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L’hydre mondiale, Francois Morin, 2015

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L’objectif de ce livre est de démontrer que « l’être » des plus grandes banques mondiales est effectivement de nature systémique et que seule action qui changerait cela est susceptible de prévenir un prochain cataclysme financier.

Cet ouvrage démontrera l’existence d’un oligopole bancaire a l’échelle mondiale. Celui-ci est constitué de banques systémiques, au nombre de 28 selon le G20. Nous observerons que 11 sont en fait beaucoup plus puissantes que les autres…et, face à des états surendettés, le rapport de force entre Etat et banques s’est progressivement inversé. C’est ce qui explique l’emprise de l’oligopole bancaire sur la conduite des politiques économiques et le cycle des affaires.

Plusieurs de ces banques ont pris l’habitude de s’entendre entre elles, notamment sur les prix essentiels que sont les taux de change et les taux d’intérêt.

Cet oligopole est de formation récente. Il est né de la globalisation des marchés monétaires et financiers survenue vers le milieu des années 90. Les premières ententes frauduleuses n’ont été détectées qu’autour de 2012.

Les banques systémiques sont les seules a proposer aux entreprises des contrats de produits dérivés.  Ces contrats permettent d’assurer contre les risques que représentent les variations de prix de produits dits sous-jacents, comme le cours des actions, le prix de matières premières, les taux de change. La valeur des produits assurés par ces contrats (dites valeurs notionnelles) représente des sommes astronomiques – en 2013, ce montant était de 710 000 milliard de dollars, soit 10 fois le PIB mondial.  Ces contrats fournissent une sorte de stabilité des prix, ce qui est absolument necessaire à la poursuite de leurs activités.

On sait que la création et la gestion de la monnaie dans le monde développé sont uniquement le fait de banques privées et de banques centrales indépendantes. Cela signifie que les états ont abandonné au cours des 40 dernières années toutes souverainetés en matière monétaire.

Depuis le milieu des années 90, les crises systémiques se sont enchainées ; leur cause est chaque fois la spéculation à base de produits dérivés crées par les grandes banques systémiques.

La crise de la dette publique ne tient pas à une soi-disant gabegie des finances publiques depuis 30 ou 40 ans. Le surendettement est dû à la réparation des dégâts toujours plus considérables causés par cette finance globalisée et l’oligopole qui en est le cœur.

Si l’on veut éviter le prochain cataclysme financier…il faut militer d’urgence pour un nouveau Bretton Woods qui permettrait de mettre en place une monnaie commune (et non unique) par rapport à laquelle toutes les autres monnaies pourrait se référer dans des rapports stables.

7 top banks in 2013:  JP morgan, Bank of America, Citigroup, HSBC, Deutsche Bank, Credit Agricole and BNPParibas.  Dans les 28 banques systémiques: Poids prééminent des acteurs bancaires occidentaux (30% US, 30% EU avec 8 banques chacun) et seulement 4 banques asiatiques (3 du Japon, une de Chine).

En 2013, les banques ont généré 200 milliard de profit, un chiffre d’autant important qu’il est réalisé en pleine crise économique.  Les rémunérations des dirigeants des 8 banques américaines concentre 50% des rémunérations de ce panel.  Ces hausses vertigineuses (pour Goldman Sachs l’écart entre le revenu du dirigeant principal au salaire moyen est de 400 (il est de 20 chez Sumitomo, Japon) de revenu des dirigeants est un phénomène récent, qui s’est accélérée seulement a partir des années 1980.

 

Endettement public mondial (200 pays) est de 48 000 milliard de dollars en 2012. Le bilan total des 28 banques systémiques est de 50 000 milliard de dollars.

Pour les seules produits dérivés, les hors bilans des banques systémiques sont près de 15 fois supérieurs à leurs bilans (et presque 10 fois le PIB mondiale en 2012). L’encours de valeurs notionnelles (710 000 milliards) apparait comme une mesure significative de capitaux qu’il convient de protéger pour combattre l’instabilité monétaire et financière internationales. Et le 14 premières banques gèrent 90% du total des encours notionnelles. Les 5 banques américaines ont un part de 38%, les 4 de la zone Euro représentent 26%, 3 banques britanniques 21% et 2 banques suisse (13%).

La BRI estime régulièrement qu’un peu plus de 90% des échanges de produits dérivés sont réalisés entre institutions financières. Il n’y a qu’une très faible proportion de ces échanges qui servent a la couverture de risques pour les acteurs de l’économie réelle.  Ceci est déjà un indice de l’existence d’une interconnexion périlleuse.

