Archives for posts with tag: morale

Mon dîner chez les cannibales – Ruwen Ogien –  2016

 Image result for ruwen ogien

Dans une société à forte ségrégation sexuelle, les femmes peuvent ne pas être malheureuses du fait qu’elles soient moins éduquées que les hommes. Elles peuvent estimer que c’est normal et même que c’est une bonne chose. […] Si le seul critère de la justice sociale est le bonheur, il faudra admettre qu’une société peut être juste même si elle est profondément inégalitaire ou esclavagiste : il suffirait que les plus pauvres ou les esclaves ne s’y sentent pas malheureux.

Même si l’accroissement de la richesse des plus démunis au-delà d’un certain seuil ne contribue nullement à augmenter leur bonheur, ce n’est certainement pas une raison suffisante de ne pas militer en sa faveur.

Les inégalités de revenue etc. ne sont pas toujours injustes car elle sont souvent la sanction de choix individuels défectueux ou la récompense du mérite. Je ne (le) pense pas.

Les libertariens : les inégalités résultent de transactions consenties par les parties, elles ne sont ni injuste ni dépourvues de valeur morale. Objection : difficile de savoir si l’acquisition initiale ou le transfert de richesse était juste (et équitable), une quantité considérable de biens ont été acquis par le vol, l’exploitation massive, l’esclavage…

Les sociaux-démocrates : les inégalités sont moralement justifiées quand elles sont a l’avantage de la société et qu’elles profitent aux plus défavorisés. Objection : les pauvres pourraient avoir intérêt a vivre dans un société inégalitaire si leur condition matérielle y était meilleure. La conception social-démocrate réduit la justice sociale aux conditions matérielles : il y a toutes sortes de raisons de préférer une société plus égalitaire même si notre condition matérielle y serait plus mauvaise.

La justification social-libérale : les inégalités ne sont pas injustes quand elle engage la responsabilité des personnesObjection : il y a des limites très clair à ce raisonnement : un citoyen bourré d’alcool sans permis ni assurance et planté contre un arbre devrait être abandonné sans assistance car il est responsable. Aucun social-démocrate ne va jusqu’à la.

Aucune des trois justifications morales n’est donc bonne.

La pente « glissante » ou « fatale ». Un exemple : si on autorise le mariage gay, on en viendra nécessairement à admettre les unions de groupe, le mariage polygame, les familles incestueuses etc. Le même argument existe pour la consommation du cannabis ou l’euthanasie. L’histoire démontre que les pentes glissantes ne le sont pas tant que cela (exemple l’avortement n’a pas favoriser l’infanticide). On peut être disposé à accepter que certains engrenages sont dangereux, mais il faut aussi savoir pourquoi – la « « pente glissante » ne donne pas de raison.

Argument similaire : « aller contre la nature ».  Il aurait pu être utilisé contre la pilule contraceptive, les transplantations d’organes, la vie en ville gigantesques…c’est un argument avancé pour rejeter les revendications des couples de même sexe au droit de fonder une famille (loi naturelle, nécessité psychologique d’avoir deux parents…). Or les études empiriques ne semblent pas confirmer l’existence de différences significatives du point de vue émotionnel, cognitif, social ou sexuel entre les enfants de couples homo et hétérosexuels.

Il faut distinguer le choquant, l’immoral et ce qui devrait être interdit par la loi : il est choquant de nettoyer les toilettes avec un drapeau national, mais ce n’est pas immoral ni punissable par la loi.

La pente fatale,  la mise en garde de jouer contre la nature, le glissement du choquant a l’immoral n’exprime rien qu’un « principe de précaution » moral, utilisé par les plus conservateurs pour exclure tout changement social.  Il a servi à justifier l’esclavage, l’inégalité sociale, la discrimination raciale, l’assujettissement des femmes, le refus de décriminalise l’homosexualité. Son pedigree n’est pas très glorieux.

A la suite du referendum de 2012, la distribution et consommation recreative du cannabis est libre au Colorado. La fin de l’illégalité n’a pas été suivie d’une disparition du désir d’en consommer : elle a provoqué une explosion de l’offre et de la demande. Un tourisme du plaisir s’est développé rapidement, la criminalité a diminué. Pour le philosophe, la question est : est-ce une bonne chose? Pour Hannah Arendt, la loi ne doit pas prétendre nous protéger contre nous-mêmes (mais seulement contre autrui).  L’accès au cannabis  peut s’appuyer sur la liberté qu’a chacun de se nuire à lui-même.

Les philosophes moraux sont-ils moraux ? Non. Il n’y a aucune relation entre le fait de pratiquer la philosophie moral et celui de conduire comme un saint.  Les spécialistes des questions éthiques devrait rendre leur livre de bibliothèque en temps : ce n’est pas le cas, les livres d’éthique sont volés ou non-restitués deux fois plus… Pratiquer la philosophie morale n’est pas un certificat de bonne conduite ou une garantie d’être un bon juge des questions morales.

Advertisements

Le dernier qui s’en va éteint la LUMIERE – Paul Jorion – 2016

Crise environnementale, crise de la complexité (les interactions augmentent entre des populations de plus en plus nombreuses dans un environnement de plus en plus mécanisé où nous confions nos décisions à l’ordinateur), crise économique et financière due au fait que nos systèmes sont une gigantesque machine a concentrer la richesse (alimentées par les intérêts de la dette et dont les effets délétères sont encore amplifiés par la spéculation (pari sur la hausse ou la baisse des titres financiers).

Nous croissons aujourd’hui a raison de 77 millions d’êtres humains supplémentaires par an.

Thomas Hobbes – la guerre du tous contre tous.

Depuis d’adoption du protocole de Kyoto visant a reduire les emissions de gas a effet de serre, les émissions annuelles de carbone sont passées de 6400 à 8700 millions de tonnes. On mesure la l’efficacité de nos efforts en la matière.

Il s’agit de réintroduire des notions telles que le bonheur, non pas mesuré puisqu’il est d’une nature qui ne se prête pas à la mesure, mais comme quelque chose de présent plutôt qu’absent.

Aristote : les valeurs et les prix relèvent de domaines absolument distincts. Il n’y a pas de valeur cachée derrière un prix, la seule chose qu’il y ait la est un rapport de forces entre êtres humains.

Trop de CO2 ou de dioxyde d’Azote, trop de phosphates….Aussi longtemps qu’il ne sera pas questions de qualités, tout calcul est condamné à n’être que comptes d’apothicaire dont aucune vérité profonde n’émergera jamais.

