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Le négationnisme économique, Pierre Cahuc et Andre Zylberberg, 2016

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Pour le grand public, un grand nombre d’intellectuels et de journalistes, et même certains économistes dissidents ou hétérodoxes, l’économie ne serait pas une discipline scientifique. Selon eux, l’analyse économique  se réduirait à des arguties théoriques, le plus souvent déconnecté de la réalité. Ce jugement est erroné. Ce n’est pas le sujet abordé qui permet de qualifier la discipline de scientifique, c’est la méthode employée pour valider les résultats. Depuis 3 décennies, l’économie est devenue science expérimentale dans le sens plein du terme.

Le négationnisme repose sur trois pilier: 1.L’ethos, la qualité de celui qui s’exprime. Avec deux figures ; l’intellectuel engage et le grand patron.2. La désignation de boucs émissaires: pour les uns, la Finance, pour les autres l’Etat. 3. Le logos ou l’art de construire le raisonnement, de le faire apparaitre logique et capable de répondre à toutes les objections.

Pour Sartre, le vrai intellectuel est un technicien du savoir conscient que sa connaissance est façonnée par l’idéologie dominante. Dès lors il doit combattre l’idéologie dominante afin d’être en mesure de produire du vrai savoir. Ce sont les économistes hétérodoxes qui se reconnaissent pour la plupart sous la bannière des ‘économistes atterrés’ (manifeste de 2010). Ils dénoncent une science économique orthodoxe au service du libéralisme, ne défendant que les intérêts de la classe dominante.

Faut-il changer d’école pour réussir: oui mais seulement si les enfants ont moins de 13 ans. Il existe de meilleur moyen pour permettre aux familles pauvres de réussir à l’école: investir dans les très jeunes enfants  de 3 et 4 ans (Perry Preschool programme). Pour les adultes les plus défavorisés, les politiques de formation n’améliorent pas significativement le sort de leurs bénéficiaires. A choisir, il vaut mieux subventionner l’embauche avec des baisses de charges sociales ou réduction d’impôts.

La hausse du salaire minimum n’a pas eu d’impact négatif sur l’emploi dans les fast-foods du New Jersey. Tant que le salaire minimum est plus faible que le salaire choisi par l’employeur, celui-ci voit sa marge réduite mais va continuer à embaucher. Les hausses de salaires minimums n’agissent pas toujours dans le même sens.

Fernand Braudel: tout au long de l’histoire, les entrepreneurs les plus puissants ont cherché à se protéger de la concurrence avec l’appui du pouvoir en place. Les plus farouches opposants à la dure loi de la concurrence sont le plus souvent des capitalistes à la tête de grandes entreprises qui cherchent à préserver ou augmenter leurs parts de marche.

Le programme Quaero a reçu 90 million d’euro pour relever le défi mondial des géants américains Google et Yahoo. Il s’est achevé en Décembre 2013 et on ne trouve pas trace de ce moteur de recherche sur internet…

En règle générale, la puissance publique, même épaulée par des chefs d’entreprises talentueux, n’est pas mieux a même que les investisseurs privés de choisir les bons projets.

Une synthèse des travaux d’évaluation des politiques volontaristes de regroupement d’entreprises (cluster) confirme que l’intervention des pouvoirs publics via subvention et la sélection de projets spécifiques n’améliore pas véritablement les performances des entreprises. Elles devraient plutôt créer un environnement favorable à la mobilité des entreprises, de la main d’œuvre et des organismes de formation…

La production d’une pseudoscience mettant en doute le consensus établi par la communauté des chercheurs est une constante de la stratégie négationniste.

La conclusion de Schumpeter revient à dire que nous serions collectivement beaucoup moins riches sans l’incessant mouvement de créations et de destructions d’emplois. La prospérité provient en grande partie des réallocations d’emplois.

Marché n’est pas synonyme d’absence de régulation. Au contraire, le marché financier ne peut remplir correctement son rôle que s’il est supervisé….