Les produits dérivés apparaissent ainsi comme le plus important vecteur de l’interconnexion financière des banques, et donc comme le principal facteur de fragilisation du système en cas de choc.

Il existe 5 institutions internationales (Global Financial Market Association pour les banques systémiques uniquement, Institute of International Finance, une source de recherche économique et la tête pensante de la finance globalise, International Swaps et Derivatives Association avec 800 membres…) à l’intérieur desquelles s’exprime la volonté de l oligopole dans la défense de ses intérêts dans le monde de la finance globalise. Les banques systemiques sont majoritaires dans les organes dirigeants de chacune d’elles et 4 en président un des conseils d’administration (JP Morgan Chase, HSBC, Société Générale et BNP Paribas). Ces institutions sont dévouées à la défense de l’intérêt collectif du secteur bancaire.

 

La majorité des exchanges sur les marche des changes (30 fois le PIB mondiale chaque annee): 80% des exchanges sont inities par les 10 premiers intervenants sur ce marche – ces derniers sont tous des banques systémiques. On peut conclure que la formation des taux de change des devises relève à l’évidence de l’action d’acteurs oligopolistiques mondiaux. Et la plupart des taux courts (Libor, Euribor, Tibor) sont des taux de marche qui dépendent principalement de relations directes entre les banques. Les banques centrales fixent toutefois certains de ces taux: les taux directeurs (les taux qu jour le jour par exemple)

Le dollar Libor a 3 mois : chaque jour 18 banques participant à l’élaboration du taux en annonçant les taux pratiques la veille. On en retire les 4 estimations les plus hautes et les 4 les plus basses et on calcule la moyenne des 10 restantes.  Or 14 des 18 banques sont des banques systémiques qui ont donc une capacité réelle d’exercer une influence sur la formation du taux d’intérêt Libor USD. Et ce marché sert aussi de référence pour un nombre important de produits financiers.

Les marchés obligataires sont dits aussi marchés de la dettes publiques.  Depuis que les banques centrales sont indépendantes de Etats, la seule voie de financement pour ces derniers est l’appel au marche obligataire. Toute dette publique est de lors compose a peu de chose près d’obligations. En raison de l’importance des besoins, les Etats font appel a des panels de grandes banques stables, les Primary Dealer, qui sont majoritairement des banques systémiques.

Depuis quelques annees, s’est développé le trading a haute frequence, qui confie a des logiciels ayant des temps de réponses extrêmement bref et qui s’accaparent désormais la majorité des ordres en bourse.  La part des transaction au comptant (38 pour cent des transactions mondiales) a bondi de 9 a 35% entre 2008 et 2013. Ce trading est devenu la nouvelle mine d’or des plus grandes banques (5 banques américaines représentant 54% des activités, Goldman Sachs en tête).

Entre 2007 et 2011, la dette publique mondiale s’est accrue de 54%, soit un rythme annuel deux fois plus grand qu’avant la crise financière: il a fallut recapitaliser des banques et soutenir l’activité économique (qui n’a elle progressée que de 26%). Ratio de dette publique sur PIB: US 111%, Japon 243% RU 90%, Allemagne 78%, France 93%, Italie 132%. Zone Euro 92% (alors que le critère de convergence est a 60%). Le surendettement est fondamentalement liée a la crise financière, et non pas à une gestion délétère des finances publiques.

Comparaison des bilans des trois principales banques (de 3 pays US,UK, France) par rapport a la dette de ces pays: BNP Paribas et Barclays gèrent des totaux de bilan supérieurs a la dette publique de leur pays: la force des banques révèle et accroit la faiblesse de leur Etats. Le résultat est moins marqué pour JP Morgan Chase dont le total de bilan n’est que de 24% de la dette publique américaine.

En 2014 le FMI a reproché au secteur bancaire de bloquer les reformes nécessaires a son assainissement (en matière  de produits dérivés, du principe de ‘too big to fail’…)

Du blanchiment d’argent aux affaires de manipulation de taux (Libor, Euribor) en passant par la vente de produit financiers toxiques, on ne compte plus les procédures judiciaires dans lesquels HSBC le groupe est impliqué (valable pour toutes les grandes banques). Ces mastodontes bancaires se relevant toujours indemnes des pires scandales due à la place central de ceux-ci dans le financement de l’économie.