Gilens et Page, 2014 : ils ont comparé un catalogue d’objectifs politiques exprimés dans l’opinion publique (1779 en tout) et examiné si les mesures ont été, oui ou non, mis en œuvre. Conclusion : l’opinion de la majorité est ignorée : elle ne compte pas et n’est pas reflétée dans les mesures qui sont prises. Aux etats unis règne un système politique caractérisé par la domination d’une élite écconomique.

Lacordaire (1802-1861) avait dit « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maitre et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ».

Les entreprises innovantes d’aujourd’hui exigent désormais une mise de fonds importante en capital, ne créent pour l’essentiel que des emplois très qualifiés en petit nombre par rapport au chiffre d’affaires. La firme WhatsApp ne comptait que 50 employes quand elle fut rachetée pour 19 milliard de dollars par Facebook. La technologie ne crée pas nécessairement d’emploi.

On progresse vers une économie ou le vainqueur emporte tout (the winner takes all) ou un très petit nombre de travailleurs très qualifies créent une part disproportionnée de la richesse.

Alain Supiot : L’imaginaire cybernétique tend à effacer la différence entre l’homme, l’animal et la machine, saisi comme autant de système homéostatique communiquant les uns avec les autres.  A ce nouvel imaginaire correspond le passage du libéralisme économique – qui place le calcul économique sous l’égide de la loi – à l’ultralibéralisme, qui place la loi sous l’égide du calcul économique. Etendu a toutes activités humaines, le paradigme du marché occupe désormais la place de norme fondamentale à l’échelle du globe.

L’invention du statut de la personne morale, calqué sur celui de la personne physique (la justification intuitive en étant que celle-ci dispose, comme souvent la personne physique, d’un patrimoine) prit place aux Etats Unis au milieu du XIXe siècle.

Au fils des ans, les droits des personnes morales ne cessèrent de croitre et leurs devoirs de se réduire, tandis que l’immortalité potentielle qui leur était dorénavant assurée leur permettait une accumulation quasi infinie de patrimoine et du pouvoir qui lui est associe.

La formulation juridique des principes ultralibéraux crée par anticipation le cadre de fonctionnement d’un univers peuplé seulement de robots.

Lord Adair Turner, patron du régulateur des marchés financiers au royaume uni qui dressa en 2010 la liste des activités inutiles, voire nocives, de la finance. Il est nocif qu’un secteur dépasse la taille correspondant à son véritable rôle économique. A un contradicteur prétendant que le secteur financier devait s’efforcer de devenir le plus gros possible, il avait répondu que l’on imagine pas des centrales électriques cherchant à excéder la demande du marché.

La promotion implicite du court termisme par la philosophie qui sous-tend la règlementation comptable date des années 1980 et est lié à l’internationalisation et la privatisation de la rédaction des règles comptables (grandes firmes d’audit et l’International Accounting Standard Board – qui est finance par ces mêmes firmes). IASB est domicilié dans l’état du Delaware qui constitue un havre fiscal. Conflit d’intérêt, puisque IASB est aussi finance par les mêmes firmes d’audit, et aucun contrôle démocratique….

La comptabilité moderne a évolué en trois temps : primo, début du XIX, les bénéfices ne sont comptabilises que lorsqu’ils sont apparus : pour distribuer des parts il faut d’abord  avoir couvert les coûts. Secundo au milieu du XIX, les bénéfices apparaissent anticipées en enkystant le passif, et ce pour ne pas décourager les petits investisseurs dont on avait besoin pour financer les grands projets de construction. Tertio, les années 1980, la comptabilité  « mark to market » au prix du marché, les bénéfices sont distribués à titre anticipé. Le moindre bénéfice est aussitôt partagée entre amis, et s’il manque de l’argent pour l’entreprise, on l’emprunte !

Les docteurs de l’Eglise, au Moyen Age, appelait « usure » ce que nous appelons « crédit à la consommation » et bannissaient le paiement d’intérêts sur des sommes empruntées pour la seule et unique raison que l’emprunteur y était forcé.

Au cours des premiers siècles de notre ère, la concentration de la richesse a condamné une part toujours croissante de la population au surendettement, entrainant l’apparition d’un statut social inédit : celui, devenu rapidement héréditaire, de serf attaché de génération en génération a la terre de son maitre.

Le système économique nécessite la croissance comme l’un de ses éléments constituants en tant qu’il est un système capitaliste, et qu’il est donc impossible de parler de décroissance sans remettre en question la nature capitaliste de notre système économique. Le système économique n’est pas monolithique : il est à la fois « capitaliste », « de marché », « libéral » voire « ultralibéral ».

Comptabiliser le travail comme coût (qu’il convient donc de minimiser pour augmenter les dividendes) et les dividendes comme part de profit est en réalité arbitraire : c’est l’expression d’un choix politique. Un juste partage exige la remise en cause des règles comptables qui traitent les salaires comme des coûts, et les bonus de la direction et les dividendes des actionnaires comme des parts de bénéfices, pour considérer tous ensemble comme avances faites au même titre à la production de marchandises ou de services.

Le coût de la crise des « subprimes » fut considérable : 8% du PIB de la zone euro. Les garanties des Etats de la zone euro au secteur financier équivalaient en 2014 à 2.7% du PIB en 2014.

Un article signé Vitali, Glattfelder et Battiston mettait en évidence en 2011 l’existence, en parallèle du réseau de pouvoir que forme les Etats, d’un autre réseau constitué en son cœur par un nombre restreint  (147) de compagnies transnationales dont la puissance économique est considérablement supérieur à celle des Etats.  Un nombre réduit d’individu (737) exerce le pouvoir effectif au sein de (80%) ces compagnies. Les trois quarts des 147 compagnies sont des établissements financiers.

Apple, jouant sur les ambiguïtés des codes des impôts nationaux, a même réussi la gageure de n’avoir aucune domiciliation fiscales pour les principales composantes de son conglomérat, et d’être ainsi pleinement déterritorialisé. Aucun devoir, aucun engagement ne lie (ces entreprises internationales) à une véritable communauté de citoyens en aucun endroit du globe.

Si l’on veut stopper le processus de destruction en cours, le choix est simple : il faut imposer à la finance, l’éthique qui prévaut dans les autres départements de nos sociétés : mettre fin le plus rapidement possible à l’extraterritorialité éthique dont elle bénéficie à l’heure actuelle.