La cohérence d’un raisonnement ne prouve rien quant à la validité des conclusions.

Le consensus actuel s’appuyant sur plus de 40 ans de recherche sur la question va à l’encontre du jugement des économistes atterrés: un marché financier concurrentiel supervisé par des autorités de régulation indépendantes du pouvoir politique, avec des acteurs prives responsables de leurs ressources, constitue un moyen efficace d’allouer l’épargne et de favoriser la croissance.

Stiglitz, comme Tobin, se déclare partisan d’une taxe sur les transactions financières non pas pour prendre de l’argent là où il y en a (Sarkozy, Hollande, le pape…) mais pour améliorer le fonctionnement des marchés financiers (afin de limiter les transactions erratiques et mal informes des traders non-professionnels). Une comparaison entre Chine et Hong Kong montre qu’en moyenne une hausse des taxes  diminue la volatilité des cours financiers (1996-2009).

Moins d’impôt sur les revenus incite à travailler plus (Iceland). Au RU une hausse de la fiscalité équivalente à 1% du PIB se traduit au bout de 3 ans par une baisse de 2.5% du PIB (3% aux US). La pression fiscale a un impact négatif sur la croissance à moyen terme.

Effet Laffer: une hausse des taxes, au-delà d’une certaine limite, finit par diminuer les recettes fiscales. Mais pour la France on est  vraisemblablement très loin de cette situation…

Cette expérience naturelle (transfert de ressource de l’Etat fédéral aux Etats et montants additionnels résultant de la mise à niveau des chiffres de population suite au recensement) nous apprend que l’injection d’un dollar supplémentaire de dépenses publiques est associe en moyenne a une augmentation du revenu de 1.6 dollar. Les dépenses publiques ont donc un effet multiplicateur: elles entrainent  un accroissement de revenu supérieur au montant injecte. L’impact est plus élevé là où le revenu par habitant est faible. Il est pratiquement nul dans les comtes les plus riches. De façon similaire, une diminution de 1 dollar des dépenses publiques d’une collectivité locale en 2008-2009 a provoqué une contraction de 1.6 dollar du revenue sur son territoire.

Les Fonds Européens de Développement: un examen méticuleux de 600 programmes d’investissement de 1993 à 2006  révèle  un effet positif sur le revenu par habitant seulement dans 30% des cas. Les aides européennes  améliorant le revenu dans les régions ou le niveau d’éducation, de sante et de justice est élevé. Les dépenses publiques n’ont pas systématiquement des effets multiplicateurs dans les zones à sous-emploi important.

La médicine keynésienne faite de relance par les dépenses publiques financées par du déficit budgétaire, peut être adaptée en période de récession et sous-emploi. Le Recovery Act d’Obama a réussi car les conditions étaient réunies. Comment expliquer le soutien inconditionnel aux remèdes keynésiens? Ils sont indolores et universels. Il ne faut pas changer l’économie, juste augmenter la dépense publique…

La loi de Malthus (dans une économie agricole, la population a tendance à augmenter plus vite que les ressources) : la surpopulation réduit le revenu des habitants.  C’est ce que confirme le cas du Rwanda. Six années après la fin du génocide, les survivants ont des revenus plus élevés dans les zones ou les massacres furent les plus massifs. Ils cultivent des exploitations plus grandes, ont plus de bétails et consomment plus.

1980 – on estime à 125.000 le nombre de cubains ayant émigré avant la fermeture du port de Mariel en septembre 1980. La moitie s’était installé à Miami (soit une hausse de 7% de la population active). En comparaison avec 43 autres villes américaines en termes de salaires et d’emplois, l’immigration massive des cubains a été absorbée sans effet négatif sur les résidents (même sur les populations les plus exposées à la concurrence des nouveaux réfugiés).

