culture animale. Au départ la tradition de lavage s’est diffusée chez les singes du même âge, mais aujourd’hui elle se transmet d’une génération à l’autre, de mère à enfant.

Je ne peux que m’étonner, je le répète, du décalage entre conviction et expertise.

Les chimpanzés tentent de comprendre l’ordre des évènements : ils cherchent une logique fondée sur la façon dont ils pensent que le monde fonctionne, ils remplissent les blancs (lorsqu’ils participent à une expérimentation dont une partie ne leur est pas accessible).

Il n’est pas rare qu’une dispute d’enfants dégénère en conflit d’adultes. Les deux mères se toisaient nerveusement tout en observant la scène. L’une d’elle a remarqué la femelle alpha assoupi non loin de là et est allé lui tapoter le flanc. La mère lui a montré la querelle en balançant le bras dans cette direction. Mama a fait un pas en avant avec un grondement menaçant. Son autorité était telle que les jeunes se sont tus. La mère avait trouvé une solution rapide et efficace à son problème.

L’altruisme chez les chimpanzés : de jeunes femelles vont chercher de l’eau ou des fruits pour une femelle plus âgée.

La reconnaissance des visages, a conclu la science, est une compétence cognitive spécialisée des primates. Ensuite on à découvert la reconnaissance des visages chez les corbeaux, les moutons et même les guêpes (les guêpes qui vivent dans des colonies hiérarchiques reconnaissent les marques faciales des individus – celles dont la vie sociale est moins différenciée ne possèdent la reconnaissance des visages – la cognition dépend de l’écologie)

Lorenz était tellement persuadé de l’aptitude à la rancune des corbeaux qu’il se déguisait chaque fois qu’il devait capturer et baguer ses choucas. De toute évidence ils sont capables de différencier les individus.

Les scientifiques ont situé l’aptitude des moutons à reconnaitre les visages au même niveau que celle des primates, et jugé qu’un troupeau soit en fait très différencié. Mêler des troupeaux, comme on le fait parfois, doit causer plus de stress que nous le pensions.

La science de l’évolution distingue l’homologie (les traits dérivés d’un ancêtre commun dans deux espèces – la main et l’aile de la chauve-souris) et l’analogie (les traits similaires que l’évolution fait apparaitre indépendamment dans les deux espèces – l’aile de la chauve-souris et celle de la libellule). La sensibilité aux visages est apparue indépendamment chez les guêpes et chez les primates (deux espèces dont les cerveaux diffèrent fondamentalement, celui de la guêpe étant constitué de minuscules ganglions nerveux).

Pour se servir de leurs outils, les chimpanzés doivent anticiper et planifier plusieurs étapes, ce qui correspond au type d’organisation des activités souvent soulignées chez nos ancêtres humains. Les outils peuvent paraitre primitifs (pierres et bâtons) mais l’usage qu’ils en font est extrêmement avancé. Les chimpanzés sauvages utilisent 15 à 25 outils différents par communautés (bâton pointu pour chasser, ouverture de noix avec pierre, bâton collecteur pour récupérer le miel, cuillères en écorce pour ramasser le miel…). L’usage d’outils existe chez les bonobos, le gorille ou l’orang-outan mais les observations sont rares : il n’est courant que chez les chimpanzés.

On a mené des fouilles sur un site de technologie lithique de percussion en Côte d’Ivoire : il est certain que les chimpanzés cassent de noix depuis au moins 4000 ans. Cette découverte avait abouti à l’idée d’une culture lithique commune aux humains et grands singes…mais on a découvert la même pratique chez les singes capucins (séparé de l’ordre des primates il y a 30 ou 40M d’année). Un cas possible d’analogie…

Sur l’ile de Piak Nam Yai, au large des côtes thaïlandaises, Michael Gumert a trouvé une population entière de macaques à longue queue utilisant des outils de pierre pour écraser les huitres et déloger les coquillages des rochers.

Les corbeaux de Nouvelle-Calédonie modifient spontanément des branches pour obtenir un petit crochet en bois permettant de pêcher les larves dans les fissures des arbres.

Confirmant le dicton « la nécessité est mère de l’invention » ainsi que l’histoire d’Esope, les corbeaux ont réussi le test du ver flottant en élevant le niveau de l’eau dans le tube grâce à des cailloux.

Taylor  essaie des tests comportant des étapes encore plus nombreuses, et les corbeaux relèvent le défi (et ils font infiniment mieux que les singes qui ont du mal avec les taches à étapes multiples).

Il est aujourd’hui admis que le langage n’est pas la matière de la pensée, même s’il assiste la réflexion humaine en lui offrant des catégories et des concepts. Mais nous n’avons vraiment besoin du langage pour penser (les enfants préverbaux pensent…)

La communication animal n’est ni symbolique, ni infiniment flexible comme le langage. Elle reste presque entièrement dans l’ici et maintenant. Un chimpanzé peut détecter des émotions dans une situation précise mais il ne peut pas communiquer la moindre information sur des évènements décalés dans l’espace ou dans le temps. Un chimpanzé n’a aucun moyen d’expliquer après coup comment il a été blessé.  Si son agresseur passe par là et qu’il lui hurle dessus, les autres pourront déduire le lien entre son comportement et la blessure, mais ce n’est possible qu’en présence du rival.

On a fait récemment une découverte : les expérimentateurs masculins – pas les femmes – stressent tellement les souris que cela influe sur leurs réactions. Mettre dans la pièce un t-shirt porté par un homme produit le même effet, ce qui suggère l’importance de l’odorat.  Les détails méthodologiques sont beaucoup plus importants que nous ne voulons l’admettre.

Lolita (une chimpanzé) a montré qu’elle comprenait que je trouverais son nouveau-né plus intéressant de face que de dos. Adopter la perspective visuelle de quelqu’un d’autre, c’est faire un pas de géant dans l’évolution sociale.

Cultures animales : lavage de patates douces chez les macaques, cassage de noix chez les chimpanzés,  chasse au filet de bulles chez les baleines à bosses.

Une femelle chimpanzé a été la première à s’introduire un brin d’herbe dans l’oreille, le laissant dépasser quand elle circulait et toilettait les autres. Au fils des ans, d’autres chimpanzés ont suivi son exemple, et plusieurs ont adopté le même nouveau look. Les modes vont et viennent chez les chimpanzés comme chez les humains. Selon moi, l’apprentissage social des primates prend racine dans un désir d’appartenance, un conformisme qui nait du désir d’agir comme les autres et d’être parfaitement intégré.