The Economist 2012 : à la questions envers qui il conviendrait qu’il se sentent davantage responsables, les leaders de la finance considèrent : leur PDG (pour 48%), leur actionnaires (pour 44%)…les choix les moins populaires sont la société dans son ensemble (pour 25%) l’Etat (11%). Le monde financier reste convaincu du bien-fondé de son extraterritorialité sur le plan éthique.

Francois Debauche nous à enseigné des choses précieuses, consciencieusement retenues.

Rien ne permet d’exclure que les processus biologiques ne produisent eux aussi ultérieurement, par émergence,  un type de phénomène d’une nature inédite. Et que, du coup, ce qui nous avions imaginé à tort comme étant intervenu avant nous, la présence d’un Dieu démiurge ayant été la cause de notre monde, n’apparaisse en fait ultérieurement au sein du monde. Dieu non comme la cause mais comme la conséquence de cet univers.

Rees : « Notre ère d’intelligence organique constitue un triomphe de la complexité sur l’entropie mais un triomphe passager, qui sera suivi d’une période considérablement plus longue d’intelligence inorganique, beaucoup moins contrainte par son environnement.  Il est probable que les extraterrestres auront opéré la transition qui permet de dépasser le stade organique il y a déjà très longtemps ».  Proposition intrigante qui implique que nous perdons notre temps quand nous recherchons aujourd’hui des manifestations de vie intelligente. Devons-nous attrister que l’être humain ne soit pas le point culminent de l’évolution ? Que les humains ne soient que les précurseurs fugaces d’une culture dominée par les machines ?

Hegel – S’impose a nous la question de savoir si, derrière le vacarme, ne se trouverait pas une œuvre intérieur dans laquelle serait emmagasinée la force des phénomènes et à laquelle tout profiterait. C’est la catégorie de la Raison, celle de la pensée d’une fin ultime en elle-même. Le ruse de la Raison : la Raison s’accomplit, quelque que soit la représentation qu’en ont les hommes par le truchement de ce qui se réalise dans le monde. Mais pour Hegel toujours, ce n’est pas tant l’histoire qui réalise la raison, que nous qui la lisons dans son déroulement. La Raison est donc cette chose qu’on est à même de lire dans l’histoire, bien davantage qu’elle n’y est véritablement présente.

Eloge de la dette, Nathalie Sarthou-Lajus, 2012

 

Une lecture philosophique valorise la dette comme paradigme du lien social, à côté de l’échange et du don.

Deux modèles de dons : une conception philosophique du don pur, inconditionnel et sans attente de retour et une conception dominante dans les sciences sociales qui comprend la possibilité d’un retour sans qu’il y ait obligation ou calcul d’une équivalence.

Pendant des millénaires s’endetter a donc signifié risquer de perdre sa liberté, pour un temps ou à jamais.

Ses effets immédiats furent de libérer des possibilités inédites d’émancipation mais aussi de précariser le lien social.

Le sacrifice du Christ – selon Nietzsche Dieu lui –même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se payant à lui-même, Dieu parvenant seul à libérer l’homme de ce qui pour l’homme même est devenu irrémissible, le créancier s’offrant pour son débiteurL’économie chrétienne du don serait en réalité une économie de la dette.

Le potlatch en Polynésie et la kula en Mélanésie, qui se présent comme des échanges de dons tout à fait distincts du troc. Ces échanges se dégagent de tout contexte utilitaire et ont un caractère essentiellement festif. La finalité de la transaction n’est pas la possession ou la consommation du bien, mais la transaction elle-même et le type de confrontation interpersonnelle qu’elle permet.[…] En apparence, le potlatch et la kula sont des prestations désintéressées et gratuites, mais en réalité, ils sont intéressés et obligatoire. Quand on ne peut pas rendre, on doit offrir tout de même un présent dans l’attente de s’acquitter de la dette. Le présent apaise le créancier mais ne libère pas le débiteur.

Une conception de la charité sous la forme de l’aumône  et du don unilatéral qui humilie le bénéficiaire.

L’économie primitive du type créancier-débiteur est en effet interprétée par Nietzsche comme fondateur du lien social. C’est le rapport premier de l’homme à l’homme, la première fois qu’il se mesure à l’autre.

Par rapport aux sociétés traditionnelles (où la dette pouvait être à vie ou passait de père en fils, où des codes d’équivalence complexe – parce que non écrit – sont à l’œuvre), le capitalisme se présente comme une libération du poids de la dette (par une limitation essentielle de ce qui est marchandisable, autrement dit du statut inaliénable de la personne).

L’homme a besoin pour se construire d’un creuset où il reçoit d’abord et où il donnera ensuite.

Le maitre n’exige pas que sa fortune lui soit rendue, il demande des comptes. Créanciers et débiteurs doivent rendre des comptes.

La dette sociale ne définit pas seulement les obligations de l’Etat à l’endroit des citoyens, mais ce que la société tout entière doit à chacun de ces membres.

La dette s’écarte peu à peu du devoir dans le prêt d’argent à intérêt où elle prend un sens économique spécifique et constitue un moyen pour le créancier de s’enrichir.

Nietzche : le concept moral essentiel de « faute » tire son origine de l’idée tout matérielle de « dette » (le terme allemand schuldig désigne à la fois « débiteur » et « coupable »).

La dette est une notion féconde parce qu’elle nous renvoie à l’ambivalence de tout lien humain : lien qui suppose l’entraide, la solidarité et la possibilité d’abus de pouvoir, négation de liberté et de dignité de l’autre.

La culpabilité marque l’émergence du sujet moral. Elle se mesure l’aune du développement de la conscience et suppose l’existence d’un agent moral responsable de ses actes et capable de répondre du tort causé à autrui.

La charité doit être prompte et secrète ou elle n’est pas.

Le pardon est un acte hors rétribution qui s’apparente plus à un acte de thérapie que de justice.

Le goût de l’avenir. Jean Claude Guillebaud. 2003

1635_AVH-GUILLEBAUD

Max Weber : la politique, c’est le goût de l’avenir.  A mes yeux, c’est vouloir gouverner l’avenir, refuser qu’il soit livré aux lois du hasard…

Ilya Prigogine : la grande bifurcation, combinaison de trois révolutions (économique, numérique et génétique) qui va bien au-delà d’un séisme comparable à celui des lumières, d’un basculement analogue à la renaissance européenne. Il n’hésite pas à comparer cette grande bifurcation à celle d’il y a douze mille ans, qui nous fit passer du paléolithique au néolithique.

La femme de Lot, transformé en statut de sel pour s’être coupablement retournée vers Sodome, femme pétrifié incarnant du même coup «  la vie figée par la fascination de l’ancien » .