L’Autriche a accueilli 100.000  refugies bosniaques entre 1992 et 1995 avec un effet très faible sur les salaires et l’emploi des populations d’origine. L’accroissement des populations en âge de travailler ne fait pas systématiquement baisser les salaires ou créer du chômage.

Les études en Allemagne, au Québec et en France aboutissent toutes à la même conclusion: la réduction du temps de travail ne crée pas d’emplois. L’emploi des jeunes ne s’améliore pas lorsque les seniors se retirent du marché du travail. Au contraire,  une baisse de l’emploi des seniors induite par interventions publiques est plutôt associée a une diminution de l’emploi des jeunes.

Les medias mettent ainsi aux mêmes niveaux des conclusions scientifiques et des opinions pseudo scientifiques (d’apparence crédible mais en opposition aux connaissances établies) afin de présenter des vues équilibrées. Ainsi, paradoxalement, le souci de maintenir une réputation d’objectivité de la part des medias ne favorise pas la connaissance scientifique.

La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme- Francis Fukuyama – 1992

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(a reprendre)

Synthèse : Le consensus autour de la démocratie libérale comme système de gouvernement par excellence semble être accepté par tous. Il a vaincu les autres système et demeure seul en lice. Fukuyama suggère qu’il pourrait y avoir là le point final de l’évolution idéologique de l’humanité en, en cela, la fin de l’histoire.

Contrairement au autres formes de gouvernement, la démocratie libéral semble exempte de contradictions fondamentales : ces principes sont justes et les difficultés rencontrés viennent simplement de difficultés dans leur mise en œuvre. L’idéal de la démocratie ne peut pas être amélioré sur le plan des principes.

 Fukuyama ne considère pas l’histoire comme succession d’évènements mais comme un processus simple d’évolution prenant en compte l’expérience des peuples, dans la tradition Hégélienne du  mot. Dans ce sens l’évolution des sociétés s’arrêtera lorsque l’humanité aura mis au point une forme de société satisfaisant les besoins les plus profonds de tous. Pour Hegel c’était la société libérale, pour Marx le Communisme. Les évènements continueraient d’exister mais les institutions fondamentales et les principes sous-jacent n’évolueraient plus.

peut-on parler d’une histoire cohérente et orientée qui finira par conduire la plus grande part de l’humanité vers la démocratie libérale ? la réponse est positive pour deux séries de raisons : d’abord des raisons économique ensuite pour des raisons psychologique (lutte pour la reconnaissance).

Vivant en fin de ce siècle, après 2 guerres mondiale, le nazisme, le communisme, il est difficile d’accréditer l’idée d’une société évoluant de façon cohérente. Et pourtant les 20 dernières années ont vu la chute de dictatures, de droite comme de gauche, au profit de la démocratie libérale, seul point commun entre des régions et des cultures différentes. Le libéralisme économique, qui précéde ou qui suit le libéralisme politique a permit d’atteindre dans certain pays des niveaux de prospérité sans précédent.

Fukuyama utilise la physique moderne comme mécanisme permettant d’expliquer l’orientation et la cohérence de l’histoire. La science est la seule activités bénéficiant d’un consensus général qui soit cumulative et orientée. Le développement des sciences a eu un effet uniforme sur les sociétés qui l’on connue pour 2 raisons : elle procure des avantages militaires consequents et elle élargit le champs des possibilités de production économique. Le processus  pemet ainsi une homogénéité croissante des sociétés : état central, urbanisation, nouvelles formes d’organisation sociale, division du travail et éducation adaptée aux besoins. Ces sociétés sont liées entre elles par les marchés mondiaux et la culture de la consommation.  Les régimes centralisés ont été capables de s’industrialiser facilement, car le processus est simple. En revanche elles sont inadaptées au développement de société complexe post industrielle ou l’information et l’innovation technologique joue un rôle providentiel.

