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Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux – Frans De Waal (2017)

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La perspective d’une récompense n’avait rien à voir (avec le comportement du chat). La présence d’une personne amicale était le seul élément nécessaire pour provoquer le frottement de flanc, qui est le geste de tous les félins pour dire bonjour et faire la cour.

Les grands singes et les humains n’ont pas eu assez de temps pour produire indépendamment des comportements d’une ressemblance frappante, comme s’embrasser sur la bouche ou respirer bruyamment quand on les chatouille. [Il y a là] des connections évolutives évidentes.

Je n’étais pas convaincu que le comportement animal put être réduit à une histoire d’incitations. Cette théorie présentait les animaux comme passifs, alors que je les voyais chercher, vouloir et lutter. Les behavioristes ont complètement occultés les inclinations propres aux espèces (le lapin ne rapportera jamais une balle, peu importe le nombre de balles que vous lui jetterez).

Les mouettes tridactyles nichent sur d’étroites aspérités des parois de falaise pour dissuader les prédateurs. Ces oiseaux lancent rarement des cris d’alarmes et ne défendent pas leur nid – ce n’est pas nécessaire. Le plus étonnant est qu’elles ne reconnaissent pas leurs petits et ne font pas la différence avec un étranger : les oisillons normalement ne peuvent pas bouger du nid. En revanche, les mouettes qui nichent au sol, et dont les oisillons circulent aux alentours après l’éclosion, reconnaissent leurs petits en quelques jours et n’hésitent pas à expulser les intrus.

Chez les espèces de rongeurs a promiscuité sexuelle, les males s’orientent plus facilement dans les labyrinthes que les femelles, alors que chez les rongeurs monogames il n’y a aucune différence entre les sexes (car les mâles et les femelles occupent le même territoire et ont acquis le même talent pour apprendre à se repérer dans l’espace).

De nombreux laboratoires maintiennent leurs animaux à 85% de leur poids normal pour être certain qu’ils seront motivés par la nourriture. Il est curieux de supposer qu’un estomac vide favorise l’apprentissage.

Puisque la musculature faciale des hommes et des chimpanzés est pratiquement identique, le rire, le sourire et la moue des deux espèces doivent surement remonter à un ancêtre commun. La compréhension de ce parallèle en anatomie et comportement a été un grand pas en avant.

Je n’ai rien contre l’anecdote mais je la considère toujours comme un point de départ pour la recherche, jamais comme un aboutissement.  « Le pluriel d’anecdote n’est pas données »

Hans le malin – un cheval qui semblait savoir compter mais qui en réalité était sensible aux signaux que son propriétaire lui envoyait sans intention (notamment la position du chapeau de son propriétaire qui relevait la tête lorsque le cheval atteignait le chiffre voulu).

Le lavage des patates douces par de macaques japonais a été la première preuve de culture animale. Au départ la tradition de lavage s’est diffusée chez les singes du même âge, mais aujourd’hui elle se transmet d’une génération à l’autre, de mère à enfant.

Je ne peux que m’étonner, je le répète, du décalage entre conviction et expertise.

Les chimpanzés tentent de comprendre l’ordre des évènements : ils cherchent une logique fondée sur la façon dont ils pensent que le monde fonctionne, ils remplissent les blancs (lorsqu’ils participent à une expérimentation dont une partie ne leur est pas accessible).

Il n’est pas rare qu’une dispute d’enfants dégénère en conflit d’adultes. Les deux mères se toisaient nerveusement tout en observant la scène. L’une d’elle a remarqué la femelle alpha assoupi non loin de là et est allé lui tapoter le flanc. La mère lui a montré la querelle en balançant le bras dans cette direction. Mama a fait un pas en avant avec un grondement menaçant. Son autorité était telle que les jeunes se sont tus. La mère avait trouvé une solution rapide et efficace à son problème.

L’altruisme chez les chimpanzés : de jeunes femelles vont chercher de l’eau ou des fruits pour une femelle plus âgée.

La reconnaissance des visages, a conclu la science, est une compétence cognitive spécialisée des primates. Ensuite on à découvert la reconnaissance des visages chez les corbeaux, les moutons et même les guêpes (les guêpes qui vivent dans des colonies hiérarchiques reconnaissent les marques faciales des individus – celles dont la vie sociale est moins différenciée ne possèdent la reconnaissance des visages – la cognition dépend de l’écologie)

Lorenz était tellement persuadé de l’aptitude à la rancune des corbeaux qu’il se déguisait chaque fois qu’il devait capturer et baguer ses choucas. De toute évidence ils sont capables de différencier les individus.

Les scientifiques ont situé l’aptitude des moutons à reconnaitre les visages au même niveau que celle des primates, et jugé qu’un troupeau soit en fait très différencié. Mêler des troupeaux, comme on le fait parfois, doit causer plus de stress que nous le pensions.

La science de l’évolution distingue l’homologie (les traits dérivés d’un ancêtre commun dans deux espèces – la main et l’aile de la chauve-souris) et l’analogie (les traits similaires que l’évolution fait apparaitre indépendamment dans les deux espèces – l’aile de la chauve-souris et celle de la libellule). La sensibilité aux visages est apparue indépendamment chez les guêpes et chez les primates (deux espèces dont les cerveaux diffèrent fondamentalement, celui de la guêpe étant constitué de minuscules ganglions nerveux).

Pour se servir de leurs outils, les chimpanzés doivent anticiper et planifier plusieurs étapes, ce qui correspond au type d’organisation des activités souvent soulignées chez nos ancêtres humains. Les outils peuvent paraitre primitifs (pierres et bâtons) mais l’usage qu’ils en font est extrêmement avancé. Les chimpanzés sauvages utilisent 15 à 25 outils différents par communautés (bâton pointu pour chasser, ouverture de noix avec pierre, bâton collecteur pour récupérer le miel, cuillères en écorce pour ramasser le miel…). L’usage d’outils existe chez les bonobos, le gorille ou l’orang-outan mais les observations sont rares : il n’est courant que chez les chimpanzés.

On a mené des fouilles sur un site de technologie lithique de percussion en Côte d’Ivoire : il est certain que les chimpanzés cassent de noix depuis au moins 4000 ans. Cette découverte avait abouti à l’idée d’une culture lithique commune aux humains et grands singes…mais on a découvert la même pratique chez les singes capucins (séparé de l’ordre des primates il y a 30 ou 40M d’année). Un cas possible d’analogie…

Sur l’ile de Piak Nam Yai, au large des côtes thaïlandaises, Michael Gumert a trouvé une population entière de macaques à longue queue utilisant des outils de pierre pour écraser les huitres et déloger les coquillages des rochers.

Les corbeaux de Nouvelle-Calédonie modifient spontanément des branches pour obtenir un petit crochet en bois permettant de pêcher les larves dans les fissures des arbres.

Confirmant le dicton « la nécessité est mère de l’invention » ainsi que l’histoire d’Esope, les corbeaux ont réussi le test du ver flottant en élevant le niveau de l’eau dans le tube grâce à des cailloux.

Taylor  essaie des tests comportant des étapes encore plus nombreuses, et les corbeaux relèvent le défi (et ils font infiniment mieux que les singes qui ont du mal avec les taches à étapes multiples).

Il est aujourd’hui admis que le langage n’est pas la matière de la pensée, même s’il assiste la réflexion humaine en lui offrant des catégories et des concepts. Mais nous n’avons vraiment besoin du langage pour penser (les enfants préverbaux pensent…)

La communication animal n’est ni symbolique, ni infiniment flexible comme le langage. Elle reste presque entièrement dans l’ici et maintenant. Un chimpanzé peut détecter des émotions dans une situation précise mais il ne peut pas communiquer la moindre information sur des évènements décalés dans l’espace ou dans le temps. Un chimpanzé n’a aucun moyen d’expliquer après coup comment il a été blessé.  Si son agresseur passe par là et qu’il lui hurle dessus, les autres pourront déduire le lien entre son comportement et la blessure, mais ce n’est possible qu’en présence du rival.