Pierre Hassner : Le 11 septembre nous avait fait changer de paradigme dominant. Il était ruiné l’espoir de voir la modernité cheminer peu à peu vers l’utopie kantienne d’une paix perpétuelle qui, en dépit des tribulations et ressauts de l’actualité, finirait par naitre de la conjonction de la république participative, de l’état de droit et du principe fédéral. Il redevenait hors de portée ce règne annoncé du « doux commerce » grâce auquel la « marchandise » finirait par avoir raison de la violence et des passions humaines.

Pierre Dupuis « ne pas voir le mal pour ce qu’il est, c’est s’en rendre complice »

La démocratie moderne se veut résolument optimiste et pluraliste. Sa confiance affichée dans le progrès, son désir de bonheur terrestre et d’apaisement des mœurs, sa volonté de respecter la diversité des opinions et des croyances, tout cela lui interdit par principe de tenir un discourt autoritairement normatif. Elle ne professe pas la morale. Le silence désemparé qu’elle oppose aujourd’hui au resurgissement du mal trouve là son origine lointaine.

La plus belle réussite de la barbarie est de nous faire croire qu’elle n’existe pas – voire qu’elle est tout bonnement « une culture », comme on dit.

C’est au non-sens qu’il faut assimiler le mal afin de faire apparaitre que le contraire du mal n’est pas le bien mais le sens. Ainsi nous serait enfin permis de résister au mal sans avoir à subir la pesanteur d’un bien trop normatif dont nous n’acceptons plus l’autorité.

La priorité du juste et du raisonnable sur le bien est la matrice symbolique du régime libéral-démocratique. On préférera parler à la rigueur des biens, au pluriel…

L’Europe, dit-on, empêchera le retour à la guerre, elle évitera la déstabilisation monétaire .  L’unification du vieux continent est présentée comme un moyen de minimiser le mal et non plus réaliser un bien. La faible capacité mobilisatrice d’une telle démarche trouve là son origine.

Les media, internet et l’émergence d’une opinion globale : ces nouveaux modes d’élaboration et d’expression de l’opinion collective contribuent de façon presque automatique à un schématisme simplificateur.  La politique reprend à son compte la démagogie de la communication. Tout cela donne une prime au jugement à l’emporte-pièce plutôt qu’à l’analyse scrupuleuse ; privilégie l’invective plutôt que le débat…

Refuser la simplicité meurtrière du dualisme. La tolérance est la reconnaissance du droit aux idées et vérités contraires aux nôtres.

Une synthèse : la mutation historique et même anthropologique que nous sommes en train de vivre est exceptionnelle. Elle s’accompagne du resurgissement de certaines réalités que nous avions chassées de nos têtes : celle du mal, par exemple. Or, déshabitués de la philosophie morale, oublieux des expériences théologique, nous nous réfugions volontiers dans des postures défensives. La plus ordinaire consiste en un manichéisme réducteur : noir contre blanc, méchants contre gentils etc.  En dépits des apparences, ces dualismes équivalent à une forme d’immobilité mentale. Nous confondons la clameur des invectives avec l’audace de l’esprit.

Société schizophrène : La société exalte la transgression mais déplore l’absence de règles ; redoute la violence mais ironise sur la civilité ; exalte le libertinage mais criminalise la sexualité.

L’humanité de l’homme en général se fonde sur le concept de limite mais la réalisation de chaque homme en particulier passe par la transgression : c’est la limite qui fait l’homme mais c’est la transgression qui fait l’individu. Cela signifie qu’on ne peut renoncer ni à la limite ni à la transgression.

Pour la plupart des mythologies, des plus anciennes aux plus actuelles, le héros est celui qui désobéit.

Quant aux dix interdits du Décalogue et qui symbolise la plus essentielle de toutes les limites, leur formulation est à l’indicatif futur et non pas à l’impératif présent. Elle signale en creux l’éventualité toujours présente de leur transgression.

Diderot et les personnages du « bon sauvage » et de l’aumônier pudibond pourfendant l’hypocrisie de la société européenne. Tout à a sa volonté de célébrer la dimension paradisiaque d’une société sans tabous, Diderot oublie de mentionner plusieurs aspects moins séduisants de la société polynésienne (interdit sexuels frappant les femmes qui ont participer au culte des morts, séparation des sexes lors des repas, inégalité criante de la société tahitienne, châtiment des voleurs, sacrifices humains).  La fausseté des assertions de Diderot sera dénoncée par Bougainville lui-même.

Kant : mieux vaut la mort d’un homme que la corruption de tout un peuple.

L’autonomie individuelle. Absolue. Totale. C’est elle qui confère à notre modernité démocratique une supériorité morale sur toutes les civilisations qui l’ont précédée – ou sur celles qui l’entoure encore. La servitude du lien et du collectif est brisée. Là réside le trésor irremplaçable de la voie occidentale, celle-là même que nous opposons volontiers aux barbares pré-individualistes du dehors. Ou du sud. Mais nous déplorons simultanément la fameuse déchirure du lien social qui en résulte. L’individu contemporain est émancipé, mais orphelin. Enfin nous célébrons avec une ferveur singulière tout ce qui ressemble à un lien de substitution.

L’un des théoriciens extasiés du tribalisme urbain (fêtes, raves, tribus urbaines ; retrouvaille frénétique de l’individu avec le groupe qui ne se confondent pas avec le communautarisme religieux ou ethnique et sont plutôt un retour à un avant de l’individualisme), Michel Mafesoli, revendique l’archaïsme de ce qu’il appelle l’esthétique tribale postmoderne. Il y voit la preuve du caractère précaire, « passager, incertain, flottant » de l’individu autonome de la modernité. Cette dernière est condamné a faire un place de plus en plus grande à l’expression d’un vouloir vivre qui pousse tout un chacun à chercher l’intimité, voire la promiscuité avec l’autre.

Avec ses promesses eschatologiques, ses icones et ses rituels, le totalitarisme se présente comme un « religion laïque » qui transforme le peuple en une communauté de fidèles. L’individu est broyé, absorbé et annulé dans l’état. D’où la compacité des régimes totalitaires dans lesquels les hommes deviennent masse, dans lesquels leur singularité est dissoute et écrasée…..Ces souvenirs doivent nous servir de repère. S’il est une certitude que nous ne devrions jamais oublier, c’est donc bien celle-ci : notre refus définitif de ce type de cohésion sociale et de lien.