Cela exige de voir dans la cognition un phénomène biologique comme un autre. Si ces caractéristiques de base dérivent  graduellement de la descendance avec modification, toute idée de bond, de frontière et d’étincelle est exclue.

Le principe de base est un paradoxe : la force est une faiblesse. L’acteur le plus puissant est le moins attractif pour une alliance politique, car il n’a pas vraiment besoin des autres. Il estime que leur soutien va de soi et les traite sans égards.

D’une chimpanzé qui aide sa partenaire : pourquoi a-t-elle travaillé si dure pour un objectif qui l’intéresse si peu ? la réponse est vraisemblablement la réciprocité. Ces deux chimpanzés se connaissent, il est probable qu’elles vivent ensemble, donc chaque coup de main donné sera surement rendu. Elles sont amies, et les amies s’entraident.

Les chimpanzés sont très coopératifs. Ils n’ont pas le moindre problème à réguler ni à atténuer les différends pour mener un effort commun et en partager les fruits.

Nous postulons que les animaux ne regardent pas simplement ce qu’ils obtiennent, mais le compare aussi avec ce qu’obtient leur partenaire. L’inégalité les préoccupe. S’il recevait des concombres, le singe faisait une scène terrible dès qu’il remarquait que son compagnon obtenait du raisin. Pourtant un dollar c’est toujours mieux que pas de dollar du tout. Nous n’en sommes pas convaincus qu’une réaction de ce genre soit irrationnelle, puisqu’elle cherche à égaliser les résultats, et que c’est le seul moyen de pérenniser la coopération.  Les grands singes vont mêmes plus loin : ils ne sont pas d’accord quand ils obtiennent moins que l’autre, mais aussi quand ils obtiennent plus. Cela nous rapproche  du sens humain de la justice.

Chez les écureuils, ce qui déclenche le stockage, ce sont les jours qui raccourcissent et la présence des noix, que les animaux sachent ou non ce qu’est l’hiver. La planification des grands singes s’ajuste aux circonstances et s’exprime en souplesse de multiples façons.

Les pieuvres ont une très bonne vue mais elles se fient rarement à ce sens pour chasser. Elles utilisent le toucher et les informations chimiques, et sans ces indices elles ne peuvent reconnaitre leur proie. [Alors qu’elle ne touchera le bocal même s’il y a une proie à l’intérieur,] dès que l’extérieur du bocal a été couvert de mucus de hareng, la pieuvre est entrée en action et l’a manipulé jusqu’à l’ouverture du couvercle.  Une fois ces talents développés, c’est devenu une opération de routine.

Le dernier qui s’en va éteint la LUMIERE – Paul Jorion – 2016

Crise environnementale, crise de la complexité (les interactions augmentent entre des populations de plus en plus nombreuses dans un environnement de plus en plus mécanisé où nous confions nos décisions à l’ordinateur), crise économique et financière due au fait que nos systèmes sont une gigantesque machine a concentrer la richesse (alimentées par les intérêts de la dette et dont les effets délétères sont encore amplifiés par la spéculation (pari sur la hausse ou la baisse des titres financiers).

Nous croissons aujourd’hui a raison de 77 millions d’êtres humains supplémentaires par an.

Thomas Hobbes – la guerre du tous contre tous.

Depuis d’adoption du protocole de Kyoto visant a reduire les emissions de gas a effet de serre, les émissions annuelles de carbone sont passées de 6400 à 8700 millions de tonnes. On mesure la l’efficacité de nos efforts en la matière.

Il s’agit de réintroduire des notions telles que le bonheur, non pas mesuré puisqu’il est d’une nature qui ne se prête pas à la mesure, mais comme quelque chose de présent plutôt qu’absent.

Aristote : les valeurs et les prix relèvent de domaines absolument distincts. Il n’y a pas de valeur cachée derrière un prix, la seule chose qu’il y ait la est un rapport de forces entre êtres humains.

Trop de CO2 ou de dioxyde d’Azote, trop de phosphates….Aussi longtemps qu’il ne sera pas questions de qualités, tout calcul est condamné à n’être que comptes d’apothicaire dont aucune vérité profonde n’émergera jamais.

Gilens et Page, 2014 : ils ont comparé un catalogue d’objectifs politiques exprimés dans l’opinion publique (1779 en tout) et examiné si les mesures ont été, oui ou non, mis en œuvre. Conclusion : l’opinion de la majorité est ignorée : elle ne compte pas et n’est pas reflétée dans les mesures qui sont prises. Aux etats unis règne un système politique caractérisé par la domination d’une élite écconomique.

Lacordaire (1802-1861) avait dit « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maitre et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ».

Les entreprises innovantes d’aujourd’hui exigent désormais une mise de fonds importante en capital, ne créent pour l’essentiel que des emplois très qualifiés en petit nombre par rapport au chiffre d’affaires. La firme WhatsApp ne comptait que 50 employes quand elle fut rachetée pour 19 milliard de dollars par Facebook. La technologie ne crée pas nécessairement d’emploi.

On progresse vers une économie ou le vainqueur emporte tout (the winner takes all) ou un très petit nombre de travailleurs très qualifies créent une part disproportionnée de la richesse.

Alain Supiot : L’imaginaire cybernétique tend à effacer la différence entre l’homme, l’animal et la machine, saisi comme autant de système homéostatique communiquant les uns avec les autres.  A ce nouvel imaginaire correspond le passage du libéralisme économique – qui place le calcul économique sous l’égide de la loi – à l’ultralibéralisme, qui place la loi sous l’égide du calcul économique. Etendu a toutes activités humaines, le paradigme du marché occupe désormais la place de norme fondamentale à l’échelle du globe.

L’invention du statut de la personne morale, calqué sur celui de la personne physique (la justification intuitive en étant que celle-ci dispose, comme souvent la personne physique, d’un patrimoine) prit place aux Etats Unis au milieu du XIXe siècle.

Au fils des ans, les droits des personnes morales ne cessèrent de croitre et leurs devoirs de se réduire, tandis que l’immortalité potentielle qui leur était dorénavant assurée leur permettait une accumulation quasi infinie de patrimoine et du pouvoir qui lui est associe.

La formulation juridique des principes ultralibéraux crée par anticipation le cadre de fonctionnement d’un univers peuplé seulement de robots.