On a fait récemment une découverte : les expérimentateurs masculins – pas les femmes – stressent tellement les souris que cela influe sur leurs réactions. Mettre dans la pièce un t-shirt porté par un homme produit le même effet, ce qui suggère l’importance de l’odorat.  Les détails méthodologiques sont beaucoup plus importants que nous ne voulons l’admettre.

Lolita (une chimpanzé) a montré qu’elle comprenait que je trouverais son nouveau-né plus intéressant de face que de dos. Adopter la perspective visuelle de quelqu’un d’autre, c’est faire un pas de géant dans l’évolution sociale.

Cultures animales : lavage de patates douces chez les macaques, cassage de noix chez les chimpanzés,  chasse au filet de bulles chez les baleines à bosses.

Une femelle chimpanzé a été la première à s’introduire un brin d’herbe dans l’oreille, le laissant dépasser quand elle circulait et toilettait les autres. Au fils des ans, d’autres chimpanzés ont suivi son exemple, et plusieurs ont adopté le même nouveau look. Les modes vont et viennent chez les chimpanzés comme chez les humains. Selon moi, l’apprentissage social des primates prend racine dans un désir d’appartenance, un conformisme qui nait du désir d’agir comme les autres et d’être parfaitement intégré.

Cela exige de voir dans la cognition un phénomène biologique comme un autre. Si ces caractéristiques de base dérivent  graduellement de la descendance avec modification, toute idée de bond, de frontière et d’étincelle est exclue.

Le principe de base est un paradoxe : la force est une faiblesse. L’acteur le plus puissant est le moins attractif pour une alliance politique, car il n’a pas vraiment besoin des autres. Il estime que leur soutien va de soi et les traite sans égards.

D’une chimpanzé qui aide sa partenaire : pourquoi a-t-elle travaillé si dure pour un objectif qui l’intéresse si peu ? la réponse est vraisemblablement la réciprocité. Ces deux chimpanzés se connaissent, il est probable qu’elles vivent ensemble, donc chaque coup de main donné sera surement rendu. Elles sont amies, et les amies s’entraident.

Les chimpanzés sont très coopératifs. Ils n’ont pas le moindre problème à réguler ni à atténuer les différends pour mener un effort commun et en partager les fruits.

Nous postulons que les animaux ne regardent pas simplement ce qu’ils obtiennent, mais le compare aussi avec ce qu’obtient leur partenaire. L’inégalité les préoccupe. S’il recevait des concombres, le singe faisait une scène terrible dès qu’il remarquait que son compagnon obtenait du raisin. Pourtant un dollar c’est toujours mieux que pas de dollar du tout. Nous n’en sommes pas convaincus qu’une réaction de ce genre soit irrationnelle, puisqu’elle cherche à égaliser les résultats, et que c’est le seul moyen de pérenniser la coopération.  Les grands singes vont mêmes plus loin : ils ne sont pas d’accord quand ils obtiennent moins que l’autre, mais aussi quand ils obtiennent plus. Cela nous rapproche  du sens humain de la justice.

Chez les écureuils, ce qui déclenche le stockage, ce sont les jours qui raccourcissent et la présence des noix, que les animaux sachent ou non ce qu’est l’hiver. La planification des grands singes s’ajuste aux circonstances et s’exprime en souplesse de multiples façons.

Les pieuvres ont une très bonne vue mais elles se fient rarement à ce sens pour chasser. Elles utilisent le toucher et les informations chimiques, et sans ces indices elles ne peuvent reconnaitre leur proie. [Alors qu’elle ne touchera le bocal même s’il y a une proie à l’intérieur,] dès que l’extérieur du bocal a été couvert de mucus de hareng, la pieuvre est entrée en action et l’a manipulé jusqu’à l’ouverture du couvercle.  Une fois ces talents développés, c’est devenu une opération de routine.

Justice, Michael J. Sandel (2009)

To acknowledge the moral force of the virtue argument is not to insist that it must always prevail over competing consideration.

Aristotle maintains that we can’t figure out what a just constitution is without reflecting first on the most desirable way of life. Law can’t be neutral on questions of the good life. By contrast, modern political philosophers (Kant to Rawls) argue that the principle of justice should not rest on any particular conception of virtue, or of the best way to live. Instead, a just society respects each person’s freedom to choose his or her conception of a good life.

Utilitarianism seeks the greatest happiness for the greatest number. Other theories connect justice to respect for individual rights, though they disagree about which rights are most important. Finally, some theories see justice bound up with virtue and good life, virtue often identified with cultural conservatives and religious right. But the notion that a just society affirms certain virtues has inspired political movements and arguments. Not only the Taliban, but also abolitionists to Martin Luther King…

Killing the three afghan goatherds would have saved the lives of his three comrades and the 16 US troops who tried to rescue them. He could not bring himself to kill unarmed civilians in cold blood (despite his team calling for it)

Plato’s point is that to grasp the meaning of justice and the nature of a good life, we must rise above the prejudices and routines of everyday life.

Two rival approach of justice. The first says that the morality of an action depends solely on the consequences it brings about. The second considers that certain duties and rights should command our respect, for reason independent of the consequences.

Bentham’s utilitarianism : there are no rights that are fundamental (‘nonsense upon stilts’). The right thing to do is to maximize utility, whatever produces pleasure or happiness. The most glaring weakness of utilitarianism is that it fails to respect individual rights. If only each person’s preference matter, norms of decency and respect can be violated. Throwing Christian to lions is justified if enough romans derive enough pleasure from the spectacle…

Philip Morris study: although smokers impose higher medical costs on the budget while they are alive, they die early and so save the government on health care, pensions, housing for the elderly. Once positive effects are taken into account – including cigarette tax revenues – the net gain to the treasury is $147million per year. A fuller cost-benefit analysis would add an amount representing the cost of dying early for the smoker and his family…

In the early 70s the cost of traffic fatalities in the US, taking into account future productivity losses, medical costs, funeral costs, and the victims pain and suffering, High Traffic Safety Administration arrived at $200,000 per fatality. In 2003 the US Environmental Protection Agency presented a cost-benefit analyses of new air pollution standard: $3.7 million per life – $2.3million for those older than 70. Today US government agencies us $6 million per life when setting pollution standards and health and safety regulations. Trading off certain levels of safety for certain benefits and conveniences is unavoidable, they argue, we should do so with our eyes open even if that means putting a price tag on human life.

It is not possible to measure and compare all values and goods on a single scale (critics of utilitarianism).

 

John Stuart Mill, a generation after Bentham, tried to recast utilitarianism in a more humane, less calculating doctrine and attempted to reconcile it with individual rights: people should be free to do whatever they want, provided they do no harm to others. Mill thinks we should maximize utility, not case by case, but in the long run. And, over time, respecting individual liberty will lead to the greatest human happiness. But since it appeals to moral ideals beyond utility – ideals of character and human flourishing – it is a renunciation of Bentham utilitarianism, despite claims to the contrary.

Bentham died in 1832, at the age of 84. His body has been preserved  and can be found at University College London in a glass case. International Bentham Society.

Libertarianism: taxing the rich to help the poor is unjust. It violates their liberty to do with their money whatever they please. Milton Friedman in 1962 argued that any widely accepted state activities are illegitimate infringements on individual freedom. Friedman reject social security or minimum wage law on such grounds. Libertarians sees a moral continuity from taxation (taking my earnings) to forced labor (taking my labor) to slavery (denying that I own myself).

Conscription ran against the grain of the American individualist tradition, and the Union draft (1862) made a striking concession to that tradition: anyone who was drafted and didn’t want to serve could hire someone else to take his place.

For those with limited alternatives, the free market is not all that free.

Proportionate to the population, today’s active-duty military establishment is about 4 percent of the size of the force that won World War II. This makes it relatively easy for policy-makers to commit the country to war without having to secure the broad and deep consent of the society as a whole.

Once you accept the notion that the army should use the labor market to fill its ranks, there is no reason in principle to restrict eligibility to American citizens – no reasons, unless you believe military service is a civic responsibility after all, an expression of citizenship.