Paroles du Prophète : celui qui voudrait gagner le centre du paradis doit tenir à la communauté, car le démon est avec l’homme isolé, mais il s’écarte de deux hommes unis. Ajoutons qu’en arabe classique « individu » se dit fard, mot qui désigne aussi une chaussure dépareillée.

L’état nation (en Europe) cède la place à un projet européen qui, dans un premier temps, accélère la déliaison démocratique.  La nouvelle communauté en formation est conçue comme un ensemble d règle pragmatique, censée promouvoir une réalité postnationale décentrée et ouverte à la différence.  A l’appartenance clairement identifiable (du citoyen à la nation) se substituera une appartenance multiple, aux contours flous, à la fois régionale, nationale et continentale. Demain peut être, pour le moment c’est la déliaison qui l’emporte.  Cette déliaison par le haut est concomitante d’une déliaison par le bas, celle qui résulte d’une communautarisation progressive des sociétés modernes.

L’image du carreau cassé : si la vitre n’est pas remplacée rapidement, une seconde puis un troisième subiront le même sort. Pourquoi cela ? A cause d’un puissant effet symbolique : les carreaux cassés signaleront un lieu sans loi. Or un tel lieu n’est plus perçu comme un espace partagé et soumis à la responsabilité de chacun.

Lipovetsky décrivait l’avènement d’un hédonisme joyeux, l’émergence d’une éthique légère et pragmatique, ou précaution et règlementation viendrait remplacer l’interdit et le devoir. Fini la pesanteur de « l’obligation ». L’individu rendu à son innocence entend jouir de la vie sans autres limites que celles fixées par sa propre responsabilité ; ou à la rigueur celles fixées par une loi neutre, c’est-à-dire débarrassée de tout moralisme.

Apres le 11/09 G. Bush renouait avec « une culture de la victoire » dont les historiens constataient l’inexorable déclin depuis 40 ans. L’innocence retrouvée passait par une externalisation du mal ; laquelle justifiait l’esprit de croisade. Le mal n’était plus chez nous, il devait être exterminé.  Cette innocence sans cesse perdu mais toujours retrouvée correspond au thème baptiste du born again, de la chute suivie d’une rédemption et d’une seconde naissance, qui est au fondement même de l’Amérique. C’est la frontière américaine ou le limes romain, marquant les limites du monde moderne : le « sauvage » devait cesser d’exister.

Le mot « pénitentiel » désigne ces manuels du Moyen Age qui énumèrent une hiérarchie des pêchés avec, pour chacun, une échelle de pénitence.

On célèbre ici les stratégies de séduction, mais on criminalise le harcèlement ; on s’insurge contre la censure mais on judiciarise tout ce qui touche aux mœurs ; on érotise la société (via la publicité) mais on réprouve la prostitutionnos sociétés deviennent de plus en plus répressive, tout en se grisant de rhétoriques libertines.

Le ressort de l’engagement politique consiste précisément en un refus du destin et de la fatalité historique.

L’historien Jean Flori récuse l’interprétation rabâchée qui consiste à voir dans le monothéisme abrahamanique un facteur d’intolérance belliqueuse  qui aurait battu en brèche les doux polythéismes de jadis. L’ennui de cette thèse est qu’elle ne résiste pas à l’examen. Attila et Gengis Khan étaient-ils monothéistes ? Les cités grecques, incroyablement belliqueuses n’étaient-elles pas polythéistes.

L’idée d’un dieu vaincu et crucifié est étrangère aux mentalités des francs, des Burgondes ou des Wisigoths. En convertissant ces peuples, le christianisme lui-même se barbarise. Les guerriers sont mieux considérés qu’auparavant. Par voie de conséquence le message chrétien s’infléchit jusqu’à s’éloigner définitivement du pacifisme originel. Une aristocratie militaire émerge bientôt qui s’allie avec l’aristocratie religieuse des royaumes francs. Tout se met en place pour une alliance durable entre « le sabre et le goupillon ». Au X et XIème  siècle apparaitront le « saints militaires »…

Pensées sur la morale, André Comte-Sponville, 2012

 

Comte-sponville

Votre morale ? Ce que vous exigez de vous-même, non en fonction du regard d’autrui ou de telle ou telle menace extérieure, mais au nom d’une certaine conception du bien et du mal, du devoir et de l’interdit, de l’admissible et de l’inadmissible, enfin de l’humanité et de vous. Concrètement l’ensemble des règles auxquelles vous vous soumettriez, même si vous étiez invisible et invincible.

La morale répond à la question que « dois-je faire ? » : c’est l’ensemble de mes devoir, autrement dit des impératifs que je reconnais légitimes – quand bien même il m’arrive comme tout un chacun de les violer. « que dois-je faire ? » et non pas « que doivent faire les autres ? ». La morale n’est jamais pour le voisin disait Alain.

Y a-t-il autant de morales que d’individus ? Non pas. C’est tout le paradoxe de la morale : elle ne vaut qu’a la première personne mais universellement, donc pour tout être humain.

Faut-il, pour légitimer cette morale, un fondement ? Ce n’est pas nécessaire ni forcement possible. Les philosophes discutent d’un tel fondement depuis des siècles, et nul n’attend, pour agir moralement, qu’ils aient réussi.

Un fondement de la morale, ce serait une vérité incontestable, qui viendrait garantir la valeur de nos valeurs : cela nous permettrait de démontrer, y compris à celui qui ne les partagent pas, que nous avons raison et qu’il a tort.

Bayle, Kant, Voltaire ; ce n’est pas la religion qui fonde la morale ; c’est la morale, bien plutôt, qui fonde ou justifie la religion. Ce n’est pas parce que Dieu m’ordonne quelque chose que c’est bien ; c’est parce qu’un commandement me parait moralement bon que je peux envisager qu’il vienne de Dieu.

Il n’est rien si beau et légitime, écrivait Montaigne, que de faire bien l’homme et dûment.

« Il faut mettre ses principes dans les grandes choses, aux petites la miséricorde suffit. » Camus  Chez moi, la miséricorde dont je parle s’appelle plutôt indifférence. Ses effets, on s’en doute, sont moins miraculeux)

« Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu veux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » Kant.
 

Le Religieux Après La Religion, Luc Ferry Et Marcel Gauchet – 2004

ferryGauchet

Nous assistons, s’accordent-ils tous deux, à un double processus que Marcel

Gauchet avait décrit dans son livre « Le dêsenchantement du monde (1985) » : d’une part, la « sortie de la religion » et, d’autre part, l’« individualisation du croire ». En effet, ce qui s’efface définitivement, c’est une vision du monde de part en part structurée par la religion (hétéronomie), une conception où le religieux imprègne tous les secteurs de la vie publique et privée.