Lord Adair Turner, patron du régulateur des marchés financiers au royaume uni qui dressa en 2010 la liste des activités inutiles, voire nocives, de la finance. Il est nocif qu’un secteur dépasse la taille correspondant à son véritable rôle économique. A un contradicteur prétendant que le secteur financier devait s’efforcer de devenir le plus gros possible, il avait répondu que l’on imagine pas des centrales électriques cherchant à excéder la demande du marché.

La promotion implicite du court termisme par la philosophie qui sous-tend la règlementation comptable date des années 1980 et est lié à l’internationalisation et la privatisation de la rédaction des règles comptables (grandes firmes d’audit et l’International Accounting Standard Board – qui est finance par ces mêmes firmes). IASB est domicilié dans l’état du Delaware qui constitue un havre fiscal. Conflit d’intérêt, puisque IASB est aussi finance par les mêmes firmes d’audit, et aucun contrôle démocratique….

La comptabilité moderne a évolué en trois temps : primo, début du XIX, les bénéfices ne sont comptabilises que lorsqu’ils sont apparus : pour distribuer des parts il faut d’abord  avoir couvert les coûts. Secundo au milieu du XIX, les bénéfices apparaissent anticipées en enkystant le passif, et ce pour ne pas décourager les petits investisseurs dont on avait besoin pour financer les grands projets de construction. Tertio, les années 1980, la comptabilité  « mark to market » au prix du marché, les bénéfices sont distribués à titre anticipé. Le moindre bénéfice est aussitôt partagée entre amis, et s’il manque de l’argent pour l’entreprise, on l’emprunte !

Les docteurs de l’Eglise, au Moyen Age, appelait « usure » ce que nous appelons « crédit à la consommation » et bannissaient le paiement d’intérêts sur des sommes empruntées pour la seule et unique raison que l’emprunteur y était forcé.

Au cours des premiers siècles de notre ère, la concentration de la richesse a condamné une part toujours croissante de la population au surendettement, entrainant l’apparition d’un statut social inédit : celui, devenu rapidement héréditaire, de serf attaché de génération en génération a la terre de son maitre.

Le système économique nécessite la croissance comme l’un de ses éléments constituants en tant qu’il est un système capitaliste, et qu’il est donc impossible de parler de décroissance sans remettre en question la nature capitaliste de notre système économique. Le système économique n’est pas monolithique : il est à la fois « capitaliste », « de marché », « libéral » voire « ultralibéral ».

Comptabiliser le travail comme coût (qu’il convient donc de minimiser pour augmenter les dividendes) et les dividendes comme part de profit est en réalité arbitraire : c’est l’expression d’un choix politique. Un juste partage exige la remise en cause des règles comptables qui traitent les salaires comme des coûts, et les bonus de la direction et les dividendes des actionnaires comme des parts de bénéfices, pour considérer tous ensemble comme avances faites au même titre à la production de marchandises ou de services.

Le coût de la crise des « subprimes » fut considérable : 8% du PIB de la zone euro. Les garanties des Etats de la zone euro au secteur financier équivalaient en 2014 à 2.7% du PIB en 2014.

Un article signé Vitali, Glattfelder et Battiston mettait en évidence en 2011 l’existence, en parallèle du réseau de pouvoir que forme les Etats, d’un autre réseau constitué en son cœur par un nombre restreint  (147) de compagnies transnationales dont la puissance économique est considérablement supérieur à celle des Etats.  Un nombre réduit d’individu (737) exerce le pouvoir effectif au sein de (80%) ces compagnies. Les trois quarts des 147 compagnies sont des établissements financiers.

Apple, jouant sur les ambiguïtés des codes des impôts nationaux, a même réussi la gageure de n’avoir aucune domiciliation fiscales pour les principales composantes de son conglomérat, et d’être ainsi pleinement déterritorialisé. Aucun devoir, aucun engagement ne lie (ces entreprises internationales) à une véritable communauté de citoyens en aucun endroit du globe.

Si l’on veut stopper le processus de destruction en cours, le choix est simple : il faut imposer à la finance, l’éthique qui prévaut dans les autres départements de nos sociétés : mettre fin le plus rapidement possible à l’extraterritorialité éthique dont elle bénéficie à l’heure actuelle.

The Economist 2012 : à la questions envers qui il conviendrait qu’il se sentent davantage responsables, les leaders de la finance considèrent : leur PDG (pour 48%), leur actionnaires (pour 44%)…les choix les moins populaires sont la société dans son ensemble (pour 25%) l’Etat (11%). Le monde financier reste convaincu du bien-fondé de son extraterritorialité sur le plan éthique.

Francois Debauche nous à enseigné des choses précieuses, consciencieusement retenues.

Rien ne permet d’exclure que les processus biologiques ne produisent eux aussi ultérieurement, par émergence,  un type de phénomène d’une nature inédite. Et que, du coup, ce qui nous avions imaginé à tort comme étant intervenu avant nous, la présence d’un Dieu démiurge ayant été la cause de notre monde, n’apparaisse en fait ultérieurement au sein du monde. Dieu non comme la cause mais comme la conséquence de cet univers.

Rees : « Notre ère d’intelligence organique constitue un triomphe de la complexité sur l’entropie mais un triomphe passager, qui sera suivi d’une période considérablement plus longue d’intelligence inorganique, beaucoup moins contrainte par son environnement.  Il est probable que les extraterrestres auront opéré la transition qui permet de dépasser le stade organique il y a déjà très longtemps ».  Proposition intrigante qui implique que nous perdons notre temps quand nous recherchons aujourd’hui des manifestations de vie intelligente. Devons-nous attrister que l’être humain ne soit pas le point culminent de l’évolution ? Que les humains ne soient que les précurseurs fugaces d’une culture dominée par les machines ?

Hegel – S’impose a nous la question de savoir si, derrière le vacarme, ne se trouverait pas une œuvre intérieur dans laquelle serait emmagasinée la force des phénomènes et à laquelle tout profiterait. C’est la catégorie de la Raison, celle de la pensée d’une fin ultime en elle-même. Le ruse de la Raison : la Raison s’accomplit, quelque que soit la représentation qu’en ont les hommes par le truchement de ce qui se réalise dans le monde. Mais pour Hegel toujours, ce n’est pas tant l’histoire qui réalise la raison, que nous qui la lisons dans son déroulement. La Raison est donc cette chose qu’on est à même de lire dans l’histoire, bien davantage qu’elle n’y est véritablement présente.