 La science peut donc expliquer en grande partie l’uniformisation des sociétés. Mais elle ne peut rendre compte du phénomène de démocratisation. Il n’y a pas de raisons de considérer que l’avancement économique mène automatiquement à la liberté politique.  La logique des sciences n’est pas suffisante pour expliquer l’orientation générale de l’histoire. L’interprétation scientifique, économique de l’histoire est incomplète car l’homme ne se résume pas a l’homo économicus. D’ou la nécessite de faire intervenir un second principe : la lutte pour la reconnaissance (Hegel).

L’homme désire le désir de l’autre : il veut être reconnu, qu’on lui accorde prestige et dignité. Selon Hegel les batailles n’ont pas lieu pour des motifs économiques mais des motifs de prestige : l’enjeu de la bataille n’est pas déterminé par la biologie, preuve qu’il existe bien une liberté humaine.  Le moteur de l’histoire est donc cette volonté de l’homme de vouloir être reconnu a sa propre valeur : c’est la le premier principe de justice.

Cette volonté de reconnaissance mène à la lutte entre les hommes et la reconnaissance que certains sont plus fort que d’autre : naît ainsi la relation maître-esclave. Mais pour être reconnu, le maître doit l’être par tous, y compris l’esclave. Cette reconnaissance imparfaite n’était pas viable a terme et conduisit naturellement a l’abolition de l’esclavage et l’égalité de tous les hommes (1789) et la reconnaissance réciproque entre hommes de même statut. L’état reconnaîtra les même droits à tous.

Hobbes et Locke voient les droits comme moyen de préserver une sphère privée ou les hommes peuvent s’enrichir et satisfaire leur désir. Hegel pense au contraire que les droits sont la façon d’assurer la reconnaissance et la dignité a chacun. Hegel considère que l’histoire touche a sa fin avec la révolution (BHL dit qu’Hegel voit la fin de l’histoire dans les conquêtes Napoléonienne quelques années apres la revolution et la diffusion du code civil)

Le besoin de reconnaissance explique aussi l’évolution vers la démocratie libérale. A mesure que la société se développe, que le niveau d’éducation se développe, les hommes ont besoin d’être reconnu comme des citoyens actifs. Ils veulent, en adulte, participer au gouvernement. C’est la reconnaissance de l’autonomie d’homme libre. Ce désir de reconnaissance nous permet de réinterpréter les phénomènes comme la culture, la religion, le travail, le nationalisme, la guerre.

Pour que les démocratie fonctionnent, les citoyens ont besoins de développer une fierté irrationnelle dans leur propre institutions démocratiques et doivent développer un attachement orgueilleux à de petites communautés. Pourtant cet attachement limité va a l’encontre de la reconnaissance universelle qui fonde l’Etat Libéral.  L’état libéral, l’économie libéral ne réussit pas uniquement grâce a ces principes libéraux mais requière des formes plus irrationnels de croyance et d’appartenance qui joue de façon importante parfois positivement, parfois négativement.

Lutte pour la reconnaissance permet d’éclairer la nature de la politique internationale et, par analogie, les états se combattent pour être reconnus, pour avoir la suprématie : c’est la « politique des puissances » (Kissinger).

La démocratie libérale remplace cette volonté d’être le plus fort par celle d’être égal. Les démocratie libérale sont donc source de paix puisque chaque nation reconnaît les autres comme semblables.

La question reste posée de savoir si les démocratie établies peuvent le rester : les problèmes a résoudre au quotidien sont nombreux mais ils ne sont pas insolubles dans le cadre des principes du libéralisme. Il est donc peu probable de voir s’effondrer l’occident comme la Russie dans les 90.

C’est le phénomène de reconnaissance et son application par la démocratie qui la rend stable et durable. Mais les individus sont-ils satisfait de cette reconnaissance ? un système la garantissant aurait toute les chances de survivre longuement.  A gauche on dira que la reconnaissance est incomplète car le capitalisme fabrique les inégalités économique et requière une division du travail,  inégale par excellence.