The Indian city of Anand may soon be to paid pregnancy what Bangalore is to call centers. In 2008 more than fifty women in the city were carrying pregnancies for couples in the US, Taiwan, Britain etc. They earn $4500 to $7500, more than what they would make in 15 years.  At $25,000 for the parents, it is a third of what it would be for gestational surrogacy in the US.

Locke rejects the notion that we may dispose of our life and liberty however we please.

Kant offers an alternative account of duties and rights. It does not depend on the idea that we own ourselves. It depends on the idea that we are rational being, worthy of dignity and respect.  What we commonly think as market freedom or consumer choice is not true freedom, Kant argues, because it simply involves satisfying desires we haven’t chosen in the first place. Basing morality on interests and preferences destroys its dignity. It does not teach us how to distinguish between right and wrong, but “only to become better at calculation”. He argues that we can arrive at the supreme principle of morality through the exercise of “pure practical reason”. According to Kant, the moral worth of an action consists not in the consequences that flow from it, but the intention from which the act is done. He maintains that only the motive of duty confers moral worth of an action. The compassion of the altruist (compassion or taking pleasure to help the others) deserves praise and encouragement, but not esteem (reserved to moral behavior).

Kant “Act only on that maxim whereby you can at the same time will that is should become a universal law”.

For Kant, justice requires us to uphold the human rights of all persons simply because they are human beings, capable of reason, and therefore worthy of respect. This is the categorical imperative that requires us to treat persons with respect, as ends in themselves.

When we think ourselves as free, we transfer ourselves into the intelligible world as members and recognize the autonomy of the will together with its consequence – morality.

Science can investigate nature and inquire into the empirical world, but it cannot answer moral questions or disprove free will. Moral and free will can’t prove they exist, but neither can we make sense of our moral lives without presupposing them.

The categorical imperative requires that I treat all persons (including myself) with respect – as an end, not merely as a means (Kant).

Wouldn’t it be right to lie to a murderer? Kant says no. The duty to tell the truth holds regardless of the consequences.

Kant thought that there is a morally relevant difference between a lie and a misleading truth. The difference, I think, is this: a carefully crafted evasion pays homage to the duty of truth-telling in a way that an outright lie does not. Anyone who goes to the bother of concocting a misleading but technical true statement when a simple lie would do expresses, however obliquely, respect for the moral law.

The mere fact that a group of people in the past agreed to a constitution is not enough to make that constitution just.

 Rawls believes that two principles of justice would emerge from the hypothetical contract. The first provides equal basic liberties for all citizens, such as freedom of speech etc. the second concerns social and economic equality. Although it does not require an equal distribution of income and wealth, it permits only those social and economic inequalities that work to the advantage of the least well off members of society.

The veil of ignorance (of Rawls) ensures the equality of power and knowledge that the original position requires. By ensuring no one knows his or her place in society, his strength or weaknesses, his values or ends, the veil of ignorance ensures that no one can take advantage, even unwittingly, of a favorable bargaining position.

The difference principle (of Rawls) represents an agreement to regard the distribution of natural talents as a common asset and to share in the benefits of this distribution. Those who have been favored by nature may gain from their good fortune only on terms that improve the situation of those who have lost out.

Rawls reject moral desert as the basis for distributive justice on two grounds: 1st my having talents to enable me to be more successful than others is not entirely my own doing.2nd the quality the society happens to value at any given time is also morally arbitrary.

Can we ever have a moral responsibility to redress wrongs committed by a previous generation?

In 1922 Harvard’s president proposed a 12% limit on Jewish enrollment, in the name of reducing anti-Semitism. “the anti-Semitic feeling among students is increasing” he said, “ and it grows in proportion to the increase in the number of Jews”.

Debates about distributive justice are about not only who gets what but also what qualities are worthy of honor and reward.

For Aristotle, “the end of the state is not to provide alliance for mutual defense….or to ease economic exchange and promote economic intercourse”. Politics is about something higher. It is about learning to live a good life. Only in political association can we deliberate about justice and injustice and the nature of the good life.

The case went to the United States Supreme Court, where the justices found themselves wrestling with what seemed to one a silly questions, at once beneath their dignity and beyond their expertise: “ is someone riding around a golf course from shot to shot really a golfer?”

Anyone can deplore an injustice. But only someone who is somehow implicated in the injustice can apologize for it.  Critics of apologies correctly grasp the moral stakes. And they reject the idea that the current generation can be morally responsible for the sins of their forebears.

Kant: To be free is to be autonomous and to be autonomous is to be governed by a law I give myself.

The notion that we are freely choosing selves supports the idea that the principles of justice should not rest on any particular moral or religious conception; instead they should be neutral among competing visions of the good life.

MacIntyre we all approach our own circumstances as bearers of particular social identity. I inherit from the past of my family, my city, my tribe… a variety of debts, inheritances, expectations and obligations. These constitute the given of my life, my moral starting point. This however is at odds with modern individualism. Are we bound by some moral ties we haven’t chosen and that can’t be traced to a social contract?

Obligation of solidarity are particular, not universal, they involve moral responsibilities we owe, not to rational beings as such, but to those with whom we share a certain history. They do not depend on an act of consent. They derive from the recognition that my life story is implicated in the stories of others.

The capacity for pride and shame in the actions of family members and fellow citizens is related to the capacity for collective responsibility.

A politics emptied of substantive moral engagement makes for an impoverished civic life. It is also an open invitation to narrow, intolerant moralisms. Fundamentalists rush in where liberals fear to tread.

Kennedy: his religious faith was a private matter and would have no bearing on his public responsibilities. For Obama however it is a mistake to insist that moral and religious convictions play no part in politics and law because “addressing problems such as poverty and racism, the uninsured and the unemployed” would require changes in hearts and a change in mind.

Rawls’ test: To check whether we are following public reason we might ask: how would our argument strike us presented in the form of a supreme court opinion?  This is a way to make sure our argument are neutral in the sense that liberal public reason requires.

For abortion or stem cell research, it’s not possible to resolve the legal question without taking up the underlying moral and religious question. Regarding same sex marriages, three policies can be summarized as follows: recognize only marriages between a man and a woman; recognize same sex and opposite sex marriages; don’t recognize marriage of any kind (and privatize them, without state sanction or interference). The real issue in the gay marriage debate is not freedom of choice but whether same-sex unions are worthy of honor and recognition by community – whether they fufill the purpose of social institution of marriage.

We have seen three approaches of justice.  One says justice is to maximize utility or welfare; one says justice means respecting freedom of choice and one says justice involves cultivating virtue and reasoning about common good.