Cro Magnon, Aux Origines de Notre Humanité, Marcel Otte, 2008

L’expression “Cro-Magnon” tend à se restreindre aux hommes modernes qui ont envahi l’Europe vers 40,000 ans….La densité de ses arrivants, leur vitalité, leur succès à la chasse choquèrent leurs anciens cousins, car ils abattaient sans prière, et progressaient d’autant plus vite…les cultures néanderthaliennes se modifièrent profondément pour finalement s’intégrées à celle des immigrants si nombreux, comme leurs gènes s’y mêlèrent en faible nombre

Cro-Magnon vécut dans un climat froid et sec. La grande modification paléo-démographique au temps des Cro-Magnon fut lié à l’abaissement mondial du niveau marin (lié au captage des eaux des calottes glaciaires) d’environ cent mètres en profondeur, provoquant parfois des reculs horizontaux de plusieurs centaines de kilomètres.

Lors des grands froids, les roches sont érodées par l’action du gel. Les vents violents emportent les plus fines particules. Déposées à longue distance, elles forment un manteau farineux d’une roche très meuble, les « loess ». Toutes l’Europe fut plusieurs fois recouverte par de tels dépôts. Dès que le climat se réchauffe les « loess » ne se forment plus. C’est finalement une véritable échelle paléo-climatique qui se constitue (notamment en Chine).  L’intérêt de ces manteaux de « loess » est la préservation des sites Cro-Magnon et leur datation.  Ces conditions de steppes froides permettaient la survie de nombreux herbivores.

L’effet « Neandertal » est dû aux marges ou le continent européen se trouve ; comme l’Australie a l’autre extrémité, il s’agit de culs de sac ou l’évolution traine et progresse par à-coups, lors des migrations à partir de régions centrales, asiatiques ou africaines. L’effet de marge ou les spécialisations s’accentuent par isolation : la barrière spécifique (i.e de l’espèce) n’est pas franchie mais les caractères anatomiques particuliers sont constants et héréditaires.

Parmi les pratiques techniques obsessionnelles d’un groupe, citons les pires : la « maladie » des lamelles à l’Aurignacien ancien (40-35,000) celle des crans du Gravettien (28-24,000), celle des retouches plates et rasantes du Solutréen (19-17,000). Ce ne sont pas des types d’outils mais des techniques appliquées à toutes les formes d’outils du même ensemble.

Dans les conditions steppiques, les tiges en bois devaient être aussi précieuses que les pointes elles-mêmes, car les arbres appropriés y étaient rares. La séparation de la tête et du projectile lors de l’impact permettaient de récupérer au moins la hampe.

Large emploi de matières dures animales au paléolithique, là où celles-ci étaient plus abondantes que le bois. L’arc est attesté dès l’aurignacien ancien mais la sagaie fut l’arme de prédilection à cette époque : elle est bien adaptée aux vastes steppes ou migrent les troupeaux.

Selon une idée reçue les premières divisions hiérarchiques ne seraient apparues qu’avec le stockage des biens et la production alimentaire, donc la propriété de la terre. Le chercheur B. Haynden a prouvé que cette hiérarchie existait aussi chez les peuples prédateurs, dès qu’une certaine abondance s’y installait. Le signe de cette classe supérieure se manifeste en particulier dans le costume et le nombre de peaux dont il est fait.

A la grotte de la Marche dans la Vienne, des centaines de plaquettes calcaires furent retrouvés datant de 15,000 ans (Magdalénien (de 17,000 à 12,000) moyen). Ici tout est réalisme, détails, vivacité, animation.  Ce monde de la Marche semble échapper aux règles mythiques, pour nous offrir la fantaisie du quotidien des Cro-Magnon.

Le point de lever du soleil varie autant selon la saison que selon l’endroit d’où l’on observe. Par contre les mouvements lunaires sont régulièrement utilisés car les phases lunaires ne varient pas selon l’emplacement.  On a trouvé 3 ou 4 exemples de « calendrier », façonnés par Cro-Magnon, sur des lames osseuses avec des séquences de 28 signes, des divisions de 14 et 7. On obtient ainsi les cycles réguliers des mois lunaires.

Une courte oscillation très rigoureuse se fit sentir, entre environ 9000 et 8000 ans avant notre ère. Dryas III, la troisième et dernière reprise rigoureuse avant la fin de la glaciation. Les chasseurs paléolithique septentrionaux redescendent vers le sud, provoquant un exode provisoire et une confusion culturelle.

La monte expliquerait aussi l’expansion rapide des Cro-Magnon. Ils utilisaient des travois pour les transports saisonniers.  Les chevaux montés ne furent jamais figurés par Cro-Magnon ; l’art ne s’appliquait aux animaux utilisés mais bien à la représentation en tant que symbole.  Les populations d’éleveurs nomades montent leur rennes pour suivre le troupeau,  le protéger, le rassembler.

Le paléolithique européen présente aussi ces moments d’abondance, de fixité et de développement démographique, sans qu’il y ait de passage à une économie productrice, surtout en raison des conditions climatiques rigoureuses, interdisant une reproduction contrôlée des plantes ou des animaux.

Les études éthologiques ont montré depuis longtemps que les mammouths, comme les éléphants, allaient mourir aux mêmes emplacements. Ces montagnes de matériaux aisément accessibles, furent ensuite traduites en termes d’architecture par les paléolithiques.

Par calcul ou par intuition, les peuples chasseurs actuels respectent cette limite de fécondité (de 0.1 personne au kilomètre carré) , en particulier lors des fréquents déplacements durant lesquels les femmes restent stériles : toutes les calories sont alors absorbées par les efforts de marche et de portage.

La relation avec le monde chez les néanderthaliens était respectueuse des êtres les plus proches de l’homme, doué de comportement analogues. Au contraire, l’homme moderne avait surmonté cette analogie en plaçant la vie animale du coté de ses intérêts, marquant une rupture avec une appréhension sacrée plusieurs centaines de fois millénaires.

Le chamanisme est illustré par de nombreuses scènes, de nombreux exemples, et il est une pratique si universelle chez les peuples chasseurs qu’il a dû être pratiqué également chez les Cro-Magnon.

Au Gravettien (28,000 a 24,000) les femmes sont adipeuses et évoquent la procréation ; au Magdalénien (14,000 a 12,000) elles se réduisent à des silhouettes cambrées, plutôt suggestives.

Comment Homo devint faber, Francois Sigaut, 2012

L’intelligence suppose l’outil aussi nécessairement que l’outil suppose l’intelligence.