Pour autant, le religieux, comme aspiration vers l’absolu, comme quête de sens comme interrogation sur la mort, est très loin de disparaître. Comment penser le religieux après la religion ?

Pour Luc Ferry l’époque contemporaine se caractérise par le croisement de deux processus : d’une part, ce qu’il appelle « humanisation du divin », soit le fait que toute l’histoire culturelle moderne consiste en la traduction des contenus théoriques et pratiques de la religion dans le langage de l’humanisme, autrement dit : dans un langage qui soit compatible avec l’individu posé comme valeur cardinale. D’autre part, la « divinisation de l’humain », c’est-à-dire le fait qu’au coeur de cet individualisme autonome -condition de l’homme moderne- ré-émerge de la transcendance : une transcendance non plus verticale (entre les hommes et l’au-delà) mais horizontale (entre les hommes eux-mêmes.

Gauchet considère qu’une interprétation radicalement non religieuse de la transcendance est possible. Il persiste ainsi dans l’idée que nous vivons l’époque d’un éloignement et d’une séparation sans cesse accrue de l’homme d’avec Dieu. De telle manière que l’humanisme contemporain serait celui de l’homme sans Dieu et de l’homme définitivement et irrévocablement sans Dieu.

P.22 – Luc Férry : le religieux est un principe extérieur et supérieur à l’humanité. Notamment dans le rapport à la loi, c’est l’idée que la source de la loi est la fois extérieure et supérieure aux hommes. Le religieux n’est pas simplement l’hétéronomie, c’est-à-dire le fait que la loi vienne d’ailleurs que de l’humanité elle-même, mais d’une certaine façon le déni de l’autonomie, c’est-à-dire le fait que les êtres humains refusent de s’attribuer à eux-mêmes l’organisation sociale, l’histoire, la fabrication des lois, et que, refusant de se percevoir eux-mêmes comme source de l’organisation sociale, de la loi et du politique, ils extraposent cette source vers une transcendance, une extériorité, une supériorité et, pour tout dire, une dépendance radicales. C’est une définition politique du religieux.

Mais le religieux appartient au passé en un sens beaucoup plus profond et beaucoup plus structurel : c’est le fait que le religieux, entendu en ce sens, appartient à des formes d’organisation politique traditionnelles dans lesquelles la loi est pensée comme l’héritage d’une tradition qui, elle-même, s’enracine dans un passé immémorial et finalement divin. Comme le disait Clastres I, un chef indien aurait dit : surtout je ne changerai rien à la société dans laquelle je vis, car l’innovation est un péché par excellence.

Cela ne signifie pas évidemment qu’il n’y ait plus de croyants mais que la religion est devenue une opinion particulière parmi d’autres, une croyance personnelle parmi d’autres et qu’elle ne structure plus l’espace public et n’est plus la source de la loi.

P.26 La religion n’est pas une « disposition naturelle » de l’humain en général. La religion n’apparaît plus comme une disposition métaphysique, essentielle à l’humanité, mais comme un moment historique lié à une organisation sociale et politique particulière.

On peut distinguer au moins trois grandes définitions du religieux :

Selon la première, la religion serait à comprendre comme opium du peuple, comme nihilisme, comme névrose obsessionnelle de l’humanité: une activité intellectuelle, mi-imaginaire, mi

-rationnelle, qui fabrique un produit, en l’occurrence l’idée de Dieu, puis s’empresse d’oublier que c’est elle qui en est de part en part l’auteur. C’est la religion comme superstition, hypostase fétichisée ou aliénation.

Il y a une deuxième définition: c’est la définition politique au sens fort, celle dans la perspective de laquelle se situent les travaux de Marcel Gauchet (voir ci-dessus)

Une troisième définition du religieux se situe sur un plan philosophique et métaphysique : le religieux, tout simplement comme discours qui porte sur le lien entre le fini et l’infini, entre le relatif et l’absolu, avec une question centrale: la question de la finitude ou, pour parler clair, de la mort. Ici, la religion n’est pas forcément l’hétéronomie. On peut par exemple découvrir du religieux à partir d’expériences tout à fait autonomes. On pourrait dire que le religieux apparaît comme l’horizon des expériences vécues par les êtres humains, cet horizon de transcendance qui ne me paraît pas nécessairement voué à l’hétéronomie.

En quoi le religieux, en son sens purement métaphysique et philosophique ne peut-il apparaître aujourd’hui, au sein même des sociétés laïques, comme une dimension légitime de l’existence humaine ?

Premier indice : La transcendance avec dans l’histoire de la philosophie, au moins deux grandes figures de la transcendance. II y a d’abord la transcendance telle qu’elle existe en amont de la conscience humaine, avant et au-dessus d’elle. C’est la transcendance de la Révélation, la transcendance de l’hétéronomie, la transcendance à laquelle le Pape invite ses troupes à revenir lorsqu’il dit qu’il y a une vérité révélée, une vérité christique et que cette vérité donnée par Dieu lui-même possède un certain nombre d’implications morales.

Il y a une deuxième forme de transcendance, une transcendance qui n’est pas en amont de la conscience humaine, mais au contraire en aval des expériences vécues, qui n’est donc pas située structurellement dans le passé, mais plutôt dans l’avenir : une transcendance qui correspond à l’horizon inévitable de nos expériences vécues

P. 40 Kant est celui qui va fonder la morale, peut-être pour la première fois, sans aucune référence ni à Dieu, ni à aucun principe substantiel, par exemple cosmologique, extérieur et supérieur à l’humanité. La morale est purement fondée sur des principes humains, on pourrait même dire humanistes. Mais, la véritable révolution tient à l’idée que le religieux n’est plus en amont de la morale, comme le veut le Pape (la théologie morale), mais qu’il est tout entier en son aval, c’est-à-dire qu’il est tout entier passé du côté, justement, de l’avenir. II n’est plus ce sur quoi la morale va se fonder et qui est extérieur aux êtres humains, mais ce vers quoi la morale tend et qui est pensé à partir de l’autonomie des expériences individuelles.