Tzvetan Todorov, Mémoire du mal Tentation du bien. 2000

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Le totalitarisme est la grande invention du siècle. P12
S’il existe des différences entre totalitarisme et démocratie, la ou il y a continuité c’est dans la politique extérieur et les relations entre Etats. Le projet de démocratie libérale concerne avant tout le fonctionnement interne de chaque état. Les affaires étrangères sont donc un état de nature ou s’affronte les forces pures, sans référence au droit. P 32
Le totalitarisme contient une promesse (non tenue) de bonheur, de plénitude, de salut que la démocratie ne fait pas. L’autonomie des individus correspond à la faculté de chercher le meilleur pour soi. Non pas à la certitude de trouver. P37
C’est l’évolution des science qui a permis une vision global des choses. Cette vision a permis au totalitarisme de proposer un moyen global d’améliorer les choses. Le mal humain éternel se transforme en mal du siècle: la science lui permet de s’en rendre compte et de la promouvoir. p38
Puisqu’il n’y a qu’une façon de voir le monde, ce dernier doit devenir un. P39
Le projet démocratique, fondé sur la pensée humaniste, n’ignore pas le mal dans l’homme. Il ne postule pas y trouver un remède. Les biens et les maux sont consubstantiels à notre vie (Montaigne), le bien et le mal coulent de la même sources (Rousseau). Bien et mal résultent de la liberté de choisir. La source est notre sociabilité, notre besoin des autres pour assurer le sentiment de notre existence. P43
La démocratie ne satisfait pas le besoin de salut ou d’absolu; elle ne peut pour autant se permettre d’en ignorer l’existence. P51
Les hommes ne font pas le mal pour le mal. Ils croient toujours poursuivre le bien, seulement en chemin ils sont amenés à faire souffrir les autres. p103
Il faut mettre à bas les grandes idées progressistes et commencer tout en bas: soyons attentif à l’égard de l’homme quel qu’il soit. Ce rappel du caractère irréductible de l’individu permet de court-circuiter le détournement de la bienveillance vers le bien. Levinas précise que la petite bonté allant d’un homme vers son prochain se perd et se déforme des qu’elle se veut doctrine, traite politique, état ou religion. p104
Pour chacun d’entre nous l’expérience est forcement singulière et du reste la plus intense de toutes. Il y a une arrogance de la raison, insupportable, de vouloir déposséder celui qui souffre de sa douleur en lui fournissant une explication externe, général de son problème. Celui qui est engagé dans une expérience mystique refuse de comparer, d’en parler même. Cela reste indicible, indescriptible car du domaine du sacrée. Ceci est valable pour l’individu. Pour le débat public la comparaison est essentielle pour juger de l’unicité du cas (à propos du génocide) P 112
La raison sert indifféremment le bien et le mal. Elle est ployable a merci. P117
Le christianisme prétend que la souffrance anoblit et purifie l’homme. L’expérience des camps prouve le contraire. Trop de souffrance est dangereux et les détenus prennent petit à petit les valeurs des gardiens. p149
Les hommes sont tous potentiellement capables du même mal mais ils ne le sont pas effectivement car ils n’ont pas eu les mêmes expériences: leurs capacités d’amour, de jugement moral a été développé ou au contraire s’est éteinte. …Certains êtres humains peuvent tuer et torturer. D’autres non. Pour cette raison on évitera de parler de banalisation du mal. …Les hommes sont semblables mais les événements sont uniques: ce sont ces derniers qu’il faut considérer. P 182
Que doit-on chercher à comprendre lorsque le mal surgit? Ce sont les processus -politiques, sociaux, psychiques- qui y conduisent. Les victimes ne méritent pas un tel travail, elles méritent compassion. Mais il n’en va pas de même lorsqu’on peut résister au mal: mieux vaut ne pas éluder les questions politiques “en substituant la spectacle du malheur à la réflexion sur le mal” (Brauman). Ce qu’il y a comprendre est plus que l’action des malfaiteurs, c’est l’action des résistants… P183
Cela ne veut pas dire qu’il faille privilégier le discourt du témoin sur celui de l’historien. Les deux démarches sont, une fois de plus complémentaire.
Traiter son prochain comme soi-même relève de la justice, le traiter mieux que soi nous fait entrer dans le royaume de la morale. On peut comprendre Levinas qui précise que l’acte moral est, pour nous, nécessairement désintéresse. La seule valeur absolue c’est la possibilité humaine de donner sur soi une priorité à l’autre. p201
La compassion automatique (celle qui est produite en tout un chacun par la diffusion d’image forte lors de conflits ou catastrophes) est bien sur meilleur que de l’indifférence mais nous place d’emble sur le terrain des sentiment, de la bonne cause et du cote des victimes. Mais cette compassion a des effets secondaire ceux de transformer le mal en malheur, de remplacer l’analyse politique par l’éruption de sentiment. p202
En relation avec “la concurrence des victimes”. Il est important de constater que les gratifications obtenues par le statut de victime n’ont aucunement besoin d’être matérielles. Alain Finkielkraut “D’autres avaient souffert et moi, parce que j’étais leur descendant j’en recueillait tout le bénéfice moral. Le lignage faisait de moi le concessionnaire du génocide, son témoin et presque sa victime. Comparé à une telle investiture, tout autre titre me paraissait misérable ou dérisoire. p207
Il faut éviter de tomber dans les pièges du devoir de mémoire et s’attacher de préférence au travail de mémoire. Si l’on ne veut pas que le passé revienne, il ne suffit pas de le réciter… le chemin peut paraître étroit entre sacralisation et banalisation du passé, entre servir son propre camp et faire la morale aux autres, et pourtant il existe. P253
Des camps par Primo Lévi: cette férocité totale n’a pas existé. A l’époque nous étions tous gris. Cela ne fait aucun doute, chacun de nous peut potentiellement devenir un monstre. p261
Le dilemme: soit il existe un mal radical, un mal qui est une fin en soi (le service du diable pour les chrétien), soit il existe un mal banal, celui qui résulte de ce qu’on se préfère aux autres. Dans certaines circonstances (guerres etc) ce mal ordinaire a des conséquences extraordinaire. p263
Le rayon de lumière ne vient pas du monde que décrit et analysé par Lévi mais de Lévi lui-même: que des hommes comme lui aient existé est source d’encouragement.
Apropos du cas d’Arthur London, dont le livre inspira le film l’Aveu. Les historiens ont pu montré qu’il était malgré tout un espion en France. Mais avec des idéaux. Il croyait à la victoire finale du communiste et tout était bon pour y arriver. Il y avait donc dans son comportement des zones d’ombre qui ont été oublié pour qu’il conserve cette aura de communiste parfait détruit par la machine communiste. P292
Romain Gary: les Nazis étaient humains. Ce qui était humain en eux était leur inhumanité. Tant qu’on ne reconnaît pas cette inhumanité, cette parenté avec le mal, on reste dans le mensonge pieux. P319
Gary: “Pour l’essentiel, il n’y a pas de réponse” Comment alors ne pas désespérer de tout? “Le geste le plus méprisant qu’un homme puisse faire est de rester vivant.” ” Toute mon oeuvre est faite de respect pour la faiblesse” Cf Gary – La nuit sera calme, 1974. P321
Il n’y a pas de coïncidence entre Etat et ethnie (200 Etats contre 5000 ethnies sur la planète). L’Etat naturel/ethnique serait fondé sur la naissance, l’origine des parents. L’Etat démocratique est un état contractuel fonde sur une partage de valeurs communes, de droits et devoirs. p348
Autre raison de préférer la souveraineté nationale au droit d’ingérence. Les individus ont beaucoup plus de droits nationaux que de droits internationaux attachés à leur personne. L’ingérence mets en péril la souveraineté nationale et les institutions en charge dans le pays. Le tribunal international devrait être remplacé par un appui aux juridictions nationales qui deviendraient capable de juger les crimes les plus terribles.
L’anarchie peut être pire que la tyrannie dont les lois, mêmes injustes, sont connues. L’effondrement des pays de l’est a donné lieu à la naissance de mafias en tout genre dans des pays ou l’Etat avait réellement disparu. p398
Les guerres de religions ont cessé du jour ou l’on a accepté que plusieurs conceptions du bien pouvaient exister conjointement. La justice universelle implique un état universel. P405
Montesquieu pense que les systèmes de lois doivent avoir une même source (justice) mais être différent d’un pays à l’autre en vertu des traditions, habitudes de chacun. Condorcet souhaite lui une unicité des systèmes en place. Ce qui est bon pour les uns l’est aussi pour les autres.
Le pluralisme est un bien en lui même car il permet qu’aucune opinion ne puisse devenir absolu et unique, apportant oppression. P406
Pour comprendre une seule civilisation, il faut en connaître au moins deux, très profondément. Il n’est de connaissance humaine sans comparaison et confrontation, c’est pourquoi on ne saura jamais en éliminer la part de subjectivité. p424
Tillion “j’avais décidé de ne plus m’occuper d’ethnologie mais de consacrer tout mes efforts à comprendre comment un peuple européen plus éduqué que la moyenne avait pu sombrer dans une telle démence.
Vivre et agir sans parti pris est inconcevable. Le mieux qu’on puisse faire est de choisir les siens en connaissance de cause. P425-426
Il existe deux infimes minorités: celles des assassins, des bourreaux, des brutes et des traîtres, celles des hommes d’un courage extraordinaire. L’immense majorité d’entre nous est composé de gens ordinaires, inoffensifs en temps de paix, dangereux en temps de crise. P 430
Il n’existe pas moralement de vrai médiocre, seulement des êtres qui n’ont rencontré les événements qui les révèleront. L’être humain est moralement indécis, à la fois bon et mauvais, c’est bien pourquoi le champ de l’action reste grand ouvert. P 433
Sur le conflit algérien (1965 et suiv.). La paix ne peut venir que de la confiance réciproque. Mais la confiance ne peut venir que dans la paix. Donc la guerre continue. P439 (prévention des conflits en temps de paix: travail sur la confiance)
Quand on lit ses écrits, on a parfois l’impression d’avoir affaire à une double personnalité: il y a l’actrice agissante mue par la tendresse pour ses semblables et l’observatrice passionnée par la connaissance. Ces deux facettes n’entrent pas en conflit, elles s’articulent harmonieusement et ne cessent de se rendre service: l’observatrice introduit une perspective plus large aux difficultés rencontrées par l’actrice. P440
On peut identifier 3 dérives menaçant la vie démocratique: La dérive identitaire, L’identité est essentielle a la collectivité et use de la mémoire pour se fabriquer. Cette exigence ‘légitime ne l’est plus lorsqu’elle l’emporte sur les valeurs démocratiques fondamentales: l’individu et l’universalité. Les communautés peuvent être diverses mais doivent respecter le contrat démocratique: aucun avantage particulier, égalité et tolérance.
La dérive moralisatrice. Pluralité et diversité des sujets en démocratie et pluralité des institutions. La morale revient à la sphère privée (contrairement aux états théocratiques). Or le moralement correct veut réunir moral et politique et stigmatiser les contrevenants et assurer le règne de la bonne conscience. C’est les croisades ou les colonisations, conduites au nom du bien. On nie ici l’autonomie du sujet: d’un cote l’état impose un moralement correct, de l’autre un groupe d’état impose à un autre, par ingérence, le bien, par la force s’il le faut. La tentation du bien est dangereuse.
Les deux dérives procède de la nostalgie d’un état antérieur: celui dans lequel les liens de communautés étaient plus fort et possédait une morale publique.
La dérive instrumentale qui consiste à se soucier des seuls instruments, outils, moyens devant conduire à un but, sans s’interroger sur le but. (conception et réalisation de la Bombe atomique par exemple). Cette dérive est propre aux pays démocratiques qui refusent une définition du souverain bien et laissent à chacun le soin de le chercher (dans le respect des autres évidemment). C’est une technisation des problèmes qui ne fonctionne pas car elle ignore l’homme comme fin ultime de tout action. Ici on se concentre sur le moyen, sans s’intéresser à la fin (le marché par exemple)