Pour comprendre l’outil, il fallait donc retrouver les démarches et les circonstances de l’invention primitive. Pitt Rivers en propose un premier schéma. Il y a des singes qui savent se servir d’une pierre pour casser des noix. A l’usage, cette pierre se serait brisée, produisant des fragments plus ou moins tranchants…

Bergson imagina en effet qu’il y a avait chez l’homme une faculté supérieure l’intelligence, l’intuition, susceptible de donner un accès direct à la connaissance du réel. Il n’est pas facile de concevoir ce que Bergson entendait par là. Au risque de simplifier a l’excès, la conception de Bergson est a trois étages : au premier se trouve l’animal qui est guidé par son instinct. Au second se trouve l’homme guidé par son intelligence. Au troisième se trouve l’intuition qui est appelé a devenir la caractéristique des hommes du future.  [….] Pour Bergson, l’intelligence est née par et pour la manipulation des choses matérielles.

Pour Bergson, l’homo faber, c’était nous, les hommes actuels. Mais les préhistoriens (Leroi-Gourhan 1943) s’empressèrent de faire d’homo faber un hominien prédécesseur d’Homo sapiens. A l’intelligence que j’ai appelé intellectuelle (logique, rationnelle, abstraite) on opposait en effet une intelligence dite pratique ou sensori-motrice, observable chez les animaux supérieurs. Une intelligence pas vraiment intelligente, très convenable pour caractériser les opérations mentales inférieures associées à l’activité technique. Les intellectuels ont du mal a voir qu’il existe de l’intelligence dans les techniques… Leroi-Gourhan se corrigera 10 ans plus ans plus tard.

Anatomiquement parlant les sonorités que les hommes peuvent produire des sons en nombre illimité parce qu’elles constituent un continuum indéfini de timbres, de hauteurs, de durées. Or dans ce continuum, chaque langue parlée n’individualise en moyenne qu’une cinquantaine de sons, les phonèmes.

Il n’y a que deux espèces de primates régulièrement utilisatrice d’outils : les chimpanzes et les capucins. Chez les autres l’utilisation est soit exceptionnelle, soit en captivité.

Chez les chimpanzés ont a recensés 65 comportements culturels, c’est-à-dire transmis par l’apprentissage. Si on s’en tient aux actions réellement differentes (par exemple casser des noix, pêcher des termites), sans les variantes (en considerant identique le fait de casser des noix avec un percuteurs en bois ou en pierre par exemple), le nombre de comportements outillées ne dépasse guère la dizaine. Quelques soit son importance dans le monde animal, les comportements outillés restent l’exception, alors que chez l’homme c’est la règle.

Dans la mesure ou on est parvenu communiquer avec les singes, ce fut pour constater que « si les singes parlent, ils ne nous disent rien »

La théorie de l’esprit de David Premack : les animaux peuvent-ils prêter des intentions à leurs partenaires ? si l’on s’en tient à certain signes matériels alors tous les animaux ont une théorie de l’esprit (se faire attaquer, se faire séduire etc.). Si cela consiste a prêter a autrui un « moi », des états mentaux semblables aux miens, alors il s’agit d’autre chose, il s’agit de sympathie qui implique la conscience (car cela implique d’avoir soi-même conscience de ses propres états mentaux). La théorie de l’esprit est aujourd’hui délaissée. Comment savoir, lorsqu’un animal réagit à la présence d’un autre, si c’est parce qu’il lui prête des intentions ou s’il s’agit seulement d’actes reflexes. Il semble bien qu’en trente ans de recherches sur les primates, on ne soit pas arrivé à faire la distinction.

Il n’y a rien chez l’animal qui ressemble a un proto-langage, rien qui nous permettent d’imaginer ce qu’ont pu être les premiers langages chez les humains.

Nous n’avons pas trouvé de solutions au dilemme suivant : d’un côté des spécificités humaines avérées (la conscience, le langages…), mais dont l’origine est inexplicable parce qu’on en trouve pas trace chez l’animal, et de l’autre, des spécificités qui n’en sont pas vraiment (l’intelligence, la sociabilité…) et qui donc n’explique rien.

Je crois qu’avec ses notions de curiosité stimulante et d’ennui, Leroy a posé les bases d’une hypothèse qui n’a fait que prendre de l’intérêt avec le temps. La curiosité stimulante est la recherche du plaisir de la réussite, et l’ennui est l’effet de la privation durable de ce plaisir. L’ennui est la preuve par l’absence que l’exercice de l’intelligence s’accompagne d’un plaisir.  Pour que l’intelligence sorte des usages strictement limités qu’en font les animaux, il a fallut un motif puissant : quel autre que le plaisir ?

Pourquoi un cerveau plus volumineux ? On a supposé qu’a un certain moment de son évolution, notre ancêtre africain s’était mis à traquer le gibier à la course, des courses qui pouvaient se prolonger des heures, voire des jours ? d’où un échauffement intense du corps susceptible de détériorer les cellules cérébrales. Un cerveau plus gros aurait été une sorte d’assurance contre ce risque. Aussi hasardeuse que puisse paraitre cette hypothèse, c’est la seule a ma connaissance qui ne fasse pas intervenir des causes finales pour expliquer le volume exceptionnel du cerveau humain.

En ce qui concerne le plaisir de la réussite, une part de l’explication est certainement génétique.  La joie de la réussite chez l’enfant se manifeste de façon trop précoce, trop vigoureuse pour qu’on puisse douter de son caractère inné dans l’espèce humaine. On peut donc faire l’hypothèse d’une mutation génétique, finalement sélectionnée car générant à la fois du plaisir pour soi mais aussi la reconnaissance par d’autres (expérience partagée avec autrui qui génère une nouvelle sorte de lien social).

La partage des expériences permet de créer de nouveaux liens sociaux (développer un sens commun) plus durables que ceux qui procèdent de la seule physiologie (sexualité…) qui donne aux groupements humains une stabilité, solidité et flexibilité inconnues dans le monde animal. Le plaisir pour chaque membre d’exister pour les autres, d’exister comme les autres et pas seulement comme objet, fut-ce comme objet d’affection. C’est là l’avantage sélectif propre du plaisir de la réussite.