 

 

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Le dernier qui s’en va éteint la LUMIERE – Paul Jorion – 2016

Crise environnementale, crise de la complexité (les interactions augmentent entre des populations de plus en plus nombreuses dans un environnement de plus en plus mécanisé où nous confions nos décisions à l’ordinateur), crise économique et financière due au fait que nos systèmes sont une gigantesque machine a concentrer la richesse (alimentées par les intérêts de la dette et dont les effets délétères sont encore amplifiés par la spéculation (pari sur la hausse ou la baisse des titres financiers).

Nous croissons aujourd’hui a raison de 77 millions d’êtres humains supplémentaires par an.

Thomas Hobbes – la guerre du tous contre tous.

Depuis d’adoption du protocole de Kyoto visant a reduire les emissions de gas a effet de serre, les émissions annuelles de carbone sont passées de 6400 à 8700 millions de tonnes. On mesure la l’efficacité de nos efforts en la matière.

Il s’agit de réintroduire des notions telles que le bonheur, non pas mesuré puisqu’il est d’une nature qui ne se prête pas à la mesure, mais comme quelque chose de présent plutôt qu’absent.

Aristote : les valeurs et les prix relèvent de domaines absolument distincts. Il n’y a pas de valeur cachée derrière un prix, la seule chose qu’il y ait la est un rapport de forces entre êtres humains.

Trop de CO2 ou de dioxyde d’Azote, trop de phosphates….Aussi longtemps qu’il ne sera pas questions de qualités, tout calcul est condamné à n’être que comptes d’apothicaire dont aucune vérité profonde n’émergera jamais.

Gilens et Page, 2014 : ils ont comparé un catalogue d’objectifs politiques exprimés dans l’opinion publique (1779 en tout) et examiné si les mesures ont été, oui ou non, mis en œuvre. Conclusion : l’opinion de la majorité est ignorée : elle ne compte pas et n’est pas reflétée dans les mesures qui sont prises. Aux etats unis règne un système politique caractérisé par la domination d’une élite écconomique.

Lacordaire (1802-1861) avait dit « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maitre et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ».

Les entreprises innovantes d’aujourd’hui exigent désormais une mise de fonds importante en capital, ne créent pour l’essentiel que des emplois très qualifiés en petit nombre par rapport au chiffre d’affaires. La firme WhatsApp ne comptait que 50 employes quand elle fut rachetée pour 19 milliard de dollars par Facebook. La technologie ne crée pas nécessairement d’emploi.

On progresse vers une économie ou le vainqueur emporte tout (the winner takes all) ou un très petit nombre de travailleurs très qualifies créent une part disproportionnée de la richesse.

Alain Supiot : L’imaginaire cybernétique tend à effacer la différence entre l’homme, l’animal et la machine, saisi comme autant de système homéostatique communiquant les uns avec les autres.  A ce nouvel imaginaire correspond le passage du libéralisme économique – qui place le calcul économique sous l’égide de la loi – à l’ultralibéralisme, qui place la loi sous l’égide du calcul économique. Etendu a toutes activités humaines, le paradigme du marché occupe désormais la place de norme fondamentale à l’échelle du globe.

L’invention du statut de la personne morale, calqué sur celui de la personne physique (la justification intuitive en étant que celle-ci dispose, comme souvent la personne physique, d’un patrimoine) prit place aux Etats Unis au milieu du XIXe siècle.

Au fils des ans, les droits des personnes morales ne cessèrent de croitre et leurs devoirs de se réduire, tandis que l’immortalité potentielle qui leur était dorénavant assurée leur permettait une accumulation quasi infinie de patrimoine et du pouvoir qui lui est associe.

La formulation juridique des principes ultralibéraux crée par anticipation le cadre de fonctionnement d’un univers peuplé seulement de robots.

Lord Adair Turner, patron du régulateur des marchés financiers au royaume uni qui dressa en 2010 la liste des activités inutiles, voire nocives, de la finance. Il est nocif qu’un secteur dépasse la taille correspondant à son véritable rôle économique. A un contradicteur prétendant que le secteur financier devait s’efforcer de devenir le plus gros possible, il avait répondu que l’on imagine pas des centrales électriques cherchant à excéder la demande du marché.

La promotion implicite du court termisme par la philosophie qui sous-tend la règlementation comptable date des années 1980 et est lié à l’internationalisation et la privatisation de la rédaction des règles comptables (grandes firmes d’audit et l’International Accounting Standard Board – qui est finance par ces mêmes firmes). IASB est domicilié dans l’état du Delaware qui constitue un havre fiscal. Conflit d’intérêt, puisque IASB est aussi finance par les mêmes firmes d’audit, et aucun contrôle démocratique….