Julien Benda – La Fin de l’Eternel – 1928

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 Introduction de Etiemble : Ecrivains, savants ou philosophes, ceux-là pour Benda sont des clercs qui se vouent à la recherche de la vérité, à la  prédication de la justice, mais jamais ne s’engagent dans un parti, dans l’action politicienne. Ni la patrie, ni la classe, ni la race ne sont pour le Benda de la Trahison des valeur qu’un clerc puisse impunément célébrer ou servir.

Quelques soient les circonstances historiques, il importe aux sociétés que certains hommes choisissent de penser. Benda nous requiert de penser tout seuls, puisque c’est toujours des idéologies, autrement dit des pensées déformées par les passions collectives, qui gouvernent les hommes, où plutôt les asservissent.

On pense bien mieux quand on est point soumis aux exigences d’une patrie.

« La civilisation veut que la morale des clercs influencent celle des laïcs mais ne soit jamais influencée par elle ». Sitôt en effet que ceux dont la raison d’être est de penser  ne pensent plus, mais se soumettent aux idéologies quelles qu’elles soient, à la Realpolitik de tous les gouvernements, « le clerc n’existe plus que de nom »  et, du coup, règne la barbarie.

benda – la fin de l’Eternel.

On peut, par les mobiles les moins nobles, dire les choses les plus justes.

En veillant au bon état de l’ordre social le clerc s’occupe peut-être des conditions nécessaires à la vie de l’esprit, mais n’exerce pas en cela la vie de l’esprit ; de même que si Descartes balaye sa cellule  afin d’y bien philosopher, il ne fait pas, en ce balayage, œuvre de philosophie.

 Comme si le clerc devait exalter une vertu parce qu’elle lui assure la vie ! p28

Ce que je retiendrai de ce plaidoyer, c’est l’incapacité de mes confrères de considérer un objet dans l’une de ses manifestations isolées, et non dans sa totalité concrète ; leur résolution d’embrasser l’infinité des traits qui constituent une âme et leur refus d’y découper un trait unique, fût-il point de départ du mouvement passionnel de plusieurs milliers d’âmes. C’est la un aspect de plus de leur  étonnante impuissance à former la moindre abstraction, et aussi de leur volonté de ne s’intéresser qu’a la passion de l’individu, non à celle d’une collectivité. Comme si ce n’était pas les passions des collectivités qui sont l’histoire humaine.

Les doctrines des philosophes, n’étant adoptées par le vulgaire que dans la mesure où elles satisfont des passions, sont constamment déformées pour les satisfaire davantage et que ce sont les doctrines ainsi déformées qui constituent l’histoire des idées.  P 143

J’ai nommé passions politiques celle qui dressent des hommes contre d’autres hommes au nom d’un intérêt ou d’un orgueil et dont les deux grands types sont, pour cette raison, les passions de classes et de nation. C’est assez dire que la passion de la justice, plus encore celle de la vérité, ne sont point des passions politiques et que ceux qui descendent au forum mus par elle ne me paraissant trahir aucun noble fonction.P47

« Tous les établissements humains, dit JJ Rousseau, sont fondés sur les passions humaines et se conservent par elles, ce qui combat et détruit ces passions n’est donc pas propre à fortifier ces établissements. » C’est la trahison du clerc de gauche que de cacher l’impuissance du juste et du vrai à fortifier les établissements terrestres…

            JJ Rousseau « le patriotisme et l’humanité sont deux vertues incompatibles dans leur énergie, et surtout chez un peuple entier. Le législateur qui les voudra toutes deux n’obtiendra ni l’une ni l’autre ; cet accord ne s’est jamais vu, il ne se verra jamais, parce qu’il est contraire à la nature, et qu’on ne peut donner deux objets à la même passion. »

 Je déclare donc que le clerc ne manque nullement à sa fonction en paraissant sur la place publique, s’il y paraît pour y prêcher la religion du juste et du vrai et s’il prêche ouvertement comme des valeurs non pratiques, j’entends dénuées de toute attention aux intérêts de l’égoïsme, soit de la nation…p53

Je tiens le contemplatif pour le plus grand des clercs (…) parce que, sans se donner pour but de la servir [l’humanité] et peut être précisément parce qu’il ne se donne pas ce but, il est celui que la sert le mieux. 

La suprême fonction du clerc est de prier…la spéculation est la forme la plus civilisatrice de l’action cléricale ( ce n’est donc pas l’action qui est la suprême fonction du clerc)…

J’en ai dit ailleurs la cause principale, qui est le besoin d’éprouver des sensations, agir étant, pour la plupart des hommes, infiniment plus « amusant » que penser.

(Une autre cause est ) l’extraordinaire aisance  avec laquelle tant d’hommes décident aujourd’hui qu’ils ont reçu la mission de transformer l’état social, transformation qu’ils ne conçoivent que par l’action  directe.

Marc Aurèle « L’homme libre se passe aussi bien de la solitude que du monde ».

Toute pensée est un commencement d’acte : penser c’est toujours se retenir de parler et d’agir…

Pour la plupart des clerc, l’action a laquelle est liée nécessairement la pensée est une action morale, un action politique…p57

Qu’on passe de la pensée à l’action est légitime. Ce que l’on conteste c’est que ces deux activités sont liées nécessairement…

 Renan est le type de ceux qui  place tout l’intérêt de sa vie dans la recherche, avec assez peu d’attention aux conséquences,  bonnes ou mauvaises, que son œuvre peu avoir pour le monde….On sait son fameux mot : la vérité est peut être triste.p64

L’activité spirituelle, trouvant sa satisfaction dans sa seule ignition, soit la plus haute leçon de désintéressement, et donc de moralité, que puissent donner au monde les prêtres de l’esprit.