La critique de droite, de Nietszche, par exemple, indique que la démocratie libérale a donné naissance a ce dernier homme, celui qui ne croit pas en sa propre valeur puisqu’il en a une de facto donné par le système et dont il se contente pour se préserver. Il n’y a plus d’initiative, plus de courage, juste des hommes capables de désir, de raisons et d’intérêt personnel. Ce dernier manque de la qualité de vouloir être meilleur et reconnu comme tel. Il est incapable de s’élever au-dessus de ses passions médiocres.

Ce dernier homme est-il donc cette humain sans vaillance ni aspiration ? n’a t-il pas une part humaine qui recherche le danger, la lutte, le risque, une reconnaissance de différence ? La peur même de devenir ce dernier homme, meprisable, ne poussera t’elle pas certain a devenir « premier homme », radicaux, brutaux et dangereux car armés des armes modernes ?

P30 : Au XIX on associait le mal a un état arriéré de développement. Mais le nazisme est arrivé dans le pays le plus industrialisé et le mieux éduqué d’europe. Si le développement économique, éducation et culture ne sont pas des garanties contre le nazisme, quel est le sens du progrès historique ?

P 34 : citant Revel, Les démocraties ont les plus grandes difficultés a soutenir les politiques extérieures sérieuses et de long terme car elle doivent tenir compte, la aussi, de l’avis de tous.  La critique permanente, qui est une partie intégrante de la démocratie, la rend vivable mais aussi fragile.

P 40 La légitimité d’un pouvoir n’est pas la justice ou le droit pris dans le sens absolu: c’est un concept relatif qui n’existe que dans la perception subjective du peuple. Ainsi les pires dictateurs dirigent parce qu’une partie au moins de la population accorde au chef une légitimité quelconque (pour Hitler, c’est le parti Nazi, la gestapo etc.)  Ainsi le pire chef de bande dispose d’une légitimité que lui attribue ses propres troupes, légitimité fondée sur un partage juste des butins.

P 46 : on remarque une constance vers la transition démocratique en Europe méridionale, en Amerique latine et en Afrique du sud. Mis a part Somoza au Nicaragua, aucun régime n’a été chassé du pouvoir par un soulèvement violent ou une révolution.  Le changement de régime a pour origine une décision volontaire de certains membres du pouvoir de désister en faveur d’un gouvernement démocratiquement élu. Cette retraite volontaire a eu des causes conjoncturelles mais a ete rendu possible par la conception de plus en plus admise que la démocratie était la seule source légitime dans le monde moderne. […] Mais il est un fait que le plus intransigeant des dictateurs croit toujours qu’il doit se donner au moins un vernis démocratique en organisant les élections.

P 49 L’état totalitaire était fondé sur une idéologie explicite fournissant un conception globale de la vie humaine. Il cherchait un contrôle total de la société. Le Communisme , le nazisme par exemple.  Par opposition au Facisme Italien ou au Franquisme Espagnol qui n’avait pas cette absolue idéologique et qui n’était finalement qu’un forme de gouvernement sans vision millénariste.

La condition postmoderne – Jean François Lyotard – 1979

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P.7 :Le mot « postmoderne » désigne l’état de la culture après les transformation qui ont affecté les règles des jeux de la science, de la littérature et des arts à partir de la fin du XIX. Pour Lyotard, il ne faut plus attendre de la science et des grandes idéologies politiques un avenir meilleur. Les discours scientifiques, politiques ou artistiques ne visent pas une finalité unique. Ils sont pluriels, différents, parfois contradictoires. La vérité scientifique ne va pas automatiquement avec le “juste” visé par le politique ou le “beau” de l’exercice artistique. Il s’agit d’assumer le caractère fragmenté de la société qui porte en son sein des codes sociaux et moraux fondamentalement incompatibles. Dans le monde postmoderne chacun doit s’accommoder des différences culturelles de l’autre au détriment d’une conception unifiée du monde. La pensée postmoderne ne croit plus à la raison: tout discours ne peut être que relatif car notre époque a montré qu’on ne pouvait guère fonder de normes universelles (Habermas).