La comptabilité moderne a évolué en trois temps : primo, début du XIX, les bénéfices ne sont comptabilises que lorsqu’ils sont apparus : pour distribuer des parts il faut d’abord  avoir couvert les coûts. Secundo au milieu du XIX, les bénéfices apparaissent anticipées en enkystant le passif, et ce pour ne pas décourager les petits investisseurs dont on avait besoin pour financer les grands projets de construction. Tertio, les années 1980, la comptabilité  « mark to market » au prix du marché, les bénéfices sont distribués à titre anticipé. Le moindre bénéfice est aussitôt partagée entre amis, et s’il manque de l’argent pour l’entreprise, on l’emprunte !

Les docteurs de l’Eglise, au Moyen Age, appelait « usure » ce que nous appelons « crédit à la consommation » et bannissaient le paiement d’intérêts sur des sommes empruntées pour la seule et unique raison que l’emprunteur y était forcé.

Au cours des premiers siècles de notre ère, la concentration de la richesse a condamné une part toujours croissante de la population au surendettement, entrainant l’apparition d’un statut social inédit : celui, devenu rapidement héréditaire, de serf attaché de génération en génération a la terre de son maitre.

Le système économique nécessite la croissance comme l’un de ses éléments constituants en tant qu’il est un système capitaliste, et qu’il est donc impossible de parler de décroissance sans remettre en question la nature capitaliste de notre système économique. Le système économique n’est pas monolithique : il est à la fois « capitaliste », « de marché », « libéral » voire « ultralibéral ».

Comptabiliser le travail comme coût (qu’il convient donc de minimiser pour augmenter les dividendes) et les dividendes comme part de profit est en réalité arbitraire : c’est l’expression d’un choix politique. Un juste partage exige la remise en cause des règles comptables qui traitent les salaires comme des coûts, et les bonus de la direction et les dividendes des actionnaires comme des parts de bénéfices, pour considérer tous ensemble comme avances faites au même titre à la production de marchandises ou de services.

Le coût de la crise des « subprimes » fut considérable : 8% du PIB de la zone euro. Les garanties des Etats de la zone euro au secteur financier équivalaient en 2014 à 2.7% du PIB en 2014.

Un article signé Vitali, Glattfelder et Battiston mettait en évidence en 2011 l’existence, en parallèle du réseau de pouvoir que forme les Etats, d’un autre réseau constitué en son cœur par un nombre restreint  (147) de compagnies transnationales dont la puissance économique est considérablement supérieur à celle des Etats.  Un nombre réduit d’individu (737) exerce le pouvoir effectif au sein de (80%) ces compagnies. Les trois quarts des 147 compagnies sont des établissements financiers.

Apple, jouant sur les ambiguïtés des codes des impôts nationaux, a même réussi la gageure de n’avoir aucune domiciliation fiscales pour les principales composantes de son conglomérat, et d’être ainsi pleinement déterritorialisé. Aucun devoir, aucun engagement ne lie (ces entreprises internationales) à une véritable communauté de citoyens en aucun endroit du globe.

Si l’on veut stopper le processus de destruction en cours, le choix est simple : il faut imposer à la finance, l’éthique qui prévaut dans les autres départements de nos sociétés : mettre fin le plus rapidement possible à l’extraterritorialité éthique dont elle bénéficie à l’heure actuelle.

The Economist 2012 : à la questions envers qui il conviendrait qu’il se sentent davantage responsables, les leaders de la finance considèrent : leur PDG (pour 48%), leur actionnaires (pour 44%)…les choix les moins populaires sont la société dans son ensemble (pour 25%) l’Etat (11%). Le monde financier reste convaincu du bien-fondé de son extraterritorialité sur le plan éthique.

Francois Debauche nous à enseigné des choses précieuses, consciencieusement retenues.

Rien ne permet d’exclure que les processus biologiques ne produisent eux aussi ultérieurement, par émergence,  un type de phénomène d’une nature inédite. Et que, du coup, ce qui nous avions imaginé à tort comme étant intervenu avant nous, la présence d’un Dieu démiurge ayant été la cause de notre monde, n’apparaisse en fait ultérieurement au sein du monde. Dieu non comme la cause mais comme la conséquence de cet univers.

Rees : « Notre ère d’intelligence organique constitue un triomphe de la complexité sur l’entropie mais un triomphe passager, qui sera suivi d’une période considérablement plus longue d’intelligence inorganique, beaucoup moins contrainte par son environnement.  Il est probable que les extraterrestres auront opéré la transition qui permet de dépasser le stade organique il y a déjà très longtemps ».  Proposition intrigante qui implique que nous perdons notre temps quand nous recherchons aujourd’hui des manifestations de vie intelligente. Devons-nous attrister que l’être humain ne soit pas le point culminent de l’évolution ? Que les humains ne soient que les précurseurs fugaces d’une culture dominée par les machines ?