La forme suprême de la cléricature est la libre activité spirituelle dégagée de toute préoccupation morale et sociale.

Qu’une activité exempte de toute préoccupation morale  puisse être éminemment civilisatrice, c’est ce que n’admettront jamais les hommes pour qui le devoir et la peine sont des attributs essentiels de la beauté et qui estiment que l’humanité exigera toujours, ne fût-ce qu’à  titre d’ornement, des professeurs de vertu. p68

Lorsqu’on prétend juger des nations, il convient de considérer , non seulement l’attitude des gouvernements mais aussi celle des peuples (ou il soutient la responsabilité des allemands dans la guerre 14-18 (alors que beaucoup souhaitaient partager les tords) par le soutien populaire  dont on fait preuve les allemands a l’inverse des français ou des anglais..)

Si l’ensemble  des gouvernements est peut être responsable d’avoir rendu la guerre inévitable, le gouvernement austro-hongrois est responsable d’avoir voulu la guerre

La vrai question est de savoir dans quelle mesure chacun de ces gouvernements a été secondé par son peuple.

L’équité consiste à rendre a chacun ce qui lui revient.

 Le mépris de l’équité (de ceux qui mettent français et allemand dans le même panier) trouve ses mobiles affectifs dans : le désir de se singulariser, la croyance que l’esprit de justice exige qu’on donne raison à l’adversaire, l’idée que, si l’on approuve sa nation, on verse dans le préjugé nationaliste, le parti pris de ne point adopter la même thèse que certains citoyens qu’on déteste…77

Un autre mobile est la volonté d’aimer : cette position, qui ne veut connaître  que des états du cœur et repousse l’exercice, difficile et souvent douloureux, de la raison…est la négation même de la qualité du clerc : par l’impunité qu’elle assure d’avance à l’injustice, elle est un des plus fort soutiens de la barbarie dans le monde.

Malebranche : « il faut toujours rendre justice avant que d’exercer la charité »

On n’a pas encore vu une innocente nation ; il s’agit de reconnaître que la nation adverse a incarné alors l’esprit de violence et d’injustice avec une perfection et une conscience qui poussent dans l’ombre la faute des autres ( cf le conflit yougoslave et la responsabilité de la Serbie?)

Je déclare qu’une humanité unifiée, ayant enfin aboli la haine des nations et des classes, n’aurait que mes mépris, si elle était occupée qu’à une savante mainmise sur la matière qui l’environne et à s’enivrer d’elle-même…L’ennemi qu’il faut combattre c’est l’esprit de conquête et l’orgueil particulariste, dont la passion nationale n’est qu’un aspect…

La seule et vraie prédication de la paix c’est d’inviter les hommes à mépriser toute chose finie et à communier avec Dieu.

 Un Spinoza, un Leibnitz ont prôné la connaissance du particulier comme moyen d’atteindre à l’universel tandis que les particularismes modernes ont exalté la connaissance du particulier pour elle-même p83

Cette religion du particulier est ce mépris de l’universel reviennent a dire qu’on est résolu à estimer, en face des choses, les caractères par quoi elles diffèrent et non ceux par quoi elles se ressemblent ; volonté qui se réclame de Pascal et selon laquelle plus l’esprit serait aiguisé et plus il percevrait d’originalité parmi les chosesla marque du génie intellectuelle me paraissant être au contraire d’apercevoir entre les choses des ressemblances que personne n’y avait encore vues

Les artistes, pour lesquels l’âme est grande en tant qu’elle éprouve des sensations et non en tant qu’elle forme des idées, placeront toujours la sensibilité aux différences au dessus de la conception des ressemblances.

Opposition raison expérimental/ Raison pure : la religion des philosophes modernes pour la raison expérimental (=l’humanisme) et leur mépris de la raison pure (=le divinisme) est une rupture avec la tradition philosophique. ..Je veux souligner les conséquences morales de cette religion, qui sont d’inviter l’homme a vénérer le charnel, le terrestre, l’humain, l’expérience étant essentiellement charnelle et terrestre, comme l’a fort bien compris le sentiment populaire, lequel a toujours admis que la raison fut divine et …déclaré que l’expérience était diabolique… le clerc manque a sa fonction.

La raison  ne saurait prouver par la raison que la raison est juste, elle ne saurait pas davantage prouver par la raison que la raison est fausse ; qu’en d’autres termes, la croyance de la raison dans sa valeur repose sur un acte de foi.p113 

 Le clerc jadis admirait l’homme « qui demeure ferme parmi les courants » (Malebranche)p115

 Toutes (les philosophies, les religions etc) ont fait de Dieu un absolu, en temps que ce mots implique une rupture de continuité entre ce qu’il prétend désigner et le monde des choses sensibles et changeantes….toutes ont voulu que le divin par un abaissement de son essence vint constituer l’humain…p118

Entre l’infini et le fini, il y a une différence non de degré, mais d’essence.

 « Pendant des centaines de milliers d’années, la destinée d’un homme se confondait avec celle de son groupe, de sa tribu, hors laquelle il ne pouvait survivre. La tribu, quant à elle, ne pouvait survivre et se défendre que par sa cohésion. D’où l’extrême puissance subjective des lois qui organisaient et garantissaient cette cohésion. » Jacques Monod.

 Tout le mouvement d’émancipation, surtout depuis les Lumières, peut être compris comme progressive valorisation de l’individualisme impliquant un recul correspondant du holisme.

L’opposition entre hétéronomie et autonomie : l’hétéronomie désigne le fait de recevoir de l’exterieur les règles organisant sa conduite. Tocqueville définissait les avantages paradoxaux d’une certaine dose d’hétéronomie religieuse lorsqu’il notait: «En même temps que la loi permet au peuple américain de tout faire, la religion l’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser ».

Nos sociétés démocratiques ont définitivement récusé toutes ces formes, même résiduelles, d’hétéronomie.  Nous nous sommes définitivement libérés de ce que John Stuart Mill appelait « le despotisme des coutumes ». (p288). Le fameux théorème de Gôdel, les systèmes consistants ne peuvent être complets et les systèmes complets ne peuvent être consistants. Transposé au domaine des sciences humaines, cela signifie qu’une collectivité n’est pas capable de trouver en elle même ce qui la fonde. Or c’est cette prétendue fatalité de l’hétéronomie que récusent nos sociétés démocratiques. »

Cette victoire du « moi » sur le « nous » et l’individualisme est, de toutes les valeurs, celle qui est considérée comme la plus occidentale.  

 On peut même dire que le renoncement progressif au sacrifice, la lente, très lente substitution du système judiciaire à la vengeance privée, pourraient suffire à caractériser l’émergence de ce que nous appelons civilisation (p321)

Nietzsche : « L’individu a été si bien pris au sérieux, écrivait-il, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains. [Or] cette pseudo-humanité qui s’intitule christianisme veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. » 

La « pénalisation de la société » se définit en peu de mots : la prévalence de la sanction pénale comme ultime mode de régulation sociale. A mesure que croyances ou les représentations collectives – jadis intériorisées – s’évanouissent, la punition se renforce. Le droit pénal tend à devenir – avec la loi du marché le dernier mécanisme régulateur d’une société dépourvue de croyances fortes et de valeurs réellement partagées.

Cette individualisation du droit ne fait plus primer l’idée de cohésion sociale mais la protection des individus.