P.15 : Comme les Etats-nations se sont battus pour maîtriser des territoires, puis pour maîtriser la disposition et l’exploitation des matières premières et des mains-d’œuvre bon marché, il est pensable qu’ils se battent à l’avenir pour maîtriser des informations.

L’idée même de développement présuppose l’horizon d’un non-développement, où les diverses compétences sont supposées enveloppées dans l’unité d’une tradition et ne se dissocient pas en qualifications faisant l’objet d’innovations, de débats et d’examens  spécifiques.

Tous les observateurs s’accordent sur un fait : la prééminence de la forme narrative dans la formulation du savoir traditionnel et ceci en plusieurs sens. D’abord, ces histoires populaires racontent elles-mêmes ce qu’on peut nommer des formations positives ou négatives, c’est-à-dire les succès ou les échecs qui couronnent les tentatives des héros, ces succès ou échecs ou bien donnent leur légitimité à des institutions de la société, ou bien représentent des modèles positifs ou négatifs (héros heureux ou malheureux) d’intégration aux institutions établies (légendes, contes). En second lieu, la forme narrative, à la différence des formes développées du discours de savoir, admet en elle une pluralité de jeux de langage: trouvent aisément place dans le récit des énoncés dénotatifs, des énoncés déontiques prescrivant ce qui doit être fait quand à ces mêmes référents …

La troisième propriété est relative à la transmission de ces récits : les « postes » narratifs (destinateur, destinataire…) sont ainsi distribués que le droit d’occuper l’un, celui de destinateur, se fonde sur le fait d’avoir occupé l’autre, celui de destinataire. Ce qui se transmet avec les récits, c’est le groupe de règles pragmatiques qui constitue le lien social.

Un quatrième aspect: c’est son incidence sur le temps. La forme narrative obéit à un rythme: transmis dans des conditions initiatiques, sous une forme absolument fixe, dans un langage que rendent obscur les dérèglements lexicaux et syntaxiques qu’on lui inflige, ils sont chantés en d’interminables mélopées. Etrange savoir, dira-t-on, qui ne se fait même pas comprendre des jeunes hommes à qui il s’adresse ! C’est pourtant un savoir fort commun, celui des comptines enfantines, celui que les musiques répétitives ont de nos jours essayé de retrouver ou du moins approcher. II présente une propriété surprenante : à mesure que le mètre l’emporte sur l’accent dans les occurrences sonores, parlées ou non, le temps cesse d’être le support de la mise en mémoire et devient un battement immémorial. Qu’on interroge la forme des dictons, des proverbes, des maximes qui sont comme de petits éclats de récits possibles et qui continuent encore à circuler à certains étages de l’édifice social contemporain, on reconnaîtra dans sa prosodie la marque de cette bizarre temporalisation qui heurte en plein la règle d’or de notre savoir: ne pas oublier.

A titre d’imagination simplificatrice, on peut supposer qu’une collectivité qui fait du récit la forme-clé de la compétence n’a pas, contrairement à toute attente, besoin de pouvoir se souvenir de son passé. Elle trouve la matière de son lien social non pas seulement dans la signification des récits qu’elle raconte, mais dans l’acte de leur récitation. Enfin, de même qu’elle n’a pas besoin de se souvenir de son passé, une culture qui accorde la prééminence à la forme narrative n’a sans doute pas non plus besoin de procédures spéciales pour autoriser ses récits. Les récits, on l’a vu, déterminent des critères de compétence et/ou en illustrent l’application. Ils définissent ainsi ce qui a le droit de se dire et de se faire dans la culture, et, comme ils sont aussi une partie de celle-ci, ils se trouvent par là même légitimés.