Hegel – S’impose a nous la question de savoir si, derrière le vacarme, ne se trouverait pas une œuvre intérieur dans laquelle serait emmagasinée la force des phénomènes et à laquelle tout profiterait. C’est la catégorie de la Raison, celle de la pensée d’une fin ultime en elle-même. Le ruse de la Raison : la Raison s’accomplit, quelque que soit la représentation qu’en ont les hommes par le truchement de ce qui se réalise dans le monde. Mais pour Hegel toujours, ce n’est pas tant l’histoire qui réalise la raison, que nous qui la lisons dans son déroulement. La Raison est donc cette chose qu’on est à même de lire dans l’histoire, bien davantage qu’elle n’y est véritablement présente.

Eloge de la dette, Nathalie Sarthou-Lajus, 2012

 

Une lecture philosophique valorise la dette comme paradigme du lien social, à côté de l’échange et du don.

Deux modèles de dons : une conception philosophique du don pur, inconditionnel et sans attente de retour et une conception dominante dans les sciences sociales qui comprend la possibilité d’un retour sans qu’il y ait obligation ou calcul d’une équivalence.

Pendant des millénaires s’endetter a donc signifié risquer de perdre sa liberté, pour un temps ou à jamais.

Ses effets immédiats furent de libérer des possibilités inédites d’émancipation mais aussi de précariser le lien social.

Le sacrifice du Christ – selon Nietzsche Dieu lui –même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se payant à lui-même, Dieu parvenant seul à libérer l’homme de ce qui pour l’homme même est devenu irrémissible, le créancier s’offrant pour son débiteurL’économie chrétienne du don serait en réalité une économie de la dette.

Le potlatch en Polynésie et la kula en Mélanésie, qui se présent comme des échanges de dons tout à fait distincts du troc. Ces échanges se dégagent de tout contexte utilitaire et ont un caractère essentiellement festif. La finalité de la transaction n’est pas la possession ou la consommation du bien, mais la transaction elle-même et le type de confrontation interpersonnelle qu’elle permet.[…] En apparence, le potlatch et la kula sont des prestations désintéressées et gratuites, mais en réalité, ils sont intéressés et obligatoire. Quand on ne peut pas rendre, on doit offrir tout de même un présent dans l’attente de s’acquitter de la dette. Le présent apaise le créancier mais ne libère pas le débiteur.

Une conception de la charité sous la forme de l’aumône  et du don unilatéral qui humilie le bénéficiaire.

L’économie primitive du type créancier-débiteur est en effet interprétée par Nietzsche comme fondateur du lien social. C’est le rapport premier de l’homme à l’homme, la première fois qu’il se mesure à l’autre.

Par rapport aux sociétés traditionnelles (où la dette pouvait être à vie ou passait de père en fils, où des codes d’équivalence complexe – parce que non écrit – sont à l’œuvre), le capitalisme se présente comme une libération du poids de la dette (par une limitation essentielle de ce qui est marchandisable, autrement dit du statut inaliénable de la personne).

L’homme a besoin pour se construire d’un creuset où il reçoit d’abord et où il donnera ensuite.

Le maitre n’exige pas que sa fortune lui soit rendue, il demande des comptes. Créanciers et débiteurs doivent rendre des comptes.

La dette sociale ne définit pas seulement les obligations de l’Etat à l’endroit des citoyens, mais ce que la société tout entière doit à chacun de ces membres.

La dette s’écarte peu à peu du devoir dans le prêt d’argent à intérêt où elle prend un sens économique spécifique et constitue un moyen pour le créancier de s’enrichir.

Nietzche : le concept moral essentiel de « faute » tire son origine de l’idée tout matérielle de « dette » (le terme allemand schuldig désigne à la fois « débiteur » et « coupable »).

La dette est une notion féconde parce qu’elle nous renvoie à l’ambivalence de tout lien humain : lien qui suppose l’entraide, la solidarité et la possibilité d’abus de pouvoir, négation de liberté et de dignité de l’autre.

La culpabilité marque l’émergence du sujet moral. Elle se mesure l’aune du développement de la conscience et suppose l’existence d’un agent moral responsable de ses actes et capable de répondre du tort causé à autrui.

La charité doit être prompte et secrète ou elle n’est pas.

Le pardon est un acte hors rétribution qui s’apparente plus à un acte de thérapie que de justice.