«On repais les dommages sans faire de distinction entre l’acte volontaire et involontaire, car désormais c’est la victime qui demande réparation, ce n’est plus l’État ou la société, des entités fictives. » 

Notre pratique du droit procède, au bout du compte, d’une dérive redoutable : la privatisation de la justice, c’est-à-dire le retour de la vengeance. La vie collective se ramène à l’éternelle quête, de réparations personnelles pour des préjudices – réels ou imaginaires – qu’on n’accepte plus de passer par pertes et profits, ni de mettre au compte des inconvénients de la vie commune. Nous ne somme plus disposés à la moindre «perte» pour vivre en semble.  « la perception individuelle des intérêts augmente la potentialité de conflits ».

Un vers du poète brésilien Moacyr Felix – Le verbe avoir est la mort de Dieu. “O verbo ter é a morte de Deus.”

Pour les utilitaristes, le bénéfice du plus grand nombre peut légitimer la « perte » subie par quelques-uns, moins bien armés ou moins talentueux. La pensée utilitariste est ainsi minée par une contradiction éthique qu’elle n’est jamais parvenue à surmonter. En acceptant l’idée du sacrifice d’un tiers exclu, elle contrevient aux principes mêmes de la conscience civilisée dont pourtant elle se réclame.

 Les licenciements ne sont-ils pas justifiés par le souci de sauver une entreprise ? Le chômage n’est-il pas le prix à payer pour améliorer la compétitivité d’une économie ? En réalité, au-delà de cette prétendue clarté rationaliste, l’argumentation libérale revient à consentir au sacrifice

Le sacrifice n’a donc pas grand-chose à voir avec un violence « gratuite ». II est central. II touche au contenu même du « vivre ensemble ». René Girard a bien montré en effet que le sacrifice n’a de sens et de fonction qu’à une condition expresse : que chaque acteur du lynchage soit convaincu de culpabilité du lynché.

Cette résignation à l’immédiateté du monde et à la disparition de l’avenir menace de dissoudre à son tour la politique et, avec elle, l’aspiration minimal a l’égalité et à la justice. « La politique, c’est le goût de l’avenir», disait Max Weber. (p365)

La crise de la démocratie, ce n’est pas seulement l’hégémonie du privatif du marché, c’est le retour inexorable au règne de « quelques-uns ». Ces « quelques-uns » dont aucun contrepoids représentatif n’équilibre plus le pouvoir suscitent la fureur sporadique du plus grand nombre. La chasse aux puissants, notamment judiciaire, vient donc corriger, à intervalles réguliers, la dérive oligarchique.

 L’identité contre l’égalité

Pour l’opinion courante – et c’est un progrès incontestable -, une certaine inégalité immémoriale n’est plus admissible aujourd’hui : celle qui sépara le Blanc du Noir, le citoyen de souche de l’immigré, l’homme de la femme, l’hétérosexuel de l’homosexuel etc. Le problème est que cette intransigeance égalitariste sur la question de l’identité, du statut, de la « différence » s’accompagne d’une incroyable indifférence à l’égard des inégalités de condition. La quête éperdue d’une égalité identitaire forme un écran de fumée masquant le retour des injustices quantitatives les plus criantes.(p180)

Les valeurs individualistes, devenues hégémoniques depuis la fin des années 60, contribuent à rendre de plus difficilement gouvernable la démocratie. Cet affaiblissement global du politique, ballotté entre les corporatismes et égoïsmes catégoriels, ouvre sans cesse davantage de terrain au marché, à la libre concurrence, à la loi du plus fort. 

Le chômage de masse a des effets systémiques désastreux. Il diffuse dans l’ensemble du corps social un poison fatal. II se reporte d’une génération sur l’autre, engendre un climat désenchanté et violent, etc. (p187) « Jamais auparavant, ajoute Thurow, on n’avait constaté en Amérique le cas d’une baisse des salaires réels accompagnant une hausse du PIB par habitant.» Le phénomène gagne peu à peu l’ensemble du monde développé, à un rythme variable selon les pays? Comment expliquer qu’une régression inégalitaire d’une telle ampleur puisse intervenir au coeur du monde démocratique, dans des sociétés complexes et culturellement avancées ? Pourquoi cet appauvrissement des plus pauvres, alors même que la richesse accumulée dans l’hémisphère Nord atteint des niveaux jamais connus dans l’histoire humaine? Le retour de l’inégalité est un choix, c’est-à-dire un projet. Comme le font parfois observer essayistes américains, il se trouve simplement que les capitalistes ont relancé la lutte des classes et qu’ils l’ont gagnée. Le choix est politique, au sens plein du terme. La lutte obstinée contre l’inflation, la volonté de privilégier les actionnaires, la priorité accordée à la Finance ont conduit à peser délibérément sur les salaires. Ces régressions ont été si radicales que certains économistes n’excluent pas, a terme, une disparition pure des classes moyennes dans les économies développées.

Gardons à l’esprit ce qui n’est pas anodin : la raison grecque procède de ce qu’on pourrait appeler une capacité critique. Elle est d’abord mise à distance, questionnement, doute exigeant. Au sens étymologique du terme, la raison ancestrale était bien celle du plus fort. Dans ce type de rationalité ancienne, « le point de référence est de savoir qui est le maître du monde et pourquoi son règne ne disparaîtra pas». C’est une puissance tutélaire, celle d’un dieu ou d’une force temporelle, qui ordonnait le monde. La raison grecque va « raisonner », si l’on peut dire, d’une tout autre manière. A la puissance, elle substitue le principe. Ainsi voit-on percer l’idée que « c’est la loi – nomos – qui gouverne le monde et non point Zeus ». « Dans la perception du réel, ce « miracle » de la raison grecque introduit une innovation, un bouleversement aussi radical qu’avait pu l’être le prophétisme juif dans la perception du temps. Cette rationalité nouvelle ouvre la route non seulement à ce que nous appelons la science, mais aussi à ce que les Grecs eux mêmes appelèrent démocratie : en mettant en avant non plus le pouvoir, mais la loi commune.(p204) 

«II n’y a pas d’inconnaissable, mais seulement de l’inconnu» Jean Pierre Changeux. Cet optimisme rationaliste remet en question toute « croyance » qui se voit rétrogradée au rang d’ignorance ou de superstition temporaire. La rationalité scientifique, comme mode de connaissance, se voit investie d’un magister disqualifiant tous les autres. Elle est « totalitaire » en ce sens qu’elle ne reconnaît aucune légitimité aux autres façons d’appréhender le réel. Le scientisme s’oppose point par point à la science : alors que la science pose ses limites et s’interdit de les transgresser, le scientisme décrète qu’il n’y a pas de limites et prétend se prononcer sur tout». La Science en tant que référence mythique n’est plus contestée, elle prend place désormais au niveau de la garantie divine du vrai.

Existe-t-il un principe d’humanité, une valeur d’essence supérieure, capable de transcender les différences de races, de culture ou de sexe pour définir notre commune humanité ? Cette valeur doit-elle l’emporter sur toutes les autres? (p242)  . Pour les Romains, le droit représentait une certaine idée de l’universel, circonscrite aux limites géographiques de l’Empire et inséparable de la qualité de citoyen.

Libéralisme, colonialisme ou marxisme post-hégélien se proclamèrent universalistes et voulurent opposer le « progrès » en marche aux ténèbres des traditions indigènes. Aujourd’hui même, cette même question de l’universel est reformulée autour du thème de la mondialisation avec de deux injonctions contradictoires : l’une universaliste, l’autre différentialiste

Tous les débats sur la mondialisation sont ainsi chargés de connotations normatives. Sur le terrain domestique, en revanche, la normativité s’inverse. Cette fois, c’est la particularité, le singulier, l’identité irréductible qui sont exaltés, contre l’uniformité sociale ou la norme majoritaire. ‘. Priorité aux différences et à la bigarrure des tribus, chacune campant sur sa vision du monde et, à la limite, sa conception de la morale.

L’indéniable dignité de la défense des droits de l’homme et de la démocratie permet ainsi de dissimuler sous un généreux prosélytisme des volontés d’expansion économique. Comme le « goupillon » du christianisme missionnaire avait permis de légitimer jadis la conquête colonial, la défense des droits de l’homme ouvre aujourd’hui la route aux multinationales (p265). 