P.45 : Le savoir scientifique exige l’isolement d’un jeu de langage, le dénotatif, et l’exclusion des autres. L’expert : son savoir (scientifique) se trouve ainsi isolé des autres jeux de langage dont la combinaison forme le lien social. II n’en est plus une composante immédiate et partagée comme l’est le savoir narratif. Mais il en est une composante indirecte, devient une profession et donne lieu à des institutions. Un nouveau problème apparaît, celui du rapport de l’institution scientifique avec la société. Le problème peut-il être résolu par la didactique, par exemple selon le présupposé que tout atome social peut acquérir la compétence scientifique ?

Un énoncé de science ne tire aucune validité de ce qu’il est rapporté.

Le jeu de science implique donc une temporalité diachronique, c’est-à-dire une mémoire et un projet. Le destinataire actuel d’un énoncé scientifique est supposé avoir connaissance des énoncés précédents concernant son référent.

D’abord, la mise en parallèle de la science avec le savoir non scientifique (narratif) fait comprendre, du moins sentir, que l’existence de la première n’a pas plus de nécessité que celle du second, et pas moins. On ne saurait donc juger ni de l’existence ni de la valeur du narratif à partir du scientifique, ni l’inverse : les critères pertinents ne sont pas les mêmes ici et là. Il suffirait à la limite de s’émerveiller de cette variété des espèces discursives comme on le fait de celle des espèces végétales ou animales. Se lamenter sur « la perte du sens » dans la postmodernité consiste à regretter que le savoir n’y soit plus narratif principalement. C’est une inconséquence. Une autre n’est pas moindre, celle de vouloir dériver ou engendrer (par des opérateurs tels que développement, etc.) le savoir scientifique à partir du savoir narratif, comme si celui-ci contenait celui-là à l’état embryonnaire.

P95 : Mandelbrot montre que la figure présentée par ce genre de données les apparente à des courbes correspondant à des fonctions continues non dérivables. Un modèle simplifié en est la courbe de Von Koch : elle possède une homothétie interne et on peut montrer formellement que la dimension d’homothétie sur laquelle elle est construite n’est pas un entier mais log4/log3. On est en droit de dire qu’une telle courbe se situe dans un espace dont le « nombre de dimensions » est entre 1 et 2, et qu’elle est donc intuitivement intermédiaire entre ligne et surface.

C’est parce que leur dimension pertinente d’homothétie est une fraction que Mandelbrot  appelle ces objets des objets fractals.

Soit l’agressivité comme variable d’état d’un chien; elle croît en fonction directe de sa rage, variable de contrôle. En supposant que celle-ci soit mesurable, parvenue à un seuil, elle se traduit en attaque. La peur, deuxième variable de contrôle, aura l’effet inverse et, parvenue à un seuil, se traduira par la fuite. Sans rage ni peur, la conduite du chien est neutre (sommet de la courbe de Gauss). Mais, si les variables de contrôle croissent ensemble, les deux seuils se rapprochent en même temps : la conduite du chien devient imprévisible, elle peut passer brusquement de l’attaque à la fuite, et inversement. Le système est dit instable : les variables de contrôle varient continûment, celles d’état de façon discontinue. La discussion sur les systèmes stables ou instables, sur le déterminisme ou non, trouve ici une issue, que Thom formule ainsi : il y a plus de chances que les variables de contrôle soient incompatibles que l’inverse. II n’y a donc que des « îlots de déterminisme ».

En s’intéressant aux indécidables, aux limites de la précision du contrôle, aux quanta, aux conflits à information non complète, aux « fractals », aux catastrophes…. la science postmoderne fait la théorie de sa propre évolution comme discontinue, catastrophique, non rectifiable, paradoxale. Elle change le sens du mot savoir et elle produit non pas du connu, mais de l’inconnu. 

Prosodie : études des règles relatives à la métrique et …étude de la durée, hauteur et intensité des sons. Partie de la phonologie qui étudie le ton, l’intonation, l’accent…