L’échange et l’entraide sont deux catégories de comportement animal susceptible de conduire au développement de structures sociales durables ou plus complexes que celle qui procèdent de la sexualité. L’échange implique qu’une chose produite par certains individus soit utilisés par d’autres, l’entraide implique que des individus différents se livrent ensemble à des activités semblables (les lapins s’entraident, ils n’échangent  pas). L’échange est développée chez les espèces ovipares (insectes, oiseaux) sans doute parce qu’il trouve son origine dans les comportements de nidification et de nourrissages impliqué par leur mode de reproduction. Chez les mammifères, la gestation et l’allaitement remplace la nidification, l’échange perd l’essentiel de son importance, ne laissant que l’entraide comme principal lien social.

« La société primitive est indivisée : Hors celle qui relève des sexes, il n’y a en effet dans la société primitive aucune division du travail : les hommes doivent tous faire ce que tout les hommes doivent savoir faire, les femmes savent accomplir les taches que doit accomplir toute femme. » Pierre Clastres. Ce tableau peu paraitre trop simple…l’idée est malgré tout essentielle : l’hétéro praxie serait apparue entre les hommes et les femmes. Les humains n’ont pas inventé l’hétéropraxie sur le mode eusocial (ie. fertile et non fertile) classique, ils l’ont réinventée sur une base nouvelle, inconnue ailleurs dans le monde animal, qui est la différence des sexes.

Eloge de la dette, Nathalie Sarthou-Lajus, 2012

 

Une lecture philosophique valorise la dette comme paradigme du lien social, à côté de l’échange et du don.

Deux modèles de dons : une conception philosophique du don pur, inconditionnel et sans attente de retour et une conception dominante dans les sciences sociales qui comprend la possibilité d’un retour sans qu’il y ait obligation ou calcul d’une équivalence.

Pendant des millénaires s’endetter a donc signifié risquer de perdre sa liberté, pour un temps ou à jamais.

Ses effets immédiats furent de libérer des possibilités inédites d’émancipation mais aussi de précariser le lien social.

Le sacrifice du Christ – selon Nietzsche Dieu lui –même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se payant à lui-même, Dieu parvenant seul à libérer l’homme de ce qui pour l’homme même est devenu irrémissible, le créancier s’offrant pour son débiteurL’économie chrétienne du don serait en réalité une économie de la dette.

Le potlatch en Polynésie et la kula en Mélanésie, qui se présent comme des échanges de dons tout à fait distincts du troc. Ces échanges se dégagent de tout contexte utilitaire et ont un caractère essentiellement festif. La finalité de la transaction n’est pas la possession ou la consommation du bien, mais la transaction elle-même et le type de confrontation interpersonnelle qu’elle permet.[…] En apparence, le potlatch et la kula sont des prestations désintéressées et gratuites, mais en réalité, ils sont intéressés et obligatoire. Quand on ne peut pas rendre, on doit offrir tout de même un présent dans l’attente de s’acquitter de la dette. Le présent apaise le créancier mais ne libère pas le débiteur.

Une conception de la charité sous la forme de l’aumône  et du don unilatéral qui humilie le bénéficiaire.

L’économie primitive du type créancier-débiteur est en effet interprétée par Nietzsche comme fondateur du lien social. C’est le rapport premier de l’homme à l’homme, la première fois qu’il se mesure à l’autre.

Par rapport aux sociétés traditionnelles (où la dette pouvait être à vie ou passait de père en fils, où des codes d’équivalence complexe – parce que non écrit – sont à l’œuvre), le capitalisme se présente comme une libération du poids de la dette (par une limitation essentielle de ce qui est marchandisable, autrement dit du statut inaliénable de la personne).

L’homme a besoin pour se construire d’un creuset où il reçoit d’abord et où il donnera ensuite.

Le maitre n’exige pas que sa fortune lui soit rendue, il demande des comptes. Créanciers et débiteurs doivent rendre des comptes.

La dette sociale ne définit pas seulement les obligations de l’Etat à l’endroit des citoyens, mais ce que la société tout entière doit à chacun de ces membres.

La dette s’écarte peu à peu du devoir dans le prêt d’argent à intérêt où elle prend un sens économique spécifique et constitue un moyen pour le créancier de s’enrichir.

Nietzche : le concept moral essentiel de « faute » tire son origine de l’idée tout matérielle de « dette » (le terme allemand schuldig désigne à la fois « débiteur » et « coupable »).

La dette est une notion féconde parce qu’elle nous renvoie à l’ambivalence de tout lien humain : lien qui suppose l’entraide, la solidarité et la possibilité d’abus de pouvoir, négation de liberté et de dignité de l’autre.

La culpabilité marque l’émergence du sujet moral. Elle se mesure l’aune du développement de la conscience et suppose l’existence d’un agent moral responsable de ses actes et capable de répondre du tort causé à autrui.

La charité doit être prompte et secrète ou elle n’est pas.

Le pardon est un acte hors rétribution qui s’apparente plus à un acte de thérapie que de justice.

Pop culture,  Richard Mèmeteau, 2014

 

La pop est une stratégie, un calcul alimenté par une seule obsession : savoir ce que veulent les masses.

Mais les masses sont caractérisés par leur manque d’homogénéité (et la dilution fatale du bon goût en leur sein).

Le Bouffon (de Goethe, dans Faust) propose de présenter à ces masses « une glace et non une peinture » pour qu’elles « viennent tous les soirs y mirer leur figure. »

Ces masses inquiètes ne cherchent au fond qu’à découvrir leur propre visage. Et parce qu’elles ne peuvent trouver une tradition commune ou aucun bon gout qui ferait force de loi, les masses ne peuvent que regarder en avant et rechercher constamment la nouveauté.

La pop sert à faire éprouver à un peuple indéfini son propre pouvoir d’agrégation.

Là où on emploie des moyens massifs, on change les peuples en masses.

Le problème de Britney Spears n’est pas qu’elle chante mal, c’est au contraire qu’elle parvient faussement à toucher tout le monde. On peut opposer alors la culture pop à la véritable culture populaire. Le diminutif pop souligne cette fois-ci son caractère parasitaire, inauthentique, greffe d’une fausse culture populaire (déracinée, globalisée) sur la vraie.

Mais si le capitalisme dissout les liens sociaux traditionnels et s’approprie les cultures locales, il favorise l’émergence de nouveaux publics.

La culture pop propose une forme de communautarisme (ou les mêmes valeurs morales sont partagés). La communauté du héros n’est donc pas fermé, ni exclusive des autres. Une fois le mythe (qui soutient le héro) partagé, la communauté est née. Ces récits pop (Star War) remplacent un monde causal par un monde de croyances, où tout est possible tant qu’on y croit. La force de ces récits tient à ce que les croyances semblent entrer spontanément en résonance avec celles des spectateurs. Nos récits pop ne rendent peut être pas la vie démocratique meilleure, mais ils la rendent au moins possible en reconduisant sans cesse les bases minimales d’un idéal de solidarité.