L’on trouve dans les quatorze Épîtres pauliniennes, notamment dans la fameuse Épître aux Galates, une formulation effectivement « fondatrice » de l’universalisme. Pour Paul, la définition de l’être humain ne devait plus être référée à une identité particulière (juif, grec, homme, femme, etc.) mais à la seule affirmation de sa croyance en Jésus-Christ

 Le propre de la mondialisation telle qu’elle est dévoyée par la société marchande est qu’elle menace tout à la fois l’universel et la différence. Aujourd’hui, en effet, ce qu’il est convenu d’appeler la philosophie des droits de l’homme – même quand elle n’est pas pervertie par le cynisme commercial – suscite le même type de rejet que jadis le christianisme missionnaire ou l’islam conquérant. La plénitude de la condition humaine consiste idéalement à tenir aboutés l’un à l’autre ces deux impératifs contraires : le besoin d’une patrie et la nécessité de s’en affranchir. Nous avons autant besoin d’appartenance que de liberté.

 Simone Weil (1943) “c’est un devoir de nous déraciner mais c’est toujours un crime de déraciner l’autre“.

Jean Claude Guillebaud – “La refondation du monde” – 1999

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Pour une synthese actuelle des vues de Guillebaud (muattions du monde et son optimisme engagé): Contre le pessimisme ambiant (2012)

Notes des lecture et citations:

La « Fin de l’Histoire » (1989) de Fukuyama : “L’Histoire n’était certes pas « finie », au sens événementiel du terme : il y aura encore – et pour longtemps – des séismes et des violences, et même de terribles. Mais l’Histoire était achevée pour ce qui est du sens, du projet, de l’eschatologie. Sur le plan théorique, la démocratie, la société ouverte et le marché avaient triomphé de leurs ennemies. Le reste était affaire de patience. Et de chance.

A l’instar du marxisme, le libéralisme récuse, par exemple, la prééminence du politique sur l’economique. Tous deux réduisent la politique a un épiphénomène ou a un « populisme ». Ainsi apparaît en pleine lumière une connivence antidémocratique que la rivalité d’hier avait fait perdre de vue.  « L’utopie économique libérale du XVème siècle et l’utopie socialiste du XXe siècle, écrit aujourd’hui Pierre Rosanvallon, participent paradoxalement d’une même représentation de la société fondée sur un idéal d’abolition de la politique» .

C’est ainsi que la philanthropie et la démarche humanitaire sont gérées aujourd’hui comme un marché mettant en relation des « nécessiteux » et des donateurs potentiels devenant des « consommateurs ayant un besoin de don à assouvir». Ainsi, la marchandisation-médiatisation de la charité n’est-elle plus seulement l’occasion d’une désagréable dérive que Bernard Kouchner baptisait jadis charity business. Elle correspond à l’extension plus radicale d’un mode de pensée totalitaire. La philanthropie finit par intégrer le modèle de l’économie néoclassique avec des consommateur; et des producteurs à la recherche de l’équilibre entre l’offre et la demande. […] Et comme dans tout marché certains produits ne seront pas achetés, ne correspondront pas à la demande et, toujours dans la logique de ce modèle, tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à avoir une misère vendable, une maladie à la mode (p96)

Parmi les emprunts faits par le libéralisme a l’ancien adversaire communiste, il en est un qu’on aurait tort de sous-estimer : la certitude d’avoir raison. Les défenseurs du marché sont convaincus d’incarner non point une opinion mais un savoir. Ton pour ton, la nouvelle doxa libérale procède à peu près de la même façon. Elle exerce le même pouvoir d’intimidation. Son triomphe lui vaut, comme hier, le ralliement empressé des prudents, des calculateurs et des paresseux. Ce panurgisme s’est évidemment internationalisé et se conforte de sa propre expansion. Ainsi existe-t-il une « pensée FMI», une « pensée Unesco », une « pensée Bruxelles », qui ne sont pas exemptes de conformisme (p101). Comme ceux d’hier, tous ces dévots de la vulgate dominante demeurent insensibles aux démentis du réel. 

 Le prophétisme juif nous a légué une représentation du temps qui fonde l’idée de progrès. Du christianisme nous viennent tout à la fois le concept d’individu et l’aspiration à l’égalité. La Grèce a inventé la raison. L’hellénisme des premiers siècles et Paul de Tarse ont fixé une certaine figure de l’Universel. Le message judéo-chrétien, enfin, recueilli et laïcisé par les Lumières, a débouché sur une conception de justice qui met à distance le sacrifice et la vengeance. (p113)

Principe de mobilité sociale (ascendante) qui permit jadis une vraie culture populaire: cette confiance en l’avenir tendait les énergies tout en assurant la cohésion d’une communauté, solidaire sur la durée. Les générations se succédaient plus qu’elles ne s’affrontaient. Aux Etats-Unis, cette rupture de la solidarité entre générations est régulièrement évoquée par les économistes. L’irrésistible évolution du régime des retraites vers un système de capitalisation, au lieu place du système de répartition prend acte de cette rupture de solidarité entre générations.

« période axiale » : autour du Vème siècle avant J.-C. durant laquelle apparaissent les grandes traditions religieuses et philosophiques. Vers 650 avant J.-C., surgissent en Palestine les grands prophètes du judaïsme : le message inouï dont sont porteurs les prophètes juifs est la perception du temps. Le temps des prophètes n’est plus courbe ni cyclique. Il n’est plus gouverné par l’éternel retour mais par l’attente et l’espérance. Voués à l’exil, les juifs organisent la centralité de la foi, non plus autour du temple mais de la Torah c’est-à-dire à une religion déterritorialisée et décentralisée, matérialisée par un Livre et dont les seuls ancrages sont désormais mémoire et l’espérance. En cela, le judaïsme est la première religion qui « attend avec une intensité radicale le changement du monde ». Pour Weber, le judaïsme, puis le christianisme, qui favorisent une attitude de « maîtrise du monde », ont un « potentiel de rationalisation » beaucoup plus important que la voie indienne ou celle du détachement bouddhiste. La philosophie grecque, sur ce point, est éloignée judaïsme, elle est d’abord sagesse et contemplation (inactive). Cette sagesse consiste à accepter le réel.  Pour saint Augustin, au Ve siècle, c’est le principe même de la création, c’est-à-dire de la séparation entre Dieu et le monde qui rend imaginable la transformation du monde. Une idée qui deviendra au XVème siècle, comme on le sait, un thème essentiel des Lumières… 

En 1930, Kalinine, président de l’URSS, lance le fameux « quinquennat sans Dieu ». Le quinquennat parachève donc la destruction des églises et des couvents, la déportation des popes, et déchaîne une nouvelle vague de propagande antireligieuse. Or, chose extraordinaire, paradoxe insensé : pour ce qui concerne la promesse, l’essentiel du message communiste est beaucoup plus proche du judéo-christianisme que de n’importe quelle autre tradition de pensée. (p148) Georges Bernanos, pour sa part, voyait dans le marxisme – qu’il combattait – une « idée chrétienne devenue folle ». Cette folie – hérétique – consistait à confondre le principe de l’espérance avec celui de la nécessité, et surtout de mettre le crime à son service. Avec le recul, il n’est pas absurde d’assimiler le marxisme à l’une ou l’autre des innombrables hérésies qui ont jalonné l’histoire du judéo-christianisme. 

Cette «compromission » du message évangélique avec la puissance et la richesse temporelles ouvre, au sujet des pauvres et de l’égalité, une immense querelle religieuse: la pauvreté des uns est-elle le fruit d’une injustice ou, au contraire, la sanction méritée de quelque insuffisance (paresse, imprévoyance, ivrognerie, etc.)? « Toutes les Églises ont scrupuleusement respecté et souvent soutenu les autorités de l’État, elles ont fait du conformisme une vertu majeure, elles ont toléré les injustices sociales et l’exploitation de l’homme par l’homme en expliquant pour les uns que la volonté de Dieu était qu’il y eût des maîtres et des serviteurs, et pour les autres que la réussite socioéconomique était le signe extérieur de la bénédiction de Dieu! »