Deuxième indice :  la notion de sacrifice n’a pas du tout disparu de la problématique morale de nos contemporains. Dès lors que l’on pose des valeurs qui sont supérieures à la vie matérielle, biologique, on entre dans la sphère du religieux. C’est que l’idée de transcendance n’a pas disparu et que nous ne pouvons pas nous satisfaire simplement des morales laïques. Les morales laïques ont été formidables pour poser et peut-être même résoudre de façon laïque, c’est-à-dire sans l’hypothèse de Dieu, la question du bien et du mal. Mais vous pouvez appliquer impeccablement les droits de l’homme dans toute votre existence, cela ne répondra en rien, je dis bien en rien, aux questions existentielles liées à la condition humaine : à quoi sert-il, par exemple, de vieillir, comment éduquer ses enfants, comment penser, comment gérer, si je puis dire, le deuil d’un être aimé ? Autrement dit, toutes ces questions, et bien d’autres encore, qui jadis appartenaient à l’orbite du discours religieux et métaphysique, aujourd’hui ne sont pas réglées par le discours moral. Les grandes morales laïques ne répondaient pas aux questions auxquelles répondaient, ou prétendaient répondre, en effet, les grands discours religieux.

MarceL Gauchet : Même si l’on repousse l’idée d’une nature religieuse de l’homme, ou d’une disposition naturelle à la métaphysique, il faut bien qu’il y ait quelque chose comme un substrat anthropologique à partir duquel l’expérience humaine est susceptible de s’instituer et de se définir sous le signe de la religion.

L’homme est un être qui, en tout état de cause, est tourné vers l’invisible te ou requis par l’altérité. Ce sont des axes dont il a originairement et irréductiblement l’expérience. Il n’y est pas amené par le besoin de connaissance des phénomènes de la nature. C’est une « donnée » immédiate de la conscience. Il y a, autrement dit, une structure  anthropologique qui fait que l’homme peut être un être de religion.

Il peut cesser de l’être, mais même en pareil cas, ce potentiel de religiosité est destiné à demeurer.

P. 64 Qu’est-ce que le sacré ? : l’attestation de l’au-delà dans des lieux, des choses ou des êtres de l’ici-bas. Un être sacré est un personnage qui  en son corps physique, semblable à n’importe quel autre, est habité par l’altérité invisible.

S’il est une dimension du religieux dont nous sommes sortis, c’est celle du sacré, y compris pour les consciences les plus croyantes. Tout au plus subsiste-t-il une mémoire de ce qu’a pu être le sacré et des sortes de substituts qui nous trompent.

Peu importe, la thèse de base est la même : l’homme s’adore lui-même en ignorant que c’est à sa propre idée qu’il voue un culte : pourtant c’est faux : nous en avons la claire attestation avec le mouvement contemporain qui est en train de désanthropomorphiser le divin. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas d’éléments anthropomorphiques qui entraient dans la représentation de Dieu, mais ils sont secondaires, comme l’établit la dissociation en cours. Dieu se désanthropomorphise, d’abord, sur le terrain politique et social : il n’y a pas d’ordre divin. Dieu ne s’occupe pas de nous délivrer des lois. Il n’y a plus de sens à la perspective d’une société chrétienne. Le Dieu se désanthropomorphise, ensuite, sur le terrain moral : il a autre chose à faire que de châtier et de récompenser les bonnes et les mauvaises actions. L’enfer ne fait plus recette, le paradis n’est plus plausible

P.78 D’accord, donc, sur le mouvement que Luc Ferry dégage : la religion n’est plus en amont de la morale. Mais s’ensuit-il que la religion resurgit en aval de la morale ? Je n’en vois pas la raison. La morale, dans ses limites nouvelles, devient un absolu par elle-même : en quoi cela veut-il dire qu’il y a du divin orienté vers l’avenir ?

P.80 Luc Ferry :  non seulement l’existence d’un besoin n’implique pas sa réponse, mais, en général, il la disqualifie. Il y a de grandes chances, en effet, pour que l’objet du besoin soit purement et simplement controuvé.

P.91 A part lorsque je parle avec des petits enfants qui me décrivent à peu de chose près Dieu comme un grand-père caché derrière les nuages, je ne sais pas ce que c’est que le Dieu des chrétiens. Et j’ai derrière moi pour ne pas savoir ce qu’est le Dieu des chrétiens, toute la philosophie moderne qui en fait une représentation et non une réalité, qui en fait un corps de valeurs transcendantes qui fondent cet absolu terrestre ou qui sont en lien avec lui, ou dont cet absolu terrestre est l’incarnation : incarnation de quoi ? La question des philosophes est pourtant essentielle dans cette affaire : qu’est-ce que c’est que Dieu ? Comme je n’en sais rigoureusement rien, je parle du divin, c’est-à-dire de ce sentiment d’absolu aux visages multiples que je découvre au contact de valeurs que je n’ai pas inventées ni fabriquées moi-même, que ce soit dans l’ordre de la vérité, de la morale, de la culture ou de l’amour.

Il existe des phénomènes de recomposition liés à ce « formidable basculement » historique des sociétés organisées à partir de l’hétéronomie vers des sociétés organisées à partir du principe d’autonomie, illusoire ou non.

P. 97 Parce que cet absolu terrestre dont nous parlions et que nous percevons au travers de l’expérience morale, mais aussi au travers de l’expérience esthétique, au travers de l’expérience de l’amour, au travers de l’expérience de la vérité, cette notion d’absolu terrestre, donc, renvoie à une transcendance, dès lors que l’on ne l’interprète pas comme purement illusoire. Tu es obligé, en effet, d’imaginer quelque chose comme un lieu sans doute vide – c’est pourquoi je parle du divin et non pas de Dieu – mais qui est

un lieu religieux, puisque ces valeurs qui sont incarnées dans cet absolu terrestre 1) nous relient entre nous et 2) elles sont d’une origine qui reste en quelque façon mystérieuse, non « fondée » (personne n’a jamais réussi à résoudre la question du fondement de la morale) et 3) qui est sacrée au moins en ce sens que cet invisible « non-étant » qui s’incarne dans cet absolu terrestre, nous commande de dépasser notre individualité, voire, le cas échéant, de mettre en jeu notre existence même – par où, en effet, je ne crois pas que ce soit seulement un jeu de mots d’aller du sacré au sacrifice.

P. 99  La divinisation de l’humain ne signifie pas que la vie humaine soit en tant que telle sacrée, ce que par ailleurs je ne pense pas : ce n’est pas cela que je juge sacré, puisque précisément, le sacré dont je parle peut exiger parfois le sacrifice de la vie.