Joseph Campbel est le premier a avoir saisi au vol et labélisé cette idée qu’il existe un fond culturel commun à l’humanité – en l’occurrence une histoire unique. Cette idée a fini par constituer le fond de l’idéologie hollywoodienne et la structure de beaucoup de blockbusters. Mais mythique, la culture pop l’est à trop de niveaux pour que la chose soit sans ambiguïté. Les producteurs jouent du terme ‘mythe’ en confondant ses deux sens : récit littéraire et but normatif.

Les mythes ont moins un rôle pseudo scientifique d’explication du monde que de formation des individus. Plus que nous apprendre a changer le monde, le mythe nous apprend a nous transformer nous-même.

Blockbuster : le terme émerge dans le vocabulaire du théâtre. Le succès d’une pièce était supposé épuiser les théâtres voisins et les mener à la banqueroute.

Carl Brin vise le cœur de la saga Star Wars, l’emprunt du monomythe a joseph Campbel. Cette structure selon lui est responsable d’avoir véhiculé une conception élitiste et antidémocratique de la politique. L’accusation de Brin signifie que Star Wars nous transforme en fan hagard, en citoyen passif, uniquement avide de force, de lévitation et de république totalitaire. Pour Brin, Lucas veut nous faire croire que seuls les héros peuvent changer le cours des choses. Le peuple est passif et incapable.

Superman sauve les écoliers dans un bus alors qu’il pourrait unir les nations et imposer universellement le port du slip par-dessus le pantalon.

Le goût de l’avenir. Jean Claude Guillebaud. 2003

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Max Weber : la politique, c’est le goût de l’avenir.  A mes yeux, c’est vouloir gouverner l’avenir, refuser qu’il soit livré aux lois du hasard…

Ilya Prigogine : la grande bifurcation, combinaison de trois révolutions (économique, numérique et génétique) qui va bien au-delà d’un séisme comparable à celui des lumières, d’un basculement analogue à la renaissance européenne. Il n’hésite pas à comparer cette grande bifurcation à celle d’il y a douze mille ans, qui nous fit passer du paléolithique au néolithique.

La femme de Lot, transformé en statut de sel pour s’être coupablement retournée vers Sodome, femme pétrifié incarnant du même coup «  la vie figée par la fascination de l’ancien » .

Pierre Hassner : Le 11 septembre nous avait fait changer de paradigme dominant. Il était ruiné l’espoir de voir la modernité cheminer peu à peu vers l’utopie kantienne d’une paix perpétuelle qui, en dépit des tribulations et ressauts de l’actualité, finirait par naitre de la conjonction de la république participative, de l’état de droit et du principe fédéral. Il redevenait hors de portée ce règne annoncé du « doux commerce » grâce auquel la « marchandise » finirait par avoir raison de la violence et des passions humaines.

Pierre Dupuis « ne pas voir le mal pour ce qu’il est, c’est s’en rendre complice »

La démocratie moderne se veut résolument optimiste et pluraliste. Sa confiance affichée dans le progrès, son désir de bonheur terrestre et d’apaisement des mœurs, sa volonté de respecter la diversité des opinions et des croyances, tout cela lui interdit par principe de tenir un discourt autoritairement normatif. Elle ne professe pas la morale. Le silence désemparé qu’elle oppose aujourd’hui au resurgissement du mal trouve là son origine lointaine.

La plus belle réussite de la barbarie est de nous faire croire qu’elle n’existe pas – voire qu’elle est tout bonnement « une culture », comme on dit.

C’est au non-sens qu’il faut assimiler le mal afin de faire apparaitre que le contraire du mal n’est pas le bien mais le sens. Ainsi nous serait enfin permis de résister au mal sans avoir à subir la pesanteur d’un bien trop normatif dont nous n’acceptons plus l’autorité.

La priorité du juste et du raisonnable sur le bien est la matrice symbolique du régime libéral-démocratique. On préférera parler à la rigueur des biens, au pluriel…

L’Europe, dit-on, empêchera le retour à la guerre, elle évitera la déstabilisation monétaire .  L’unification du vieux continent est présentée comme un moyen de minimiser le mal et non plus réaliser un bien. La faible capacité mobilisatrice d’une telle démarche trouve là son origine.

Les media, internet et l’émergence d’une opinion globale : ces nouveaux modes d’élaboration et d’expression de l’opinion collective contribuent de façon presque automatique à un schématisme simplificateur.  La politique reprend à son compte la démagogie de la communication. Tout cela donne une prime au jugement à l’emporte-pièce plutôt qu’à l’analyse scrupuleuse ; privilégie l’invective plutôt que le débat…

Refuser la simplicité meurtrière du dualisme. La tolérance est la reconnaissance du droit aux idées et vérités contraires aux nôtres.

Une synthèse : la mutation historique et même anthropologique que nous sommes en train de vivre est exceptionnelle. Elle s’accompagne du resurgissement de certaines réalités que nous avions chassées de nos têtes : celle du mal, par exemple. Or, déshabitués de la philosophie morale, oublieux des expériences théologique, nous nous réfugions volontiers dans des postures défensives. La plus ordinaire consiste en un manichéisme réducteur : noir contre blanc, méchants contre gentils etc.  En dépits des apparences, ces dualismes équivalent à une forme d’immobilité mentale. Nous confondons la clameur des invectives avec l’audace de l’esprit.

Société schizophrène : La société exalte la transgression mais déplore l’absence de règles ; redoute la violence mais ironise sur la civilité ; exalte le libertinage mais criminalise la sexualité.

L’humanité de l’homme en général se fonde sur le concept de limite mais la réalisation de chaque homme en particulier passe par la transgression : c’est la limite qui fait l’homme mais c’est la transgression qui fait l’individu. Cela signifie qu’on ne peut renoncer ni à la limite ni à la transgression.

Pour la plupart des mythologies, des plus anciennes aux plus actuelles, le héros est celui qui désobéit.

Quant aux dix interdits du Décalogue et qui symbolise la plus essentielle de toutes les limites, leur formulation est à l’indicatif futur et non pas à l’impératif présent. Elle signale en creux l’éventualité toujours présente de leur transgression.

Diderot et les personnages du « bon sauvage » et de l’aumônier pudibond pourfendant l’hypocrisie de la société européenne. Tout à a sa volonté de célébrer la dimension paradisiaque d’une société sans tabous, Diderot oublie de mentionner plusieurs aspects moins séduisants de la société polynésienne (interdit sexuels frappant les femmes qui ont participer au culte des morts, séparation des sexes lors des repas, inégalité criante de la société tahitienne, châtiment des voleurs, sacrifices humains).  La fausseté des assertions de Diderot sera dénoncée par Bougainville lui-même.

Kant : mieux vaut la mort d’un homme que la corruption de tout un peuple.

L’autonomie individuelle. Absolue. Totale. C’est elle qui confère à notre modernité démocratique une supériorité morale sur toutes les civilisations qui l’ont précédée – ou sur celles qui l’entoure encore. La servitude du lien et du collectif est brisée. Là réside le trésor irremplaçable de la voie occidentale, celle-là même que nous opposons volontiers aux barbares pré-individualistes du dehors. Ou du sud. Mais nous déplorons simultanément la fameuse déchirure du lien social qui en résulte. L’individu contemporain est émancipé, mais orphelin. Enfin nous célébrons avec une ferveur singulière tout ce qui ressemble à un lien de substitution.

L’un des théoriciens extasiés du tribalisme urbain (fêtes, raves, tribus urbaines ; retrouvaille frénétique de l’individu avec le groupe qui ne se confondent pas avec le communautarisme religieux ou ethnique et sont plutôt un retour à un avant de l’individualisme), Michel Mafesoli, revendique l’archaïsme de ce qu’il appelle l’esthétique tribale postmoderne. Il y voit la preuve du caractère précaire, « passager, incertain, flottant » de l’individu autonome de la modernité. Cette dernière est condamné a faire un place de plus en plus grande à l’expression d’un vouloir vivre qui pousse tout un chacun à chercher l’intimité, voire la promiscuité avec l’autre.

Avec ses promesses eschatologiques, ses icones et ses rituels, le totalitarisme se présente comme un « religion laïque » qui transforme le peuple en une communauté de fidèles. L’individu est broyé, absorbé et annulé dans l’état. D’où la compacité des régimes totalitaires dans lesquels les hommes deviennent masse, dans lesquels leur singularité est dissoute et écrasée…..Ces souvenirs doivent nous servir de repère. S’il est une certitude que nous ne devrions jamais oublier, c’est donc bien celle-ci : notre refus définitif de ce type de cohésion sociale et de lien.

Paroles du Prophète : celui qui voudrait gagner le centre du paradis doit tenir à la communauté, car le démon est avec l’homme isolé, mais il s’écarte de deux hommes unis. Ajoutons qu’en arabe classique « individu » se dit fard, mot qui désigne aussi une chaussure dépareillée.

L’état nation (en Europe) cède la place à un projet européen qui, dans un premier temps, accélère la déliaison démocratique.  La nouvelle communauté en formation est conçue comme un ensemble d règle pragmatique, censée promouvoir une réalité postnationale décentrée et ouverte à la différence.  A l’appartenance clairement identifiable (du citoyen à la nation) se substituera une appartenance multiple, aux contours flous, à la fois régionale, nationale et continentale. Demain peut être, pour le moment c’est la déliaison qui l’emporte.  Cette déliaison par le haut est concomitante d’une déliaison par le bas, celle qui résulte d’une communautarisation progressive des sociétés modernes.

L’image du carreau cassé : si la vitre n’est pas remplacée rapidement, une seconde puis un troisième subiront le même sort. Pourquoi cela ? A cause d’un puissant effet symbolique : les carreaux cassés signaleront un lieu sans loi. Or un tel lieu n’est plus perçu comme un espace partagé et soumis à la responsabilité de chacun.

Lipovetsky décrivait l’avènement d’un hédonisme joyeux, l’émergence d’une éthique légère et pragmatique, ou précaution et règlementation viendrait remplacer l’interdit et le devoir. Fini la pesanteur de « l’obligation ». L’individu rendu à son innocence entend jouir de la vie sans autres limites que celles fixées par sa propre responsabilité ; ou à la rigueur celles fixées par une loi neutre, c’est-à-dire débarrassée de tout moralisme.

Apres le 11/09 G. Bush renouait avec « une culture de la victoire » dont les historiens constataient l’inexorable déclin depuis 40 ans. L’innocence retrouvée passait par une externalisation du mal ; laquelle justifiait l’esprit de croisade. Le mal n’était plus chez nous, il devait être exterminé.  Cette innocence sans cesse perdu mais toujours retrouvée correspond au thème baptiste du born again, de la chute suivie d’une rédemption et d’une seconde naissance, qui est au fondement même de l’Amérique. C’est la frontière américaine ou le limes romain, marquant les limites du monde moderne : le « sauvage » devait cesser d’exister.

Le mot « pénitentiel » désigne ces manuels du Moyen Age qui énumèrent une hiérarchie des pêchés avec, pour chacun, une échelle de pénitence.

On célèbre ici les stratégies de séduction, mais on criminalise le harcèlement ; on s’insurge contre la censure mais on judiciarise tout ce qui touche aux mœurs ; on érotise la société (via la publicité) mais on réprouve la prostitutionnos sociétés deviennent de plus en plus répressive, tout en se grisant de rhétoriques libertines.

Le ressort de l’engagement politique consiste précisément en un refus du destin et de la fatalité historique.

L’historien Jean Flori récuse l’interprétation rabâchée qui consiste à voir dans le monothéisme abrahamanique un facteur d’intolérance belliqueuse  qui aurait battu en brèche les doux polythéismes de jadis. L’ennui de cette thèse est qu’elle ne résiste pas à l’examen. Attila et Gengis Khan étaient-ils monothéistes ? Les cités grecques, incroyablement belliqueuses n’étaient-elles pas polythéistes.

L’idée d’un dieu vaincu et crucifié est étrangère aux mentalités des francs, des Burgondes ou des Wisigoths. En convertissant ces peuples, le christianisme lui-même se barbarise. Les guerriers sont mieux considérés qu’auparavant. Par voie de conséquence le message chrétien s’infléchit jusqu’à s’éloigner définitivement du pacifisme originel. Une aristocratie militaire émerge bientôt qui s’allie avec l’aristocratie religieuse des royaumes francs. Tout se met en place pour une alliance durable entre « le sabre et le goupillon ». Au X et XIème  siècle apparaitront le « saints militaires »…