Pourquoi je dis le divin en l’homme ? Parce que si on admet cette idée que l’être humain a la faculté de s’arracher ou de s’émanciper de tous les codes, si on admet que la nature n’est pas notre code et que l’histoire ne l’est pas davantage, si l’on admet, donc, qu’il y a une surnaturalité et une transhistoricité en l’être humain, alors on se trouve peut-être en face de l’origine ultime du divin. Cette surnaturalité en l’être humain, qui se traduit par deux phénomènes observables qui sont la croix et la bannière pour les matérialistes (i.e. les analyses classiques de types historiques, sociologiques par exemple : Le phénomène du mal, du démoniaque, la méchanceté, et dont j’ai dit ailleurs pourquoi elle me semblait non réductible à la logique naturelle. Je ne vois pas de méchanceté chez les animaux. Le phénomène de l’amour désintéressé, c’est-à-dire, le fait de se réjouir de la simple existence d’autrui.

Mais je n’invente pas davantage les valeurs morales, les droits de l’homme par exemple, je les découvre comme quelque chose qui s’impose à moi, avec sa cohérence, sa rigueur et, si je puis dire, sa « dureté » propres.

On peut être dans un monde de l’autonomie sans devoir ni pouvoir créer des valeurs. L’autonomie se situe tout au plus dans le choix ou la reconnaissance de certaines valeurs plutôt que d’autres.

Marcel Gauchet: on ne fabrique pas les valeurs. L’autonomie est la fabrication des lois qui sont au service de ces valeurs. L’autonomie change deux choses pour être tout à fait précis. Elle change l’interprétation de ces valeurs. Elle transforme la façon de comprendre leur origine, leur raison d’être et les conséquences à en tirer. Et elle transforme les modalités de leur administration pratique, administration pratique qui constitue en propre l’objet du débat politique dans nos sociétés.

L’humanité, du point de vue de ses valeurs ultimes, vit en relative continuité avec elle-même.  Nous ne sortons pas du cercle de l’unité de l’espèce humaine.  C’est de ce côté, soit dit au passage, qu’on peut trouver une issue à la fausse querelle de « l’universalité des droits de l’homme ». Ils ont effectivement été explicités à un moment historique donné et dans une société donnée, en produisant des expressions sociales et politiques en rupture avec les sociétés traditionnelles. Cela ne les empêche pas de posséder un enracinement beaucoup plus vaste. D’où le fait qu’ils sont susceptibles de trouver un écho bien au-delà de l’aire occidentale.

Raison pour laquelle l’humanité ne souffre d’aucun déficit avec le recul des croyances établies : Nous participons toujours de ce qui était au coeur de l’expérience religieuse, mais nous en faisons un autre emploi.

Luc Ferry : Franchement, l’Évangile de Jean c’est plus beau que la Déclaration de droits de l’homme. Marcel Gauchet : C’est une affaire de point de vue. Il y a plus de poésie, par nature, dans l’expression symbolique que dans la clarification philosophique.

Souvenirs concernant Jules Lagneau Pléiade NRF -Alain – 1925

 

 Emile-Chartier-Alain

L’ombre du maître m’ordonne de comprendre par les causes, et, s’il reste un peu de passion, comme il est inévitable, de mépriser seulement. 713.

 

Cette méthode de penser n’attaquait qu’un objet réel et présent. J’appelle abstraites ces pensées qui n ‘offrent jamais passage ni solution. 715

 

Chez Spinoza, la présente existence est maintenue comme le seul objet possible devant le sage en méditation. 716

 

a propos de l’ordre humain, cet avertissement de n’entreprendre jamais de le changer, et surtout de ne point donner au peuple l’idée qu’on pourrait le changer…717

 

Toujours choisissant de penser  la politique sous l’idée des droits de l’autre, plutôt que sous l’idée de mon propre devoir.

 

On raconte qu’Hegel voyageant trouvait à dire devant les montagnes : « c’est ainsi ». Les montagnes nous servent à épeler ; mais enfin il faut lire et de proche en proche, devant la guerre, devant l’inégalité, dire enfin : « c’est ainsi ». En Spinoza on peut apprendre cette sagesse. 718

 

C’est où l’on existe et comme l’on existe, de sa place enfin, comme Goethe l’avait compris, que l’on contemple en éternité et que l’on connaît Dieu.

 

La circonstance singulière est appui pour l’homme au contraire, et instrument d’action. Qui cherche sa puissance, qu’il la cherche là. 719

 

Considérons l’ordre humain comme une partie de l’ordre extérieur, et nous ne serons plus tentés de confondre les lois imaginaires, ou arbitraires, qui ne sont qu’abstraites, avec les véritables lois, dont la géométrie nous donnes bien une idée, pourvu que nous scrutions l’idée et non la chose dans le triangle. De la il nous paraîtra aussi vain de vouloir changer les lois réelles de l’ordre politique que de souhaiter d’autres cieux et une autre terre.

 

Qui rassemblera son attention sur les choses antagonistes, et je dirai même sur les hommes comme choses, sera délivré de souhaiter, comme aussi d’hésiter et d’attendre. Mais qui peut se vanter d’avoir seulement saisi cette vérité amère et forte, quoi qu’encore préliminaire, que la morale est pour soi et non pour autrui.

 

Il n’y a point de connaissance subjective. 721

 

Autrement c’est chose ne m’intéressaient pas trop, et il me semble que j’en appris assez pour mon salut, comme dirait quelques Pascalien. 725

 

Qu’est ce que je pense réellement dans mes pensées les plus naturelles ?

Spinoza : la maison s’est envolée dans la poule de mon voisin.

 

De l’utilisation d’un exemple trivial…Je fais argent de tout, n’ayant que peu de matière….

 

On naît homme de troupe.

 

Les mots permettent tout et les maisons s’envole .

 

728 Et prit-il le parti de s’accommoder de la sottise régnante selon le mode de l’ironie ; cela mène fort loin.

 

Cette crainte qu’il montrait toujours qu’on ne prit le pouvoir de penser pour le droit d’oser tout dire.

 

Une pensée est toute la pensée. (Un bonheur est tout le bonheur, deux c’est  comme s’il n’existait plus. Histoire du soldat Stravinsky – même époque…)

 

734 Qu’est ce que le détour politique, sinon un essai de recevoir plus qu’on ne donne, et enfin d’assurer la paix sans que chacun y sacrifie autre chose que ce à quoi il ne tient pas ?

 

739 La morale en discours est trop facile.

Dieu ne peut être dit exister, puisqu’exister c’est être pris dans le texte de l’expérience.

 

La vue première n’est rien parce qu’il n’y a que la réflexion qui puisse faire tenir ensemble l’apparence et le vrai.

 

751 Des doctrines faibles dont la force est qu’elles traduisent très bien nos faibles pensées.

 

761 Ma vie sera ce qu’elle peut être.